Criton – 1954-07-31 – Retour à l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1954-07-31 – La Vie Internationale.

 

Retour à l’Europe

 

Comme on l’attendait, Moscou a lancé, dès la fin de la Conférence de Genève, l’offensive contre l’Europe. La note de Molotov a été précédée d’un épisode retentissant. La fuite ou l’enlèvement du chef des services d’espionnage de Bonn en Allemagne orientale : sorte de Dien Bien Phu bien chronométré pour jeter le trouble dans les esprits. Les Russes donc invoquent le « succès » de la Conférence sur l’Indochine, remettent le problème allemand sur le tapis, et proposent de reprendre la discussion rompue à Berlin. Le travail d’approche, comme nous l’avons vu, avait consisté dans la réunion des protestants à Leipzig, auquel le Congrès socialiste de Berlin-Ouest a répondu par un appel à de nouvelles négociations. Le thème de l’unification avant tout a été répandu dans l’Allemagne fédérale par tous les moyens de propagande. Il a rencontré une large audience.

 

L’Attitude d’Adenauer

Contrairement à ce qu’on paraît croire, le chancelier Adenauer n’est pas mécontent de ces manifestations. Il n’y a pas répondu. On lui reproche sa passivité. Il ne fait rien afin de mettre les Occidentaux en face des risques que court le Monde libre en cas d’un rapprochement de toute l’Allemagne vers Moscou. Une course de vitesse dont le terme ne va pas au-delà du 20 août s’est engagée entre la décision des Anglo-Saxons d’intégrer l’Allemagne de l’Ouest à la communauté atlantique et les tentatives de neutralisation de l’Allemagne réunifiée. Les risques d’un nouveau triomphe du communisme sont tels que Paris est obligé de réfléchir. C’est presque en plaisantant que nous disions, il y a un mois, que Mendès-France ferait peut-être ratifier la C.E.D. ; la chose est beaucoup moins paradoxale aujourd’hui.

 

Le Plan Molotov

Ce qui rend la tâche de Molotov difficile c’est qu’à son habitude, il veut tout obtenir sans rien lâcher d’essentiel. Il a pratiquement réussi à Genève en étalant sur deux ans la conquête de l’Indochine qui comportait trop de risques dans l’immédiat. Pour l’Allemagne, il ne propose rien de plus que ce qu’il avait avancé à Berlin et qui était manifestement inacceptable pour les Occidentaux, parce qu’il aurait abouti, comme à Genève, à la mainmise à un terme plus ou moins éloigné du communisme sur l’Allemagne toute entière. S’il réussissait, les jours du Monde libre seraient comptés. Tout le monde le sait ; les Russes qui l’espèrent, les Anglo-Saxons qui le redoutent, et les Allemands qui comptent sur leur position pour en tirer la maximum d’avantages. Tout comme à Genève, la diplomatie française pourra faire des effets oratoires et des battages de prestige ; elle ne peut rien, ni s’opposer aux volontés des Anglais et des Américains, ni obtenir de Molotov des concessions appréciables.

 

L’Affaiblissement de la Position Française

On pourrait donc assister au ralliement de la France aux formules européennes que l’actuel Président du Conseil avait été chargé par leurs adversaires de faire repousser, car la France après Genève est, quoi qu’on prétende, encore moins libre qu’avant à l’endroit des Etats-Unis, et n’a plus l’atout indochinois pour faire valoir sa positon, tant à l’égard des Anglo-Saxons que des communistes. Elle n’a plus rien en main que sa position géographique encore qu’affaiblie par les troubles d’Afrique du Nord.

 

Les Conséquences Économiques de la Paix en Indochine

On est fort discret en France sur les conséquences financières et économiques de la situation nouvelle en Indochine. On l’est moins à l’étranger : l’aide américaine a complètement cessé le 21 juillet. Le coût de la paix sera pour la France infiniment plus lourd que celui de la guerre : évacuer et réinstaller un million de civils, tant  Français que Vietnamiens, regrouper deux cent mille militaires, procéder aux réparations les plus urgentes, c’est 300 milliards supplémentaires avant un an, et deux cents pour l’année suivante. La troisième elle, pourrait bien en effet être gratuite. Mais d’ici là, il faut faire face. Laissons la solution à trouver aux habiles, mais les innocents pensent qu’à moins que les Etats-Unis ne rouvrent leur bourse, on pourrait passer bientôt sous une tempête d’inflation dont nous étions délivrés depuis deux ans et dont le baromètre boursier donne déjà de petites indications significatives. Cela sans préjudice du chômage consécutif à l’arrêt brusque des exportations vers l’Indochine, comme l’exposait avec précision M. Bergasse, ces jours-ci. L’équilibre encore précaire des finances françaises sera susceptible d’être rompu. Aucune mesure même d’austérité, si elle était concevable, ne prévaudrait contre un courant de défiance ; le Franc a perdu 5 pour cent à l’extérieur en trois jours. A moins de mesures autoritaires dont on connaît les effets néfastes, une dévaluation, en pesant sur les prix, ranimerait la course infernale. Les règles de l’économie se moquent des thaumaturges. En conclusion, ces indices inquiétants ne peuvent que restreindre la liberté de décision de la diplomatie française à qui l’on reprochait déjà auparavant d’être singulièrement réduite.

 

L’Accord Anglo-Égyptien sur le Canal de Suez

Un autre fait, qui pourrait être réjouissant en soi, ne nous est guère favorable : l’accord anglo-égyptien sur le Canal de Suez. Les Anglais en passent par les conditions du Caire à quelques détails près. Les Egyptiens s’en flatteront comme d’une liberté enfin conquise, ce qui pèsera sur nos décisions éventuelles en Afrique du Nord, et animera les nationalistes.

 

L’Accord sur Trieste

Enfin, l’accord italo-yougoslave sur Trieste qui est fait sans l’être, mais peut-être considéré comme acquis dans un délai assez court, aura pour contrepartie l’acquiescement du Parlement italien aux plans anglo-américains sur l’Europe. La France complètement seule ne pourra qu’obtenir des compensations verbales qu’on pourra orchestrer, mais qui ne changeront rien au fond des choses. On sauvera la face, comme à Genève, rien de plus.

 

Les Attaques d’Avions à Hainan

Les Américains, ulcérés par leurs échecs diplomatiques, ont voulu montrer que l’âge d’or de la  paix n’était pas encore venu. La porte du temple de Janus n’est qu’entrebâillée. Les Chinois avaient abattu un avion civil anglais ; les Américains ont abattu deux avions chinois. L’incident n’aura pas grande conséquence. Mais cet accès de mauvaise humeur américaine ne servira guère leur prestige. Il vaut mieux être beau joueur quand on a perdu.

Il est cependant probable que la diplomatie des Etats-Unis, pour ressaisir ses avantages, va se montrer plus intransigeante là où elle ne court pas de risques majeurs. Ce qui est le cas pour les questions européennes. Molotov n’a pas encore gagné la troisième manche. Mais l’Allemagne, forte de l’enjeu qu’elle représente, et doutant aujourd’hui de qui est le plus fort, a cessé d’être un pion sur l’échiquier. La puissance renaissante qu’on voulait réduire et contenir, sortira renforcée des derniers événements. Des décisions rapides s’imposent pour éviter un jeu de bascule qui se précise à Berlin et à Bonn et qui pourrait avoir sur le sort du monde des conséquences fatales.

 

                                                                        CRITON