Criton – 1954-07-03 – Un Temps de Réflexion

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Le Courrier d’Aix – 1954-07-03 – La Vie Internationale.

 

Un Temps de Réflexion

 

Ce ne sont pas les événements, pourtant abondants, de la semaine qui ont modifié l’aspect de la situation, mais les réflexions auxquelles se sont livrés les peuples et les hommes d’Etat après la surprise provoquée par l’orientation nouvelle de la politique française.

La première réaction, presque physique, avait été assez analogue à celle qui avait suivi Munich en 1938. On tournait une page pénible ; on voyait du neuf et du raisonnable ; on goûtait déjà le soulagement de la paix. Rares étaient ceux qui voyaient dans le nouvel épisode plutôt une aggravation des difficultés que le chemin vers une solution.

 

Une Négociation Épineuse

On est aujourd’hui plus sage. La nouvelle phase des pourparlers entre le Bloc communiste et la France ouverte sous le signe de la rencontre Mendès-France – Chou en Laï, apparaît beaucoup plus complexe qu’on ne le prévoyait. Des chicanes de procédure du type Pan Mun Jon ont interrompu les conversations militaires entre les Français et le Vietminh à Trung Gia. La difficulté des contacts directs de Genève réside dans l’opposition du Vietminh à tenir compte de l’existence du Gouvernement vietnamien dont la France ne peut cependant pas négliger les intérêts qu’elle est censée défendre et dont les troupes combattent avec les siennes. Tout se passe comme si le Bloc communiste, U.R.S.S.-Chine-Vietminh qui avait joué un rôle à trois voix accordées s’était maintenant divisé pour des besoins tactiques, Molotov rentrant momentanément dans l’ombre, Pékin relevant Moscou dans le rôle d’arbitre, et le Viet-Minh se réservant de faire surgir à point nommé des obstacles successifs.

 

Le Plan Communiste

Le plan communiste s’est déroulé en trois phases.

La première préparée depuis six mois était de préformer une atmosphère d’armistice pour affaiblir ou briser le moral des combattants adverses. Dien Bien Phu est venu à temps voulu pour accélérer ce relâchement. Les rapports qui viennent du Tonkin montrent que la dépression règne à Hanoï et qu’on s’y sent prêt à l’abandon.

La seconde phase était de rompre la résistance française à Paris et de faire tomber le ministère, ce qui fut la tâche des communistes au Parlement. Entre temps, Londres avait été travaillé par les Chinois et par les Russes : perspectives d’échanges commerciaux, invitation aux Travaillistes de visiter Pékin, nomination d’un représentant de Mao Tsé Tung à Londres, avances à l’Inde pour influencer les Anglais ; le résultat fut analogue à celui obtenu momentanément en mai 1953, la réédition d’une crise plus grave cette fois dans les relations anglo-américaines.

La troisième phase, plus longue et plus difficile à conclure à leur avantage, est pour les communistes d’isoler les Etats-Unis, but suprême auquel les autres servent de moyens. La malencontreuse affaire du Guatemala est venue les aider. Une explosion de sentiments anti-américains a secoué le monde et révélé des haines que dix ans de propagande ouverte ou chuchotée a fait germer un peu partout.

 

Les Échecs de la Politique Américaine

La politique des Etats-Unis a accumulé les échecs et se trouve aujourd’hui au point le plus critique depuis dix ans. Les Américains ont le tort d’être riches et de vouloir en même temps avoir des amis sincères et ne rien faire sans leur approbation et leur appui. On ne pardonne aux riches que s’ils montrent leur autorité et savent l’imposer. Ils sont doublement détestés s’ils sont faibles. Or depuis l’échec de Corée, la confiance dans la suprématie américaine s’est grandement affaiblie. Partout comme en Indochine on s’interroge de qui est le plus fort et l’on attend les faits pour le suivre.

Tandis que le communisme en tant que doctrine perdait beaucoup de prestige, aussi bien dans l’ordre moral que politique et économique, ses possibilités en tant que force matérielle militaire et tactique grandissaient. L’impérialisme rouge progressait grâce à sa cohésion, son organisation, sa discipline.

 

Les Élections à Ceylan

Un des symptômes les plus révélateurs et sans doute les plus graves est le succès écrasant des communistes aux élections municipales à Ceylan ces jours-ci. Le Gouvernement de ce Dominion à constitution démocratique, ne voit pas comment il pourra résister aux prochaines consultations populaires. On imagine facilement quelle source de contagion, dans cette région inorganique du monde, serait l’installation à Colombo d’une dictature rouge. Cela explique en partie l’attitude actuelle des Anglais.

 

La France à Contre-Courant

Ces jours de réflexion ont convaincu beaucoup que les dernières chances de réagir se jouent en ce moment. Le monde libre doit retrouver coûte que coûte sa cohésion ébranlée depuis Genève. L’attitude actuelle de la France, un instant accueillie avec curiosité, va nettement à contre-courant. Le reflux est déjà manifeste à Paris. Une véritable coalition s’est reformée pour presser la France de rentrer dans le rang.

La démarche de M. Spaak, ministre belge, à Paris en faveur de la C.E.D. ; le nouvel effort d’Adenauer inquiet du recul sensible de son prestige à la suite des élections en Westphalie dimanche (échec cependant inférieur aux prévisions) ; les déclarations d’Eden à Londres dans le même sens ; le paragraphe du communiqué de Washington signé par Eisenhower et Churchill, et le discours à Paris de l’ambassadeur des U.S.A. Dillon, tous pressant la France de ne pas remettre en question les accords de Bonn et de Paris.

 

Vers l’Armistice ?

Restent les chances, d’ici trois semaines, d’un accord politique et d’un cessez-le-feu en Indochine. Les Rouges jouent aisément de cet espoir. Nul ne sait encore s’ils jugeront de leur intérêt d’y souscrire ou de se dérober. Ils laissent ouvertes les deux issues.

De toute façon, ils ne courent aucun risque : un armistice ne serait qu’une capitulation déguisée, une étape plus ou moins longue vers la conquête du Sud-Est asiatique. Chou en Laï est allé à New-Delhi et à Rangoon fortifier la neutralité de l’Inde  et de la Birmanie. Veut-il faciliter par un échec au ralenti des pourparlers avec la France l’assaut final sur l’Indochine démoralisée, ou attirer les Etats-Unis, après un armistice, vers le Siam où l’installation de bases américaines contribuerait à indisposer les autres peuples d’Asie et à isoler et à embarrasser davantage Washington ?

L’énigme demeure comme au premier jour de la Conférence de Genève.

 

La Rencontre de Washington

Le discours d’Eden à la Chambre des Communes, si acrimonieux à l’endroit de la politique de Foster Dulles, nous a surpris. Nous pensions qu’il était l’élément modérateur en regard de la rudesse et de l’obstination de Churchill et cela surtout à la veille de la réunion à Quatre à Washington. Si cette conférence n’a pas aplani les divergences politiques et personnelles entre Anglo-Saxons, il semble que de part et d’autre on se soit inquiété des conséquences d’une fissure trop apparente. Il y avait des points de contact : l’Allemagne et la C.E.D. dont on a joué un peu contre la France. Pour l’Asie, les Anglais ont mis en sommeil leur projet de Locarno asiatique, les Américains leurs velléités de précipiter une action militaire et même la formation d’une coalition du type de l’O.T.A.N.

On s’est entendu pour attendre. Attendre quoi ? On ne le sait pas trop, et c’est là le péril. Le temps ne travaille pas pour ceux qui ne savent pas où ils vont.

 

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