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Le Courrier d’Aix – 1954-03-13 – La Vie Internationale.
Toujours l’Indochine
Le problème indochinois est au centre de la conjoncture mondiale. Les énigmes de l’Asie ne sont pas pour autant résolues, et ce n’est pas le débat à la Chambre française qui y apporte la lumière. Un ensemble de faits cependant confirme l’impression que Chinois et Russes pourraient avoir résolu d’abandonner Ho Chi Minh. Le « on verra bien » » de M. Bidault traduit avec circonspection ce sentiment.
Un Discours à Pékin
Dans un discours assez curieux, une personnalité chinoise de Pékin, Chen Yun, rappelle le mot de Staline que les grandes révolutions populaires ne remportent jamais la victoire d’un seul coup et que leur force vient de leurs progrès, mais aussi de leurs retraites. La Russie en 1927, dit encore Chen Yun, s’est repliée sur elle-même dans l’intérêt de la révolution mondiale. Sans attacher à ce discours plus d’importance qu’il n’en comporte, on peut le rapprocher des déclarations officielles de Chou en Laï, et des confirmations apportées également ces derniers jours par Ho Chi Minh lui-même de ses propositions d’armistice faites en Novembre dernier à un journal suédois. Molotov et « La Pravda » ont successivement repris le même thème. Enfin, à la Conférence de Genève de la Commission économique pour l’Europe, M. Kamychine, délégué russe, a fait à la France des avances significatives. Par ailleurs, on signale parmi les chefs vietminh un certain désarroi qui n’a pas que des causes militaires. Tout cela ne suffit pas cependant à nous permettre de distinguer une manœuvre politique en tout état de cause profitable aux communistes, d’un réel désir d’en finir avec la guerre d’Indochine.
Les Difficultés Economiques de l’U.R.S.S.
Mais il y a un autre aspect du problème : celui des difficultés économiques, tant russes que chinoises, dont l’ampleur masquée par les statistiques suspectes que nous propose le Kremlin est révélée par les aveux mêmes des dirigeants. Dans son dernier discours, le nouveau Maître de l’économie soviétique, Krouchtchev, insiste sur l’insuffisance de la production agricole et, contredisant ses propres déclarations précédentes, reconnaît que la production des céréales en Russie est insuffisante à nourrir la population. Que sont devenus alors les 131 millions de tonnes annoncés pour 1953 et le cri de joie de M. Malenkov il y a six mois « le problème du blé est résolu à jamais » ? Les statistiques russes qui sont centralisées à Moscou par la bureaucratie proviennent des déclarations des responsables locaux qui, pour éviter des sanctions, annoncent toujours qu’ils ont rempli ou dépassé le plan, et n’hésitent pas parfois à doubler le chiffre réel. Il en est de même dans une proportion moindre des statistiques industrielles.
Le Commerce Est-Ouest
C’est sans doute ce qui explique que les contrats souscrits par les offices russes d’exportation portent sur des marchandises qui, en fait, ne sont jamais livrées. Un journal économique allemand signale la déconvenue d’un importateur danois de produits chimiques promis par l’Allemagne soviétique, qui attend de mois en mois une livraison fantôme. En confrontant son contrat avec celui d’autres importateurs, il a constaté que son contingent avait été vendu quatre fois à des clients différents ! Ce qui nous en promet de belles si nous comptons sur les livraisons d’au-delà du rideau de fer pour économiser nos devises fortes !
En fait, plus que jamais, les maigres ressources des pays satellites vont en quasi-totalité vers l’U.R.S.S. qui manque de biens consommables à un degré que seuls voient les voyageurs avertis et que peut-être les dirigeants russes ne connaissent pas exactement eux-mêmes. Un occidental ne peut imaginer ce qu’est la bureaucratie soviétique. Il est probable que les promesses des livraisons de Moscou à la Chine communiste qui dépend pour 72% de son ravitaillement extérieur de la seule Russie, n’ont pas été plus honorées que les autres.
La Famine en Chine
Passons aux aveux de Pékin : le Ministre de l’économie reconnaît que sur une population estimée à 500 millions, dix pour cent sont actuellement en proie à la famine et dix autres pour cent à une « extrême pénurie » ce qui en français signifie que 100 millions de Chinois meurent de faim sur 500. Il se pourrait donc dans ces conditions que l’aide à Ho Chi Minh soit devenue article de luxe et que les dirigeants de Pékin lorgneraient pour se tirer d’affaire, les surplus américains dont Eisenhower ne sait que faire.
Dans sa dernière conférence de presse, et malgré la vertueuse indignation des ménagères américaines, le Président n’a pas, cette fois, nié que le beurre américain pourrait être soldé à bon compte aux Soviets, en sorte que les ménagères de Moscou mangeraient le beurre du Wisconsin au quart du prix qu’on paye à New-York, à moins que M. Malenkov, en le baptisant russe, ne remette les prix en ordre en prélevant un petit impôt de 300 pour cent en faveur du trésor. Car dans ce pays essentiellement démocratique, ce sont les produits alimentaires qui supportent la plus large part des impôts.
L’ironie mise à part, un fait est certain : les difficultés économiques des pays communistes sont telles qu’ils en sont eux-mêmes effrayés et ne s’en cachent même pas, ce qui pourrait amener des changements sérieux dans leur politique extérieure afin de se procurer l’indispensable.
L’Ignore-t-on au Parlement ?
Ces questions ne sont pas ignorées des dirigeants français. Elles semblent l’être par contre de l’homme qui se présente comme leur éventuel successeur et dont le discours à la Chambre sur l’Indochine nous promet de beaux jours, si par malheur ses ambitions étaient couronnées de succès. La France tient dans l’affaire, tant sur le plan militaire que sur le plan économique, des atouts supérieurs à ce qu’ils furent jamais. On peut être assuré d’une chose, que si les communistes sont décidés à en finir, ils capituleront sans conditions. Ils l’ont bien fait en Grèce et en Yougoslavie. Dans le cas contraire, aucune négociation n’aboutira, pas plus à Genève qu’à Hanoï. M. Mendès-France devrait le voir.
Le Retour de Naguib
Les événements du Caire découragent les chroniqueurs par la rapidité de leur déroulement : voilà Naguib de retour, en place partout, comme avant le conflit avec Nasser. On paraît s’en féliciter à Londres, et surtout à Washington. Naguib passe pour vouloir solliciter la médiation américaine dans le conflit du Canal de Suez. Mais les Anglais ne le croient pas assez solide pour décider d’un compromis. Dans les affaires d’Orient, on ne peut nier qu’ils s’y connaissent, les querelles de Mameluks finissent généralement en tragédie … On verra bien.
CRITON