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Le Courrier d’Aix – 1954-07-17 – La Vie Internationale.
Le Chat et la Souris
Un commentateur italien écrivait hier « Les Communistes jouent avec la France comme le chat avec la souris ». Croquera, croquera pas le 20 juillet ? On n’en sait pas plus qu’au 25 avril, six jours avant l’échéance.
L’Appel aux Etats-Unis
Il faut croire que la souris se sentait passablement traquée pour avoir supplié M. Dulles de revenir en Europe. Si l’accord avec les Russes avait été conclu, il était plutôt dangereux de reprendre avec les Etats-Unis un dialogue que l’on avait interrompu préciséement pour traiter avec Moscou. Les Soviets ont manifesté aussitôt leur mauvaise humeur ; celle de Dulles ne semblait guère meilleure. Ces manœuvres en sens contraire ne témoignent pas d’une grande maîtrise du jeu diplomatique.
En fait, on a dû prendre peur du murmure qui monte du pays inquiet du refroidissement américain à notre égard. Chaque Français sent que toute négociation avec les commuinistes n’est qu’un jeu de dupes et que l’appui américain est notre seule garantie. ON s’est refusé pendant des années et jusqu’à ce printemps d’internationaliser le problème d’Indochine, ce qui, comme nous le répétions ici, était notre seule chance de conserver une position durable en Extrême-Orient. Ce n’est plus possible aujourd’hui où l’on a laissé la démoralisation gagner tous les éléments valides au Vietnam.
Le Retour à l’Unité Occidentale
Il est en outre probable que si les Etats-Unis s’engagent à nouveau dans l’affaire – ce qui sera difficile si l’on s’en rapporte à l’humeur présente du Congrès américain – ils vont exiger que l’on s’entende enfin sur une politique concordante. Le discours de Winston Churchill aux Communes montre – en opposition avec les propos de M. Eden – que l’Angleterre est prête à se plier à certaines exigences, la première étant d’ajourner sine die la candidature de Pékin à l’O.N.U.
A l’égard de la France, la première sera la ratification de la C.E.D. ou d’un protocole qui lui serait équivalent en pratique. Souveraineté de l’Allemagne de Bonn et possibilité de réarmer. Les Communistes ont d’ailleurs tous les moyens de bousculer les plans occidentaux. Ils sont les plus forts et par leur liberté de manœuvre illimitée, leur supériorité militaire en Indochine, et disons-le, leur habileté diplomatique. Il leur est facile d’aboutir le 20 juillet à un accord qui n’en soit pas un tout en liant d’adversaire à l’espoir de transformer une virtualité en réalité et de renvoyer les parties adverses à une nouvelle échéance. Et cette possibilité, si elle nous paraît la plus vraisemblable, n’est pas la seule à la disposition de Molotov malheureusement.
La Polémique sur la C.E.D.
Les adversaires de la C.E.D. épuisent leurs derniers arguments. Récemment, M. Duverger nous proposait le recours au référendum, sachant fort bien d’ailleurs que la façon de poser la question au pays dicterait sa réponse. Si l’on demande : Faut-il reconstituer l’armée allemande, on aura un non, si l’on dit : Faut-il intégrer des forces allemandes à la défense commune de l’Europe, on aura un oui. Outre que le problème même de la C.E.D. est trop complexe pour l’entendement de la masse des électeurs, un referendum serait –dans un sens ou dans l’autre d’ailleurs – une escroquerie au suffrage universel.
Pour repousser le spectre de la C.E.D., M. Duverger a depuis lors un autre argument. Nos alliés et particulièrement l’Angleterre, liée par le traité de Dunkerque, sont juridiquement dans l’impossibilité de modifier en quoi que ce soit leurs relations avec Bonn sans notre consentement. Cela est parfaitement exact. Par contre, il y a mille et un arguments qui ne sont pas juridiques pour nous faire changer d’avis. Et M. Duverger sait bien qu’aucun traité n’a jamais empêché la marche de l’histoire. Le paradoxe serait que ce soit M. Mendès-France lui-même qui recommandât la ratification, s’il survit au 20 juillet.
Le Congrès Protestant de Leipzig
C’est que les Russes ne perdent pas leur temps en Allemagne. On n’a pas assez remarqué l’empressement qu’ont mis les Soviets à accueillir dans leur zone, à Leipzig, le Congrès œcuménique des protestants allemands ; ce n’est pas, comme on s’en doute, par amour du christianisme mais pour réunir des Allemands des deux zones, réveiller leurs aspirations à l’unification fut-ce à l’ombre de Staline.
Le protestantisme allemand est prépondérant en zone soviétique, faible au contraire à Bonn où les catholiques dominent et, bien que l’entente règne en zone occidentale, les protestants sont moins attachés à la politique d’Adenauer que les catholiques, et plus tentés par une réunification qui leur rendrait la majorité. Autant d’arguments pour retenir l’ensemble des Allemands de se lier définitivement à l’Occident.
Un Cas Typique
Nous avons été très frappés par le bruit fait autour d’un livre récent d’un jeune inspecteur des finances, M. Lauré, livre intéressant d’ailleurs, écrit dans un esprit qui n’est en aucune façon pro ou cryptocommuniste, tout au contraire. Ce qui est curieux, c’est que l’auteur axe ses vues sur la compétition entre les deux mondes sur le plan économique et plus spécialement sur une prétendue course de vitesse vers l’élévation des niveaux de vie.
L’auteur affirme que dès 1960, les Soviétiques auront égalé notre niveau de vie et le dépasseront rapidement à partir de cette date. Cette affirmation n’a pas paru soulever d’objection de la part des commentateurs, même les plus hostiles au communisme. Or, on ne manque pas de documents russes ou étrangers qui rendent une telle affirmation invraisemblable, sinon absurde. L’échec du bolchévisme dans le domaine économique a dépassé les prévisions les plus pessimistes, les nôtres en tous cas.
Prenons deux petits faits au hasard. D’après les Soviets eux-mêmes, la quantité de viande produite en U.R.S.S. est inférieure à celle de 1914 pour une population accrue d’un tiers. La Russie, principale exportatrice de blé à l’époque, n’arrive pas à en fournir à ses satellites, les conditions de vie y sont si médiocres que le rationnement des denrées alimentaires subsiste, soit par l’argent, soit par les coupons et que ceux-ci sont rarement honorés où ils existent, le marché noir y est florissant. L’Allemagne orientale – il y a assez de réfugiés pour le dire chaque jour – souffre d’une disette alimentaire aigüe ainsi qu’en témoigne également le récent procès des bouchers de Berlin-Est. Tandis que l’Allemagne occidentale, pays industriel et qui autrefois était nourri en grande partie par la zone russe actuelle, se suffit présentement pour beaucoup de denrées, en particulier la viande et le lait. On s’inquiète même à Bonn de trouver des débouchés aux excédents !
Il serait aisé de multiplier les exemples. Il y a en France une voiture automobile pour 14 habitants. En Russie, en dehors de quelques fonctionnaires, des millions de citoyens n’ont même pas l’idée qu’ils puissent en avoir une, bien heureux s’ils pouvaient disposer d’une bicyclette ! Et l’on voudrait qu’en six ans, le niveau de vie soviétique rejoigne le nôtre. Jusqu’à la mort de Staline, l’élévation du niveau de vie soviétique, même proportionnellement et malgré l’énorme écart au départ, encore inférieur au rythme d’accroissement du nôtre et depuis, les efforts pour une amélioration en U.R.S.S. ne paraissent pas avoir donné des résultats sensationnels.
Ce qui est inquiétant pour l’état d’esprit des Français, c’est cette sorte d’imperméabilité aux faits, ce goût de raisonner sur des idées abstraites si répandu parmi nos intellectuels qui se reconnaissent dans le personnage, qui s’imaginent, sans avoir jamais pratiqué la politique internationale, pouvoir se mesurer avec Molotov et Chou en Laï, mettre dans le sac Eden et Dulles qui ont un demi-siècle d’expérience et en trente jours – pas un de plus – d’apporter sur un plateau une paix satisfaisante en Indochine !
CRITON