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Le Courrier d’Aix – 1954-06-26 – La Vie Internationale.
Le Complot contre l’Europe
La Crise Française vue de l’Extérieur
Les étrangers, même nos plus proches voisins qui parlent notre langue, n’ont jamais compris grand-chose aux intrigues de notre politique intérieure ; cette fois-ci, l’étonnement confine à la stupeur. Ils n’ont pas été surpris que nos revers en Indochine provoquent un changement de ministère. Il n’en fallait pas tant et la longévité du gouvernement Laniel suffisait à le condamner. Ce qui déroute l’opinion internationale, c’est qu’alors qu’on attendait un retour vers la gauche avec le nouveau cabinet, ce sont les éléments d’extrême-droite qui en fait, le dominent, les éléments même que le suffrage universel venait à plusieurs reprises de condamner. Beaucoup se demandent si le renversement de politique n’est pas le prélude à l’avènement d’une dictature plus ou moins avouée. Certains vont même jusqu’à prononcer le mot de fascisme ou de national-socialisme et l’on ne sait trop par quels arguments on pourrait les détromper.
Une Ancienne Coalition
En réalité, l’étrangeté du phénomène est plus apparente que réelle. La conjonction des forces politiques qui vise à renverser la politique extérieure française est à peu près la même que celle qui opéra en 1922 et en 1925 après les accords Briand-Stresemann de Thoiry. Les affaires d’Indochine et d’Afrique du Nord ne sont là qu’un prétexte. Il s’agit en réalité de faire échec à tout accord franco-allemand ; le temps, en effet, était réduit. Tous les préalables à la ratification de la C.E.D. étaient sur le point d’être souscrits. Le dernier obstacle, le problème sarrois, était virtuellement réglé après l’entrevue Teitgen-Adenauer à Strasbourg et les déclarations Grandval-Hoffmann. Américains et Anglais pressaient l’échéance. Il fallait se prononcer avant l’été et beaucoup d’hésitants au Parlement reculaient devant la responsabilité de dire non. La crise qui vient de s’ouvrir les dispense d’un choix redoutable.
Dans le complot contre l’Europe, il y a fort peu d’éléments appartenant à la gauche proprement dite, celle des formations politiques traditionnelles. A côté d’intellectuels sans appartenance précise, ce sont les milieux des grandes affaires pour qui l’unification européenne signifiait une concurrence redoutable, les hauts-fonctionnaires du Quai d’Orsay et les dignitaires de l’armée qui craignaient pour leur prestige et leur influence politique, les politiciens accrochés à Munich et à l’alliance franco-russe ; enfin, beaucoup de ceux qui ont fait de la résistance un programme et une carrière profitable. Vu sous ce jour, le renversement de la politique française devient moins obscur pour l’observateur étranger.
Mais c’est évidemment de Genève que le signal est venu. La lenteur calculée des pourparlers avait pour but de créer la lassitude et l’énervement de l’opinion ; la menace sur le Delta du Fleuve rouge d’accroître l’inquiétude et les aspirations à la paix. L’exaspération du terrorisme en Afrique du Nord jouait dans le même sens. Les dérobades anglaises et les contradictions américaines ajoutaient à la confusion. Quelques promesses secrètes des communistes ont suffi de donner de l’assurance à l’animateur d’une nouvelle politique qui attendait son heure.
Que sortira-t-il de Genève ?
Une fois de plus tout dépend pour l’avenir des intentions de Molotov et de Chou-en-Laï. Sûrs maintenant que l’heure de l’Europe unie est passée, auront-ils intérêt à tenir leurs engagements ? Ces engagements sont jusqu’ici assez vagues. Il y a là plus d’espérances que de réalités. Il est bien improbable que dans un mois on soit, pour l’Indochine, en présence d’un plan établi et réalisable. Il y a mille artifices susceptibles de tout remettre en question au moment voulu, après comme avant, une signature quelconque. En s’engageant dans la voie de l’armistice on parie pour la confiance dans la parole des Sino-Russes, pari terriblement hasardeux.
Les Risques
Les risques, au contraire, sont eux, terriblement clairs. Ils s’étalent dans les informations. D’abord, les pourparlers Adenauer-Conant pour un traité de paix séparé entre l’Allemagne et les Etats-Unis se poursuivent hâtivement. Le message du président Eisenhower au président Coty est une menace amicalement voilée qui confirme les avertissements répétés du Secrétaire d’Etat Dulles. Le vote du Sénat américain qui prévoit la suspension de l’aide militaire à la France et à l’Italie, la déclaration du Département d’Etat de virer éventuellement l’aide à l’Indochine à d’autres pays asiatiques. Enfin et surtout, l’allusion qui vient de Washington et de Londres, à un réexamen de la politique anticoloniale des anglo-Saxons au cours des réunions des ministres anglais et américains aux Etats-Unis la semaine prochaine.
Le Vrai Colonialisme
Car il n’y a plus évidemment que la France dans le camp des colonialistes. Au Kenya, la révolte des Mao-Mao n’a rien de politique, c’est une affaire de brigands. Quant au Guatemala, l’invasion du pays par des exilés n’est qu’un incident traditionnel dans la politique d’Amérique centrale où les dictatures se succèdent régulièrement après de courts épisodes plus ou moins sanglants. De même que les canons et les munitions dont se servent les Viets en Indochine, les avions des insurgés guatémaltèques s’édifient spontanément dans la jungle. Il y a là des fictions commodes. Pour un observateur objectif et impartial, quel enseignement que ce parallélisme entre l’action des communistes en Indochine et celle des Etats-Unis au Guatemala ! Les uns se battent pour l’indépendance des peuples coloniaux, les autres contre la dictature communiste du colonel Arbenz qui opprime la démocratie. Pauvres peuples qui sont l’enjeu sanglant d’intérêts puissants qui se servent d’eux sans s’engager eux-mêmes …
L’Avenir
Nous ne nous hasarderons pas à faire un pronostic sur l’évolution des prochaines semaines. Un ministre norvégien disait récemment qu’il n’y a plus de place dans le monde actuel pour une troisième force dans le monde et que, quoi qu’on fasse, on n’échapperait pas tôt ou tard au choix. L’expérience que l’on tente ici en France est la plus téméraire qui soit. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour prévoir comment elle pourrait se terminer en catastrophe. La France heureusement, après mille épreuves, a toujours réussi à se remettre sur pied. Cette épreuve-ci pourrait bien être de courte durée. Il y a encore de puissantes forces plus ou moins obscures qui s’efforcent à la solidarité des peuples libres. Leur cause n’est pas perdue.
CRITON