Criton – 1954-06-19 – Bilan

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Le Courrier d’Aix – 1954-06-19 – La Vie Internationale.

 

Bilan

 

On demeure confondu par la facilité avec laquelle les puissances totalitaires remportent des succès sans coup férir. Molotov, en sept semaines à Genève, a empêché l’action américaine en Indochine qui pouvait sauver Dien-Bien-Phu, troublé les relations anglo-américaines, obtenu la chute de Bidault et peut espérer isoler la France et torpiller définitivement la C.E.D. En regard, il n’a eu aucune concession à octroyer à ses adversaires.

 

La Manœuvre Finale d’Eden

Cependant à Genève, comme ailleurs, le dernier mot n’est pas dit. La brusque manœuvre d’Eden mettant fin aux discussions sur la Corée et laissant sur l’Indochine les communistes en tête-à-tête avec les Français et les Vietnamiens, a certainement déconcerté et contrarié Molotov et Chou-en-Laï. Ils ne demandaient qu’à poursuivre une conversation si utile et n’ont pu rejeter sur leurs adversaires la responsabilité de l’échec de Genève. Un fait est indéniable. Les neutres asiatiques et particulièrement l’Inde, qui par l’ambassadeur Menon avait multiplié ses bons offices, se retirent déçus et commencent à s’inquiéter de l’impérialisme communiste.

Il faut reconnaître que les Anglais à Genève, ont réussi un coup de maître. D’abord en refusant de s’associer au sauvetage de l’Indochine le 25 avril, ils ont rallié à leur politique l’opposition travailliste et, s’ils ont violemment indisposé alors le gouvernement Eisenhower-Dulles et la France, Eden lui a magistralement rétabli la situation. D’abord son action de médiateur lui a valu la faveur de l’Inde et des autres puissances de Colombo en leur offrant un rôle d’arbitre en cas d’armistice en Indochine. Il a travaillé en liaison avec le ministre français en le soutenant au cas improbable où les Sino-Russes auraient réellement l’intention d’aboutir à un compromis puis, après la chute du cabinet français, il a brusquement mis les adversaires au pied du mur et bouclé ses valises faisant admettre aux autres partenaires, l’idée qu’aucun accord n’était possible avec les communistes.

En même temps, on annonçait à Londres et à Washington que Churchill et Eden se rendaient aux Etats-Unis conférer avec Eisenhower et Dulles. Ceux-ci sont satisfaits de l’échec de la Conférence et fort mal disposés à l’égard de la France dont la confusion politique, à la longue, les met à bout de patience. Churchill et Eden pourront dire à la Maison Blanche qu’ils ont été bien inspirés en empêchant que les Américains, venant au secours de la France, ne se soient mis dans un mauvais cas, tant politiquement que militairement, étant donné nos faiblesses et l’inconstance de notre politique. Et une fois de plus, les divergences entre cousins anglo-saxons seront jusqu’à nouvel ordre, aplanies, (ce que nous disions l’autre jour ici à M. Duverger). Eliminer la France des grandes délibérations a été le but de Churchill avant et depuis les Bermudes.

 

Que peut-on Faire ?

Et voilà la France isolée, le jouet de la farce. Il va de soi que M. Mendès-France a du génie, mais nous sommes curieux de voir comment il rétablira la situation, s’il est chargé – on l’ignore à l’heure où nous écrivons – de prendre les responsabilités de la négociation. Il est admirable en vérité d’entendre qu’on va résoudre le problème indochinois sans capituler, donc en obtenant des concessions de l’adversaire – quand jusqu’ici celui-là n’en a jamais fait aucune – à moins que Molotov n’ait officieusement fait quelque révélation secrète. Mais, si même il en était ainsi, il faudrait se méfier doublement.

Les Anglais en savent quelque chose, – Molotov manie admirablement le miroir aux alouettes- rappelons Août 1939 quand Molotov, après avoir berné des semaines durant les délégations occidentales réunies au Kremlin, traitait en moins de 24 heures avec Ribbentrop, qui raconte lui-même dans ses mémoires, qu’il n’en revenait pas.

Cependant, il ne faut pas exclure que Molotov ait une solution en vue et un tour dans son sac. Reste à savoir si pour la France, ce n’est pas un mauvais tour. Sans autres appuis et sans atouts, comme nous sommes, nous plaignons le négociateur qui ira l’affronter.

 

La Situation de la France

Il est évident que notre situation est actuellement très mauvaise. Il serait injuste de citer des responsables. Beaucoup de circonstances étaient hors de notre atteinte, en particulier l’aide massive de la Chine aux Viets. Il nous semble cependant qu’on aurait pu établir quelques principes évidents que les événements n’ont cessé, sans la moindre défaillance de confirmer.

1° Il n’y a rien à attendre des Russes et de leurs alliés, même si un accord était possible – ce qui ne s’est jamais produit – ce ne serait qu’une ruse pour nous mieux dépouiller.

2° Il n’y a rien à attendre des Anglais, même si leur intérêt semble coïncider avec le nôtre.

3° La France ne peut s’isoler, elle n’en a ni le courage ni les moyens, et ce serait une folie en tous cas.

4° Un accord avec l’Allemagne d’Adenauer est indispensable pour notre défense et notre avenir, si nous voulons éviter une réédition des événements qui ont amené et suivi la chute de la République de Weimar.

5° Une politique d’étroite solidarité est inévitable avec les Etats-Unis qui d’ailleurs, qu’on le veuille ou non, seront toujours les maîtres de la situation tant que les Soviets ne les auront pas défiés. Ce qu’ils ne feront peut-être pas.

Nous n’avons aucune prétention à connaître l’opinion française. Mais de tous les Français, disons « moyens » et patriotes, que nous avons interrogés, pas un seul n’était en désaccord avec ces principes de bon sens. Ils leur semblaient évidents. Si nos Ministres n’ont pu suivre cette ligne, ce n’est pas qu’ils se refusaient à la suivre, bien au contraire, mais des intérêts privés et les passions politiques les ont obligés à des compromis dont l’aboutissement est l’actuelle situation, la plus sombre et la plus critique que nous ayons connue depuis 1944.

Résumons : l’Indochine, à moins d’un miracle encore possible, virtuellement perdue ; le Maroc et la Tunisie à feu et à sang ; une crise financière aigüe et un isolement politique complet si nous ne ratifions pas la C.E.D. à bref délai ; une Allemagne qui regarde vers Moscou.

 

L’Etat d’Esprit en Allemagne

L’état d’esprit qui se développe en Allemagne de Bonn est chaque jour plus préoccupant. La politique d’Adenauer perd constamment du terrain. L’opposition grandit. Les trois ex-chanceliers de Weimar, les Drs. Wirth, Luther et Brüning, se prononcent pour la neutralité allemande et les contacts avec Moscou. Malenkov les encourage. Les Socialistes d’Ollenhauer les ont suivis ou précédés. L’opinion balance. Les Etats-Unis s’inquiètent. Il y a sans doute là une part de chantage, mais aussi un courant profond. Un des membres influents du Parti chrétien-démocrate l’a quitté pour s’associer à celui des réfugiés : la C.D.U. perd la majorité absolue au Bundestag. La France est accusée de colonialisme et la presse anglaise ajoute, en commentant la chute du ministère : « La politique de grandeur de la France est en train de s’effondrer : la politique de Colombey-les-deux-Eglises, hélas ! ».

 

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