Criton – 1954-03-20 – Priorité du Temps

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Le Courrier d’Aix – 1954-03-20 – La Vie Internationale.

 

Priorité du Temps

 

Une vive activité diplomatique se déploie sur plusieurs plans : la question centrale est de savoir si la Conférence de Genève s’ouvrira avant que la C.E.D. ne soit présentée au Parlement français et que celui-ci se soit prononcé. Les Russo-Chinois, contrairement à ce que l’on a dit, ne semblent pas disposés à un ajournement. Les Américains, au contraire, pensent que l’unité des trois Alliés qui s’est affirmée à Berlin serait mieux assurée si la C.E.D. était ratifiée avant qu’on discutât à Genève. Le Gouvernement français manœuvre à l’intérieur et à l’extérieur pour tirer le meilleur parti de cette divergence, et obtenir que les conditions préalables posées pour la ratification soient aussi avantageuses que possible.

 

Le Problème Sarrois

A cet égard, la difficulté majeure demeure la question sarroise, seul obstacle sérieux à une coopération franco-allemande. Le chancelier Adenauer serait personnellement favorable à des concessions suffisantes pour obtenir l’accord français. Mais si solide que soit sa position personnelle, il ne peut heurter les sentiments d’une large part de sa majorité que tout abandon de la souveraineté allemande en Sarre irrite. Français et Sarrois veulent une solution définitive. Les Allemands n’entendent consentir que des concessions temporaires permettant de rouvrir la question à la conclusion d’un traité de paix …

Il y a certainement de part et d’autre un vif désir d’aboutir, mais l’opposition des intérêts est si large qu’on peut douter du succès. Pourra-t-on se satisfaire d’une formule qui comporterait des menaces de rupture de l’accord à l’avenir. Ce qui augmente la difficulté, c’est que la proposition Von Naters, prise comme base de discussion, postule l’européisation de la Sarre, c’est-à-dire posée comme condition préalable que l’idée de l’intégration européenne est admise, non seulement en théorie, mais pour sa réalisation pratique dans un délai raisonnable.

 

Les Difficultés de l’Intégration Européenne

Or, les difficultés de la position économique de la France ne laissent pas prévoir le jour où cette intégration pourra être accomplie. Toute l’économie française depuis les années 1930 s’est orientée vers une semi-autarcie d’un bloc franc appuyé sur les territoires d’outre-mer. La production indochinoise qui promettait beaucoup avant la guerre rendait la formule plausible et les possibilités d’investissement étaient suffisantes pour amener le développement de l’empire, comme on disait, à un point d’équilibre économique où l’apport extérieur aurait été réduit.

Ces conditions n’existent plus – l’Indochine posera, si la paix intervient, un problème de reconstruction pour lequel les capitaux américains seront indispensables. De plus, les besoins de l’économie telle qu’elle a évolué depuis vingt ans, ont mis la France et son empire dans une position de moins en moins favorable, les matières premières qui ont pris le plus d’importance étant celles qui nous font le plus défaut.

La solution européenne apparaît donc comme seule possible si l’on veut sortir de l’artificiel où nous sommes. Cela n’ira évidemment pas sans douleur, sans réformes cruelles. Mais si les événements nous y obligent, bon gré mal gré, la crise sera autrement grave.

 

La Crise Italienne

La situation intérieure de l’Italie était déjà préoccupante depuis l’échec de la coalition gouvernementale aux élections de Juin, par suite de la fragilité des gouvernements qui ont essayé, au prix de concessions multiples, de maintenir la politique de Gasperi. La faiblesse du pouvoir, les grèves successives appuyées par tous les syndicats même démo-chrétiens, les progrès réguliers de l’opposition socialo-communiste avaient alarmé les Alliés occidentaux. L’avènement au pouvoir d’un homme réputé fort, M. Scelba, avait rendu l’espoir d’une certaine stabilité, quand un procès en soi assez banal a tout remis en question : l’affaire Montesi. Les passions populaires qui s’expriment sont hors de proportion avec l’incident, et c’est cela précisément qui est grave.

Dans une propriété de chasse aux environs de Rome un pseudo marquis réunissait à des parties scabreuses des personnes bien relationnées dont le fils de l’actuel Ministre des Affaires Etrangères. Au cours d’une de ces fêtes, une jeune personne décéda, victime sans doute de stupéfiants, on la retrouva noyée sur le rivage proche. La police étouffa l’affaire. Le Parti au pouvoir dont les compromissions dans la circonstance sont cependant fort vagues a servi de cible à ses adversaires qui se posent en défenseurs de la moralité. Le régime social lui-même est mis en cause pour les excès de quelques tarés comme il s’en trouve cependant sous tous les régimes et dans toutes les sociétés.

C’est la démocratie même qui est usée. Les Italiens, comme tous les latins, n’ont pas le tempérament démocratique. Ils éprouvent périodiquement le dégoût de l’anarchie et des privilèges qu’elle comporte pour certains et aspirent à un ordre imposé brutalement comme une discipline dont ils se sentent incapables. Il reste en Italie une nostalgie de Mussolini malgré ses ridicules et son lamentable effondrement. Le risque aujourd’hui, c’est que le dictateur ne prenne la forme d’un Staline, ce qui serait pour le monde libre un désastre majeur. Hâtons-nous de dire que nous sommes persuadés qu’il n’en sera rien ; un certain bon sens très italien interdit à nos voisins de se passer des concours extérieurs auxquels ils doivent leur relèvement et ils ne le sacrifieront pas à leurs passions. Mais le rétablissement de l’ordre sera très difficile à assurer.

 

L’Indépendance Politique du Canada

Une nouvelle grande puissance est en train de naître grâce aux prodigieuses découvertes de richesses naturelles qui ont pour ainsi dire éclaté en chaîne au cours des dernières années : le Canada.

Conscients de cet avenir illimité et de cette puissance croissante, les dirigeants d’Ottawa ont cherché à prendre une position indépendante et influente dans la société internationale. Le Canada n’est plus un  simple Dominion britannique, annexe de la puissance économique des Etats-Unis. Les capitaux du monde entier ont afflué au Canada et la monnaie canadienne fait prime sur le dollar américain. Le Premier, Saint-Laurent, vient de faire son tour du monde, et le Ministre des affaires étrangères Lester Pearson est intervenu de façon plutôt frondeuse dans tous les grands débats aux Nations-Unies, critiquant parfois âprement des initiatives de leur grand voisin. Ces jours-ci, M. Saint-Laurent et M. Pearson se sont prononcés pour la limitation des droits d’initiative des Etats-Unis dans la conduite des affaires mondiales, et ont réclamé sans ambigüité que les décisions dans un cas précis, comme l’emploi de représailles atomiques en cas d’agression communiste, soient prises collectivement avec l’adhésion de tous les membres du Pacte Atlantique et non par le président Eisenhower, revendication qui ne fait qu’exprimer ce que les Britanniques pensent.

Les Canadiens sont mieux placés pour élever la voix. Ils se sont faits les porte-paroles du monde libre inquiet des prétentions et des excès du Maccarthisme. Les Etats-Unis qui ont plus besoin du Canada que le Canada des Etats-Unis à cause des réserves de pétrole, de fer et d’uranium qui seront dans l’avenir indispensables à leur machine industrielle se trouvent embarrassés pour réagir. L’intention des Canadiens est de jouer un rôle d’arbitre et de devenir dans le monde un facteur d’équilibre et de puissance. Le risque de cette politique, d’intention louable, si elle n’est pas appliquée avec assez d’adresse et d’expérience, serait d’ajouter à la confusion des intérêts et des volontés dans le monde libre, et peut-être de le paralyser au moment des décisions nécessaires.

 

Dien-Bien-Fou

Dien-Bien-Fou, à l’heure où nous écrivons est le point critique sur lequel tous les yeux sont fixés. Le Viet-Minh a-t-il reçu l’ordre de remporter un succès coûte que coûte pour décourager l’opinion française et lui faire accepter un armistice à n’importe quel prix, ou bien les Viets ont-ils voulu de leur propre initiative prouver leur valeur pour éviter d’être sacrifiés à Genève par les Sino-Russes ? … toujours l’énigme de l’Asie.

 

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