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Le Courrier d’Aix – 1954-08-07 – La Vie Internationale.
Paradoxes et Vérités
La liquidation de la puissance européenne outre-mer se poursuit à un rythme accéléré. L’Indochine hier, aujourd’hui la Tunisie et les Comptoirs de l’Inde, demain le Maroc, le bilan pour la France est lourd. L’Angleterre évacue Suez après tant d’autres positions ; Chypre est menacée. La Côte-de-l’Or est pratiquement indépendante. Les Portugais hésitent à se battre pour Goa. Evolution sans doute inévitable. Les maîtres du jour ne sont que les syndics d’une faillite dont ils ne sont pas ni plus ni moins que d’autres. Ce serait faire preuve de parti-pris politique que de porter des accusations. Tout le monde est entraîné sur cette même pente où personne n’a su porter à temps le frein. Il est trop tard pour agir.
Les Causes du Recul Européen
Ce qui serait fâcheux par contre, serait de croire à une espèce de culpabilité morale en face des nationalismes qui s’échauffent en Afrique ou en Asie. Ils ne s’enflamment que devant la faiblesse. Réduits en esclavage, plongés dans la misère, les peuples colonisés par le communisme ne se révoltent pas. Il arrive même qu’ils lèchent les bottes de leurs maîtres. Ni les Musulmans d’Asie centrale, complètement dépouillés de tout caractère national et culturel, ni les Israélites de Russie, ni les Polonais et les Roumains, pas même les Tchèques ne se révoltent. On sait ce qu’il en coûta aux Allemands le 17 juin 1953, de redresser malgré tout la tête.
Donc pas de sophismes. Nous sommes défiés parce que l’on nous sait faibles et incapables de répression impitoyable. C’est le prestige d’ailleurs qui fait la force plus que la force matérielle elle-même. La brutalité est inefficace quand le prestige est évanoui et le prestige, les Européens l’ont perdu. Les Américains qui l’avaient encore hier, sont en train de le perdre aussi. Le triomphe du communisme n’est pas celui d’une idéologie – jamais elle n’a été si décriée – mais celui de la force la plus brutale qui ait jamais été.
Cette explication ne change rien aux faits dira-t-on, soit ; cependant, cela aurait pu changer quelque chose disons-nous, et peut-être dans l’avenir agir encore. Si l’on avait fait l’Europe à temps, il y a trois ans, quand le fer était chaud, si l’Europe unifiée avait montré sa force et son union, là où les différents états qui la composent avaient répandu leur civilisation, les autochtones qui sont mus par des instincts élémentaires auraient senti qu’une puissance réelle veillait sur eux. Ils auraient été à la fois rassurés et patients. Mais la tentation de renverser une puissance respectée naguère, et qui chancelle, est trop forte pour des êtres simples. Les plus évolués n’y échappent pas davantage quelles que fâcheuses que puissent en être les conséquences. Cela est vrai, même dans la vie privée. Question de force donc, du prestige de la force plutôt. Il fallait, il faut amplifier cette force ; on le peut par l’Europe, à moins qu’on ne préfère tout perdre ce qui, après tout, est fort possible. En Indochine, on a préféré abandonner que de laisser les Américains tenter leur chance par leur présence il y a deux ans, et rendre avec nous confiance à l’Occident.
Points de Vue
Sans doute dira-t-on, n’y a-t-il là que points de vue. L’expansion outre-mer est peut-être un mythe comme l’espace vital. Les 47 millions d’habitants de l’Allemagne de Bonn comprimés sur un sol ingrat, connaissent une prospérité qui dépasse non seulement celle qu’ils ont connue eux-mêmes dans un passé glorieux, mais celle de la riche France. Notre expansion coloniale s’est faite au détriment de notre développement économique intérieur. Nos territoires d’outre-mer furent et demeurent pour nos finances un fardeau très lourd dont on préfère ne pas parler. Beaucoup de Français frémiraient si on leur disait combien chacun d’eux paye pour entretenir la Guadeloupe et la Martinique, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, pour ne citer que les plus déficitaires. Il se peut que, comme les Allemands, nous soyons prospères, le jour où nous n’aurons plus rien. Malheureusement avant ce jour, les tanks soviétiques patrouilleront-ils sous l’arc de triomphe ?
La Prospérité Occidentale
Ces événements sont d’autant plus regrettables que le monde libre manifeste à présent, dans la course à la prospérité, une vitalité imprévue il y a un an. La production s’accroît partout ; les monnaies s’affirment, le chômage est négligeable. Le contraste s’accentue avec la misère que connaissent les pays condamnés aux expériences totalitaires ou à l’anarchie économique des nouveaux états souverains dirigés hier par les puissances coloniales. Si la faiblesse et la désunion n’avaient paralysé la politique du Monde occidental, les bienfaits de cette prospérité auraient rallié bien des hésitants. Un rapprochement aurait été possible après les violences récentes. On le voit par l’Egypte dont le nationalisme, satisfait par des succès de prestige, se tourne à nouveau vers une forme de collaboration avec les pays libres. De même, l’accord entre l’Iran et le consortium des pétroles marque un pas vers une organisation internationale d’un type différent de l’ancien, et que peut satisfaire à la fois les sentiments et les intérêts des peuples sous-développés et des grandes puissances industrielles. Si l’on pouvait constituer un consortium politique et économique partout où d’immenses besoins dépassent les moyens de réalisation d’un seul pays, la situation qui se détériore en Afrique et en Asie pourrait être encore rétablie. Nous n’avons guère d’illusion.
Dans notre cas, on voit, d’un côté se lamenter des privilèges et des intérêts étroits qui ne voient pas de milieu entre leur domination et leur ruine. De l’autre, une politique d’abandon qui se croit habile et dont le but avoué est de restituer à notre pays une indépendance économique et politique qui n’est possible – si même elle l’est – que dans un repliement qui va au rebours des grands courants de la vie moderne. Entre un nationalisme de gauche qui se croit éclairé et destiné à remplir une mission de troisième force, il y a place pour une intégration internationale qui ferait table rase des vanités et des susceptibilités nationales.
On montrerait ainsi aux peuples qui en sont au stade de ce puéril orgueil, qu’il n’y a aucune déchéance à renoncer à des privilèges de souveraineté, et à mettre les ressources de chacun en commun dans une organisation supranationale où tous seraient libres et égaux sous une discipline profitable. Ces vues et ces vœux sont malheureusement sans espoir dans la conjoncture actuelle. Elles s’imposeront peut-être quand, les erreurs consommées, un péril pressant fera tomber les préjugés et les idéologies par la peur. Mais ne sera-t-il pas trop tard ?
CRITON