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Le Courrier d’Aix – 1954-07-10 – La Vie Internationale.
La France Seule
Les appréhensions exprimées ici depuis deux semaines, loin de s’atténuer, sont ressenties dans des milieux de plus en plus étendus. Dans un moment difficile, sinon tragique, la France avait besoin de tous ses appuis, à l’extérieur comme à l’intérieur. Elle les a pour l’instant perdus. Les risques se sont précisés et l’on attend, sans certitude préalable, le bon vouloir du Bloc communiste dont la tactique demeure impénétrable.
L’Allemagne à l’Arrière-Plan
Elle l’est d’autant plus que les événements de ces derniers jours peuvent la modifier. En effet, les délibérations d’experts réunis à Londres pour étudier les possibilités du rétablissement de la souveraineté allemande et le réarmement de la République de Bonn en cas de refus de la C.E.D. ; l’attitude concordante des pays anglo-saxons et du Benelux sur ce point ne laissent aucun doute sur l’avenir. Le réarmement allemand se fera avec ou sans nous. Les communistes se voient devant le choix entre la Communauté Européenne de Défense et une Wehrmacht associée aux forces anglo-américaines. Nous avons toujours pensé qu’ils avaient des raisons de préférer la première solution, la C.E.D. Dans ce cas, le marchandage planétaire, toujours refusé mais implicitement compris dans toute négociation avec les Soviets, perdrait tout intérêt. Rien n’empêcherait les communistes d’achever en Indochine une victoire militaire que l’affaiblissement du moral des combattants franco-vietnamiens met à leur portée. Cette éventualité ne semble pas pour l’instant probable. On interprète la rencontre de Chou en Laï et d’Ho Chi Minh comme une démarche pour une solution négociée. Mais les Sino-Soviétiques peuvent encore mettre comme condition à un armistice l’opposition irréductible de la France à tout réarmement allemand, opposition qui pourrait d’ailleurs se révéler vaine et ne ferait que parfaire notre isolement. Nous voulons croire et nous souhaitons que d’ici quinze jours, un accord sur l’Indochine soit acquis ; dans l’état présent des choses, tout autre dénouement serait pire. Mais le passé récent et lointain nous laisse sceptique.
Notre Position Morale Affaiblie
En tout état de cause et malgré la compréhension à laquelle s’efforce l’opinion étrangère, la position morale de la France a beaucoup pâti du renversement de notre politique extérieure. On nous savait gré de la continuité de nos desseins, même lorsqu’ils étaient l’expression d’une obstination fâcheuse. Fidélité à soi-même, même dans l’erreur, cela demeurait rassurant. Certes il y avait toujours eu des opposants pour préconiser une attitude contraire à la ligne officielle, mais on ne pensait pas qu’elle put s’imposer, surtout à une heure aussi critique. Il est peu de Français aujourd’hui qui ne sentent cette réprobation. Cette réserve du monde libre à notre égard blesse la conscience nationale.
Les Chances de la C.E.D.
Par un curieux renversement des choses, la solidarité atlantique et même la Communauté Européenne de Défense ont aujourd’hui beaucoup plus de partisans qu’il y a un mois. Mis en présence de risques que l’abandon du projet comporte, on tend à y voir une nécessité ou un moindre mal, mais comment désormais, sans perdre la face, revenir à la ligne suivie jusque-là ? En particulier, trouvera-t-on, en cas d’échec de la politique actuelle, la possibilité de renouer les accords Teitgen-Adenauer de Strasbourg sur la Sarre. L’opinion allemande est brusquement montée de plusieurs tons. Forte de l’appui manifeste des Américains, des Anglais, des Belges et des Hollandais, il sera difficile de lui faire accepter des concessions qu’il était déjà difficile de négocier auparavant.
Les Impératifs Anglo-Saxons
Pour les Etats-Unis comme pour les Anglais, la mise en place des plans de défense du Monde libre sont plus nécessaires que jamais ; le réarmement du Japon est accéléré sans tenir compte des objections des Australiens et des Néo-Zélandais. Si les Anglais ont rompu avec les Etats-Unis sur la question indochinoise, ils n’en rechercheront pas moins avec eux les moyens de la défense de ce qui restera du Sud-Est asiatique après la chute complète ou partielle de l’Indochine. Ils tiennent plus encore que les Américains au rempart de l’armée allemande pour la protection de leur île. Il est possible que dans l’attitude de Churchill et d’Eden, la crainte d’une guerre plus ou moins généralisée ait été prépondérante, au cas où l’on aurait aidé la France dans le Delta. Et l’on sait que lorsque les Anglais ont peur, aucune considération ne les retient. Aucune subtilité juridique ou diplomatique ne les empêchera de vouloir réarmer les Allemands, d’autant que le souvenir des luttes du passé ne joue aucun rôle dans leur esprit. Ils oublient volontiers le mal que leur fit l’ennemi si celui-ci peut ensuite les servir.
L’Italie, Prochain Objectif Communiste
Ce qui rend aux yeux des Anglo-Saxons la contribution allemande plus que jamais nécessaire, c’est l’actuelle faiblesse de la position italienne. Churchill disait ces jours-ci que le danger le plus grand résidait en Europe. Il est probable qu’après s’être exercé sur le point le plus faible, la France à cause de sa situation précaire en Indochine et en Afrique du Nord, les Soviets feront porter leur effort sur l’Italie. Sur le plan électoral, le Bloc socialo-communiste dans la Péninsule n’est pas loin d’égaler en nombre la coalition très divisée de ses adversaires. Que se passerait-il si les Rouges l’emportaient aux prochaines élections ? Les succès du Bloc soviétique à Genève pourraient faire pencher une balance en équilibre instable. La perte de la position stratégique méditerranéenne serait d’une gravité extrême, et l’on voit aux efforts faits pour persuader Tito de se prêter à une solution favorable aux Italiens à Trieste, combien le souci de conserver la Péninsule pèse à Londres et à Washington.
Conséquences de la Perte de l’Indochine
La France, après le règlement pacifique ou militaire de la question indochinoise ne sera plus en mesure de résister aux pressions qui s’exerceront sur elle. La présence française en Indochine était, comme nous l’avons répété, un atout majeur de son jeu diplomatique. Il n’est pas excessif de dire surtout devant le rôle croissant de l’Espagne dans la défense collective que notre départ d’Extrême-Orient signifierait la fin de notre rôle de grande puissance. C’est peut-être pour cela que les Soviets n’ont pas intérêt à nous en chasser complètement et tout de suite, afin de pouvoir se servir de nous contre l’Allemagne dont la puissance latente les inquiète. C’est là-dessus que reposent les espoirs de ceux qui ont pris la barre à Paris, espoir qu’il faut partager, si fragile qu’il soit et malgré tous les renoncements qui l’accompagnent, pour ne pas s’attendre, résigné, au pire.
CRITON