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Le Courrier d’Aix – 1954-05-15 – La Vie Internationale.
Les Responsables
Toutes proportions gardées, la France vient de vivre les plus tragiques événements depuis 1940 ; défaite militaire, défaite diplomatique. Comme toujours en ce pays, les malheurs servent de tremplins à des opérations politiques qui aggravent les revers en excitant les haines civiques : on crie aux responsables.
Les Hésitations Anglo-Saxonnes
Les voici : c’est un Américain, David Lawrence qui parle :
« Aujourd’hui les Communistes sont enflammés de leur triomphe. En fait, le véritable tournant historique fut le refus de l’Angleterre et d’autres en 1950, d’appuyer le plan Mac Arthur de détruire les bases communistes en Chine même. L’administration Truman-Acheson n’a pas su assurer le leadership américain à ce moment crucial : en vérité, en renvoyant Mac Arthur, on a fait savoir aux communistes que les Etats-Unis et leurs Alliés avaient peur d’une extension de la guerre … »
Et de comparer ces jours de Mai 1954 à ceux de mars 1936. C’est Eisenhower qui joue les Sarraut :
« Nous ne laisserons pas l’Indochine tomber aux mains du communisme », et huit jours après, parle de compromis ou envisage un possible abandon.
Les Responsabilités Américaines
Il est singulier que nos grands journaux du soir qui ne laissent jamais passer une occasion d’accabler les Etats-Unis de toutes les fautes réelles ou possibles aient soigneusement évité de leur attribuer la responsabilité de notre défaite. Que resterait-il, n’est-ce pas, pour le gouvernement et les chefs militaires ?
Cependant, le jour où les Etats-Unis ont cédé à Pan Mun Jon et renoncé au combat pour discuter l’armistice, tout le monde et nous-mêmes a dit : maintenant c’est le tour de l’Indochine ; n’ayant pas atteint tous leurs objectifs en Corée, les Chinois vont reporter leur effort vers le Sud, infiniment plus tentant pour ses ressources économiques. Ils feront traîner en longueur les pourparlers de Pan Mun Jon de façon à détourner l’attention des Américains de leur manœuvre, et les laissant dans le doute de leurs intentions, les obligeront à rester l’arme au pied en Corée.
L’Etat-Major français avait d’ailleurs alors exprimé la même inquiétude, et l’on s’étonne ainsi qu’il ait fixé à Dien-Bien-Phu, à proximité de la frontière chinoise, l’élite du corps expéditionnaire à 300 kilomètres d’Hanoï et sans autre lien avec cette base qu’une aviation manifestement insuffisante. Mais si notre armée abonde en héros nous savons depuis 1914 qu’au sommet il n’y a pas que des génies. Mais tout cela est mineur. Pas plus qu’en 1936 et 1939, nous n’avons été l’agent principal de nos malheurs ; à Genève, la défection de Churchill et les palinodies d’Eisenhower nous ont mis devant une situation sans autre issue que la capitulation ou une lutte dont le prolongement ne mène qu’à la catastrophe, si elle n’est menée par tous les peuples libres.
Les Conditions du Viet-Minh
Car c’est bien de capitulation qu’il s’agit à Genève, c’est même le seul genre d’accord que l’on signera jamais avec le communisme. Avec une habileté diabolique, le Vietminh propose en « échange » de la souveraineté d’Ho Chi Minh sur l’ensemble de l’Indochine, la reconnaissance de nos intérêts économiques et culturels ! Nous en avions aussi à Shanghaï ; en quelques mois, par des exactions de toutes sortes, nos établissements ont dû fermer leurs portes ; quant à nos missionnaires, on sait dans quel état ceux qui ne sont pas morts en prison sont revenus. Mais, pour la propagande, de proposer une reconnaissance des intérêts français peut suffire à tromper l’électeur mal informé, et mettre nos négociateurs en plus mauvaise posture encore.
La Psychologie Soviétique
Nos lecteurs doivent sourire en pensant que nous mettions – non sans ironie – quelque espoir dans la maladresse de nos ennemis. Cependant, il faut distinguer. Les Russes sont d’excellents joueurs d’échec, et sans souci d’opinion publique et disposant du loisir de réfléchir, ils réussissent des coups de maître comme celui de Dien Bien Phu et de Genève. Par contre, ils n’ont aucun sens de la psychologie occidentale comme lorsqu’ils proposent froidement d’entrer à l’O.T.A.N., ou les Viets dans l’Union Française. Ils ne voient que le succès sans se demander si ce succès qui les grise ne sera pas le point de départ d’échecs ultérieurs. La guerre de Corée en est l’exemple. Le monde libre a pris peu à peu conscience qu’il s’agissait entre lui-même et le monde communiste d’une lutte à mort sans trêve ni merci, sans coexistence possible de quelque ordre qu’elle soit …. L’habileté suprême serait pour les Soviétiques de rassurer l’adversaire, et c’est là qu’ils sont en défaut. Si la France capitule en Indochine, ils ne sauront pas se retenir de violer leurs engagements et de poursuivre leurs avantages, jusqu’à obliger tous les peuples libres à intervenir malgré eux.
L’ « Economist », juge de Churchill
Citons maintenant l’ « Economist » qui juge avec une indépendance qui mérite un hommage, l’attitude de son gouvernement.
N’importe quelle guerre, dit-il, peut être arrêtée, si l’un des belligérants capitule, mais si la France et les Etats associés abandonnent la lutte maintenant, les résultats seront particulièrement dangereux pour le peuple anglais. Cette façon de mettre fin à la guerre d’Indochine aurait pour résultat de rapprocher l’heure de la guerre atomique. » David Lawrence commente en ces termes : « Il fut un temps, juste avant la Première Guerre Mondiale quand les Anglais auraient pu allier le bon sens et le courage pour l’éviter. Il était temps encore entre 1936 et 1939 pour négocier un pacte garantissant l’indépendance de la Pologne alors que Molotov, lui, négociait en secret avec les Nazis pour la partager. L’histoire se répète-t-elle et la troisième guerre n’est-elle plus qu’une question de deux ou trois ans parce que les Alliés sont sans volonté pour agir avec décision contre l’inexorable avance d’un gouvernement de dictature ? »
Les Flottements de la Politique Américaine s’expliquent
Il y a toutefois aux hésitations et aux contradictions américaines une explication. Il est probable que la Conférence de Genève échouera comme ont échouées toutes les précédentes parce que les Soviets ne seraient pas fâchés d’entraîner les Etats-Unis à nouveau dans une guerre sur le continent asiatique qui les affaiblirait et mettrait en même temps les Chinois devant une épreuve difficile qui les tiendrait plus que jamais sous la coupe russe. Cette guerre en Asie du Sud-Est indisposerait l’opinion américaine et éloignerait les pays asiatiques libres, comme l’Inde et l’Indonésie et les pays arabes, de l’orbite américaine, tandis que Moscou ferait la propagande de la paix. Comme disait hier le sénateur Knowland : il est bien tard pour sauver l’Asie du Sud-Est. Mais l’abandonner ne serait-il pas se résigner au pire ?
CRITON