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Le Courrier d’Aix – 1954-07-24 – La Vie Internationale.
« Victoire Retentissante »
Il a fallu attendre les dernières quarante-huit heures pour savoir ce qu’avait décidé la Chine : c’était l’armistice ; à peu près dans les termes où l’avait, il y a presque huit mois, publié la presse suédoise : le partage au 18ème parallèle ; la neutralisation du Laos et du Cambodge et du reste du Vietnam. Cette retentissante victoire de Chou en Laï, selon l’expression de Churchill aux Communes (qui en est d’ailleurs le principal artisan), marque la seconde défaite du Monde libre en Asie. Elle est d’ailleurs la conséquence de la première. Si les Américains n’avaient pas cédé en Corée, ils ne subiraient pas aujourd’hui l’humiliation d’être écartés du règlement majeur intervenu en Asie du Sud-Est. Il faut rendre justice à M. Mendès-France : c’est en se tenant inflexiblement aux termes du 20 juillet qu’il a obligé les communistes à démasquer leurs intentions. Cela aurait pu être fait plus tôt. Par contre, les termes de l’armistice ne dépendaient pas de nous ; ils étaient depuis longtemps fixés et il serait vain de s’attribuer le mérite d’y avoir changé quelque chose.
Le Sens de l’Accord
Il s’agit donc de l’évacuation de l’Indochine en deux étapes, l’une qui commence demain et durera deux ans en principe, les deux années nécessaires au pourrissement politique du Sud de l’Indochine. Cette première étape comporte l’abandon de la moitié exactement du Vietnam, la totalité du Tonkin et le quart de l’Annam et sans doute le nord du Laos. Dans deux ans au maximum, si des événements politiques n’interviennent pas d’ici-là, des élections doivent éliminer la France du reste du pays. Comme la presse de tous les pays et de toutes les nuances le reconnaît, il n’y avait rien à faire de mieux. Il n’y a pas de milieu entre la guerre et la capitulation. Les Chinois ont eu l’habileté de nous rendre celle-là acceptable en la diluant dans le temps. Sauver la face cela compte, même matériellement, car une défaite militaire à Hanoï ou un Dunkerque asiatique à Haiphong, nous aurait peut-être coûté l’Afrique du Nord. Résignons-nous.
La Direction Chinoise
C’est bien la Chine de Chou en Laï qui a imposé à ses partenaires le compromis signé hier à Genève. Il a eu beaucoup de peine à convaincre, Ho Chi Minh qui voulait une victoire militaire, et Molotov qui voulait échanger l’Indochine contre le réarmement allemand. Les raisons de Chou en Laï sont complexes. Le but de la Chine est de gagner le rang de grande puissance. Entrer à l’O.N.U., ce qui semble assuré, et remporter ainsi sur les Etats-Unis une troisième victoire.
Cette raison de prestige joue un rôle prépondérant dans l’attitude chinoise. La domination de l’Asie toute entière serait impossible si elle ne pouvait imposer d’abord sa présence parmi les grandes Nations. De plus, tout comme pour la Corée, Chou en Laï n’a pas voulu d’un Ho Chi Minh auquel la victoire aurait tourné la tête. Celui-ci reste le satellite obéissant dont la tâche est bien définie et sera longue à achever. A l’égard de l’U.R.S.S., Chou en Laï a fait bon marché des questions européennes ; l’Allemagne ne l’intéresse guère, mais les difficultés des Soviets en Europe peuvent servir ses intérêts. En grandissant, la Chine porte ombrage à l’impérialisme russe. C’est la grande idée des Anglais.
L’Attitude des Neutres Asiatiques
Mais le motif déterminant de l’attitude de Pékin a sans doute été le voyage en Inde et en Birmanie de Chou en Laï. Dans l’état présent des forces, la Chine pouvait paraître, pour les autres asiatiques, comme un nouveau colonisateur succédant sans intervalle aux anciens.
U Nu, le premier ministre Birman a, dit-on, été très pressant. Ses récentes déclarations confirment en effet qu’il a dû faire comprendre à Chou en Laï que la neutralité des pays asiatiques libres devait reposer sur la cessation des hostilités et l’organisation d’élections dans les territoires occupés sous contrôle international sinon, tôt ou tard, les neutres d’Asie se joindraient à la coalition occidentale.
Nehru a dû insister dans le même sens. Il fallait donc être prudent et se donner le temps d’organiser par étapes la conquête de l’Asie du Sud-Est. En obtenant de bon gré des Français la moitié du Vietnam, la victoire matérielle était substantielle et la victoire morale plus grande encore. New-Delhi et Rangoon approuvaient.
Le Respect des Traités
Dans ces conditions, il y a lieu de prévoir que les termes de l’armistice seront respectés, au moins les conditions matérielles. Ho Chi Minh avait d’ailleurs promis depuis des années qu’il donnerait aux Français tout le temps de s’embarquer. Il ne semble pas y avoir de craintes de ce côté. De même pour la restitution des prisonniers. Par contre, l’infiltration et la propagande politique vont connaître une intensité exceptionnelle. Qu’elle sera la résistance des Vietnamiens sous notre contrôle ? L’optimisme à cet égard semble bien aventuré.
Echec de la Diplomatie Américaine
Les mines sont allongées à Washington, où l’on ne dissimule même plus la débâcle diplomatique. Comme disent les frères Alsop : « Malgré les fières déclarations de nos dirigeants, il n’y a guère de région du monde où les communistes n’aient l’initiative. Nous en sommes au point où en étaient les Anglais dans les dernières années du gouvernement Chamberlain, mais nous ne nous en sommes pas encore rendu compte. »
Le Président Eisenhower a fait allusion en termes embarrassés à une nouvelle politique internationale des Etats-Unis où, abandonnant le « leadership », ils se contenteraient de conseils à leurs Alliés et d’appui en cas d’appel, comme ce fut le cas quand Dulles vint dimanche à Paris. La prépondérance américaine semble toucher à sa fin.
Les Objectifs de Moscou
Du côté soviétique, l’humeur ne semble pas excellente non plus. Pour les Chinois, l’objectif premier est maintenant de forcer les portes de l’O.N.U. ; pour Moscou, il s’agit de s’appuyer sur le précédent du compromis indochinois pour amorcer la nouvelle conférence à Quatre sur l’Allemagne, réclamée d’ailleurs par les socialistes allemands et même anglais. Mais maintenant, Moscou n’a plus sur la France de moyen de pression, à moins – ce qui ne semble pas être le cas – que le Gouvernement français n’ait acquiescé aux projets soviétiques.
Course de vitesse donc entre les plans anglo-américains sur le rétablissement de la souveraineté allemande et les plans russes de reconsidérer le problème allemand afin d’éviter, et l’application des accords de Bonn, et la ratification de la C.E.D. Une nouvelle victoire du communisme sur ce point capital n’est pas à exclure. Contrairement à ce que beaucoup croient, la paix n’en sera pas pour cela raffermie.
CRITON