Criton – 1954-09-11 – Nationalisme et Intérêt

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Le Courrier d’Aix – 1954-09-11 – La Vie Internationale.

 

Nationalisme et Intérêt

 

Les Remous provoqués par le rejet de la C.E.D. ne sont pas près de s’effacer. Ils semblent plutôt s’étendre dans une sorte de silence. Beaucoup à l’étranger réfléchissent et révisent leur jugement. L’interview au « Times », et le discours radiodiffusé d’Adenauer qui a provoqué l’irritation des neutralistes français, a fait une forte impression sur tous ceux que hantent les exemples du passé. Les déceptions provoquées en Allemagne par les échecs de Briand, la désagrégation de la République de Weimar ont été confrontés avec l’apparition à la tribune de notre Assemblée Nationale, le jour du coup de grâce à la C.E.D., du survivant des politiciens de la III° République. Le nationalisme français n’était pas mort.

 

Une Erreur Historique

Disons-le cependant. Une erreur historique est en train de se constituer : ce n’est pas la résurrection du nationalisme français qui est responsable de l’échec de la C.E.D. Certes, ce nationalisme existe à l’Assemblée. Il est au pouvoir largement représenté. Mais que dire d’un parti qui au Parlement décide de la politique française et qui à chaque consultation électorale, n’ose même pas présenter de candidat tant il est sûr de l’accueil des citoyens ? Si cette violation des principes démocratiques a été possible, c’est qu’il y avait autre chose. Le rejet de la C.E.D. à une si large majorité, latente sinon réelle, l’a été par beaucoup qui ne sont pas des nationalistes, et cela pour des raisons d’ordre économique. Il suffit de lire le rapport de M. Max Brusset à la Commission des finances sur les clauses économiques du Traité de Paris pour s’en convaincre.

 

L’Opposition Économique

L’opposition profonde est venue de tous les milieux qui savent que la France ne peut s’intégrer à l’Europe sous quelque forme que ce soit – même militaire – sans que sa structure économique ne soit fortement ébranlée.

En présence du dynamisme de nos partenaires, la France, avec ses charges trop lourdes, son équipement vieilli, son agriculture en difficile posture, subirait une crise grave si ses frontières s’ouvraient et beaucoup de parlementaires, dont le susnommé, ont mesuré les risques d’un tel changement pour la région qu’ils représentent. C’est une responsabilité que peu d’élus osent prendre quelles que soient par ailleurs les raisons qui pourraient jouer en sens contraire.

Cela explique également l’opposition de la plupart des chefs d’entreprises qui ne sont pas nationalistes par tempérament. La simple possibilité d’un transfert de 15% des commandes de matériel de guerre de la Communauté européenne au profit des producteurs les mieux placés risquait d’enlever à la France la possibilité de produire une partie des armes destinées à ses propres forces, et d’enlever une quantité de travail correspondante aux ouvriers qui les fabriquent. Et cet exemple n’est pas le seul.

D’ailleurs, la France de 1950 – qui acceptait le Pool charbon-acier et se montrait favorable aux projets de Communauté européenne de Robert Schuman – était plus nationaliste que celle de 1954 ; le gaullisme était près de son apogée éclatante aux élections du printemps 1951. Par contre, nos prix étaient encore légèrement inférieurs aux prix mondiaux, grâce aux dévaluations récentes et au retard des salaires par rapport aux prix, la Sécurité Sociale n’avait pas encore révélé l’ampleur de son financement. L’Europe semblait possible sur un pied d’égalité économique, et surtout l’Allemagne de Bonn n’avait pas pris l’essor prodigieux qu’on connaît. L’abîme entre nos possibilités de concurrence et celles de nos partenaires ne s’était pas creusé de façon visible. Il était masqué par les désordres de l’après-guerre, par l’inflation, par les effets stimulants de la Guerre de Corée. Tout cela a disparu, et tous ceux qui voient de près le rythme du travail français et le comparent à celui des voisins se rendent compte que ce déséquilibre ne s’atténuera pas avant bien longtemps. Aucune réforme de structure ne peut suppléer à l’effort individuel. Il faudrait pour faire l’Europe, se résigner à vivre selon ses moyens, à redoubler d’activité, tout en s’imposant l’austérité. Il est sans doute préférable d’attendre que les autres s’endorment dans la prospérité conquise comme nous le faisons à l’abri de nos tarifs protecteurs et de nos subterfuges financiers, d’attendre du sort une solution, et d’ici-là, de vivre commodément avec un déficit budgétaire de mille milliards.

Si nous insistons sur ce point capital, c’est que les critiques extrêmement vives qui nous viennent de tous les côtés sont erronées dans leur objet. Les Français ne sont pas les nationalistes impénitents de Poincaré et d’Herriot. Ils travaillent peu et vivent bien et ne veulent point changer de sort … Autrement, ils se seraient fort peu souciés que leur Etat-Major perdit un peu de sa souveraineté militaire.

 

Les Offensives Sino-Russes

Ces considérations ne simplifient pas le problème de la solution dite « de rechange ». De leur côté, les Sino-Russes ne donnent aucun signe de vouloir faciliter la tâche de ceux qui feignent de croire à une détente. Les Chinois, en particulier, font de Formose leur objectif prochain, et ne craignent pas de provoquer les Etats-Unis au moment où se tient la Conférence de Manille en attaquant l’Île de Quemoy, avant-poste de Chang-Kaï-Chek.  Les Russes, pour n’être pas en reste, abattent un avion américain au large de la Sibérie, cela pour monter d’un degré l’exaspération de l’opinion aux Etats-Unis, effrayer l’Angleterre et la France et les retenir de s’engager dans un Pacte de défense du Sud-Est asiatique. La tactique de division du Bloc Atlantique qui a si complètement réussi jusqu’ici, se poursuit par tous les moyens imaginables.

 

Retour de Pékin

On est un peu affligé de lire les considérations que les pèlerins de Pékin, M. Clément Attlee, ancien et peut-être futur Premier ministre d’Angleterre, ont rapporté de leur voyage. Ils ont découvert que la Chine était plus nationaliste que communiste. En cela, ils se distingueraient des Russes, et de là  à conclure que la politique chinoise se détacherait un jour de celle des Soviets, il n’y a qu’un pas. Comme si le prétendu communisme des Russes n’était pas, tout comme celui des Chinois, un simple moyen pour inciter plus aisément leurs concitoyens et ceux des autres pays à supporter les contraintes matérielles et morales susceptibles de donner à leur nationalisme les moyens de s’imposer sur le monde.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1954-09-04 – Oraison Funèbre

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Le courrier d’Aix – 1954-09-04 – La Vie Internationale.

 

Oraison Funèbre

 

La C.E.D. est morte, et avec elle une conception nouvelle de l’Europe. Les conséquences de ce renversement de la politique française ne peuvent être par avance définies. On ne peut que se borner à faire le point : une scrupuleuse objectivité s’impose.

 

Situation Nouvelle

L’attitude française a fait l’unanimité du monde libre contre elle. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire récente d’un tel désaveu. C’est dire qu’un départ nouveau sera difficile. L’homme au pouvoir rencontrera les mêmes suspicions qu’à Bruxelles et à Londres. Les accords qui pourront se substituer aux accords de Bonn et de Paris, s’ils se réalisent avec la participation de la France, ne le seront qu’au prix de lourdes concessions et avec des garanties que nos Alliés n’exigeraient pas quand ils avaient confiance.

Par ailleurs, il suffit de lire les commentaires du monde entier ; tous les amis de la France s’affligent, tous ses ennemis se réjouissent. Naturellement, la presse et la radio du monde communiste, « Pravda » en tête. Les anciens nazis et tous ceux qui guettent en Allemagne la défaite d’Adenauer ; les néo-fascistes d’Italie et les Socialistes nenniens ; les isolationnistes de Chicago et tous les antieuropéens d’Amérique ; les péronistes d’Argentine et tous ceux qui en Amérique Latine sont heureux des échecs de la politique des Etats-Unis ; les Bévanistes en Angleterre ; les franquistes en Espagne pour ne citer que les plus notoires.

 

Le Statut Futur de l’Allemagne

En ce qui concerne l’Allemagne, on n’évitera ni de lui accorder sa pleine souveraineté, ni de lui rendre une armée. M. Mendès-France lui-même n’a laissé sur ces points aucun doute ; avec le Traité de Paris, le Traité de Bonn qui soumettait l’Allemagne de l’Ouest à d’importants contrôles politiques devient caduc. Dès le vote de l’Assemblée française connu, un concert de voix s’est élevé en Allemagne pour demander une souveraineté sans réserves. Il sera difficile de s’en tenir à des textes que nous avons implicitement rejetés nous-mêmes. Si l’on ne peut aboutir à un accord, nos partenaires passeront outre. Il n’y a pas de veto qui tienne contre une opposition unanime quand la force ne l’appuie pas. Quelles seront alors les réactions dans ce qui reste de notre empire d’outre-mer devant une France isolée ?

La tâche de définir sur des bases nouvelles notre position dans le monde est lourde, et le monde libre est impatient parce qu’il a peur.

 

Le Commentaire de « Londoner »

C’est avec une certaine émotion que nous entendions comme chaque dimanche le commentateur anonyme de la B.B.C., Londoner, une des autorités les plus écoutées dans le monde, sortant de sa réserve habituelle et dire son fait à la politique occidentale en des termes très semblables à ceux que nous exprimons ici. Faisant en quelques instants le bilan de ces derniers mois, il n’accusait pas la France seule de la dislocation de l’Alliance Atlantique au moment où elle est plus que jamais nécessaire. Ses critiques s’adressaient à la politique de son propre pays, aussi bien l’officielle qui s’était dérobée en Avril, que celle des Travaillistes partis en tournée à Pékin ; il soulignait également les faiblesses et les contradictions de la politique américaine depuis le désastre d’Indochine. Et il concluait que si un redressement immédiat n’était pas tenté, le drame qui menace le Monde libre était proche.

 

Les Révélations de l’Amirauté Britannique

Cet avertissement émanant d’une voix aussi pondérée s’explique du fait de l’émotion soulevée en Angleterre par les révélations de l’Amirauté sur le développement rapide de la marine soviétique. Toute menace sur mer touche les Anglais au cœur. On sait que récemment le gouvernement britannique avait publié en détail la nature et l’importance des forces crées par la Russie en Allemagne orientale avec des Allemands recrutés de divers côtés, et en particulier avec les suivants de l’ex-maréchal de Stalingrad Von Paulus. Il s’agit cette fois-ci des forces navales en exercice ou en construction en Russie même ; cinq cents sous-marins, trente croiseurs, quatre mille avions de l’aéronavale, etc. Les chiffres sont imposants et font de la flotte soviétique la seconde du monde après celle des Etats-Unis ; flotte capable de disloquer les communications maritimes vitales pour le ravitaillement des Îles Britanniques et du Continent. Ces chiffres étaient à peu près connus, mais il a fallu aux Anglais un mémoire officiel pour qu’ils en prissent conscience.

 

L’Armement Soviétique

Un fait est certain, c’est que depuis la mort de Staline, l’effort militaire des Soviets et de la Chine, et particulièrement la préparation navale et aéronavale, ont été poussés à une cadence redoublée ; l’armement sous toutes ses formes absorbe une part croissante du revenu soviétique, et les améliorations promises au peuple dans les programmes d’industrie légère paraissent des plus modestes. Elles se trouvent presque exclusivement à la charge des satellites dont les livraisons à l’U.R.S.S. s’accroissent, au détriment de leurs populations.

Lorsque dans ces conditions on voit un ancien ministre français mettre sa confiance dans l’aboutissement prochain des plans de désarmement, on est tenté de douter de son bon sens. Les passions, mêmes légitimes, n’excusent pas que l’on emploie son autorité à convaincre des collègues de contre-vérités aussi évidentes.

 

Le Suicide de Getulio Vargas

L’attention passionnée qui s’est portée sur les débats de l’Assemblée française a fait passer au second plan le suicide du président du Brésil, Getulio Vargas. La propagande s’est aussitôt emparée du drame, en faisait aussitôt un martyr de la démocratie et une victime des capitalistes américains. C’était pourtant une vieille connaissance que cet astucieux démagogue qui avait si souvent varié dans ses attitudes et ses compromissions. Il jouissait d’une certaine popularité parmi les masses peu informées des machinations du personnage ; ce qui explique les émeutes populaires qui ont suivi un suicide. En fait, sa disparition est liée au chaos économique où se débat la grande république d’Amérique latine, à l’inflation galopante qui y sévit, aux méthodes financières scabreuses qui consistaient à mettre aux enchères les devises étrangères achetées par des importateurs aux abois à des taux parfois quintuplés de leur parité officielle, aux spéculations qui avaient poussé en flèche le prix du café et qui s’étaient heurtées aux résistances des consommateurs d’Amérique du Nord, jusqu’à ce qu’une chute brutale s’ensuive. La lumière ne sera pas facile à faire sur les mobiles réels du suicide de Vargas. Ils ne sont pas aussi simples que la défaite des vertus républicaines par des intérêts financiers.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-08-28 – Échec

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Le Courrier d’Aix – 1954-08-28 – La Vie Internationale.

 

Échec

 

L’échec de la Conférence de Bruxelles et le résultat négatif des entretiens franco-anglais à Londres consacrent l’isolement de la France dans le concert international. Comme le disait Paul Reynaud, l’unanimité de nos Alliés s’est faite contre nous. Depuis la Conférence de Genève, une lourde suspicion pèse sur l’orientation de notre politique. Elle s’est traduite par l’intransigeance des cinq partenaires de la petite Europe contre les « amendements » français au traité de la C.E.D. Si le 28 août, le Parlement français prend la responsabilité d’approuver cette politique, il n’est pas besoin de souligner les conséquences d’un tel vote. C’est pourquoi jusqu’à la dernière heure, des solutions moins brutales peuvent intervenir.

 

Les Suspicions Étrangères

En réalité, cette défiance des Alliés ne visait pas la France, ni les dispositions véritables du pays qui, devant la difficulté des problèmes posés ne peut avoir d’opinion ferme. Elle s’adressait à un homme qui, à tort ou à raison, leur est suspect. M. Mendès-France a été porté au pouvoir par la coalition disparate que nous avons appelée le « complot contre l’Europe », les Communistes qui ont renversé Bidault, la conjuration des hauts dignitaires de l’armée, de la diplomatie, des intellectuels neutralistes du « Monde » et de « L’Express » et plus encore certains gros intérêts financiers et industriels dont « L’Information » est l’organe ; à cette liste il convient d’ajouter les « Pèlerins de Varsovie » et une importante fraction de socialistes pour des raisons complexes, mi-partisanes, mi-raciales.

 

Les Rapports Franco-Soviétiques

Une large part de l’opinion internationale est convaincue qu’à Genève, Molotov a reçu du chef du Gouvernement français certaines promesses relatives aux traités de Bonn et de Paris qui ont amené le ministre soviétique à souscrire au règlement indochinois qu’il ne cherchait manifestement pas à conclure. Cette collusion secrète a été démentie par l’intéressé et il serait injuste de mettre en doute la parole d’un homme dont la bonne foi n’a jamais été prise en défaut. Il suffisait cependant à Molotov d’avoir eu vent, directement ou indirectement, de la teneur des « amendements » proposés au projet de C.E.D. pour être tout-à-fait rassuré sur les chances d’une prochaine acceptation par les Alliés d’un texte ainsi remanié. La plupart des délégués pensaient à Bruxelles : on peut ne pas prendre d’engagement, tout en laissant percer des intentions qui en sont l’équivalent.

 

Le Sort de la Démocratie Allemande

Mais il y a l’autre problème, celui de l’état d’esprit qui règne présentement en Allemagne. Un journaliste d’outre-Rhin le résumait ainsi : l’opinion allemande est aujourd’hui convaincue qu’il n’y a rien à attendre de la France, et que la position de celle-ci rend vains les efforts des autres Occidentaux pour faire rentrer la République de Bonn dans l’Alliance Atlantique. La faiblesse et l’isolement progressif des Etats-Unis laissent peu d’espoir d’un appui efficace de ce côté ; force sera donc de s’entendre tôt ou tard avec les Russes, si l’on ne veut pas demeurer divisés et pris en tenaille entre Paris et Moscou. La fuite de Dr. John en Allemagne orientale suivie à quelques jours d’intervalle de celle d’un député influent du Parti même d’Adenauer, le Dr. Schmidt-Wittmack ont jeté la consternation et la confusion parmi les soutiens du Chancelier. Les manifestations anti-américaines de Brême, la violence des grèves en Bavière, sont les symptômes d’une impatience qui n’a pas que des motifs d’ordre économique. Les Allemands pressentent l’échec de la politique Adenauer et cherchent avec exaspération une issue. Ils ont conscience que de leur choix dépend le sort du Monde libre qui serait réglé le jour où les Soviets seraient sur le Rhin.

Les Etats-Unis savent aussi que leur liberté se joue en Allemagne. S’ils étaient convaincus que toute solution franco-allemande est impossible, ils préféreraient s’allier à Bonn et sacrifier Paris. Et les Anglais sont exactement du même avis. Le dernier message de Churchill à Adenauer après l’échec de la Conférence de Bruxelles ne laisse aucun doute à cet égard.

Peu de Français semblent avoir conscience du caractère dramatique de la position où ils ont été entrainés. On s’étonne à l’étranger de l’espèce d’euphorie qui règne ici depuis que le marasme économique s’est atténué. On dit volontiers que si les Français ne veulent pas voir le péril, ce n’est pas une raison pour que les autres y succombent. Nous témoignons personnellement que ce que l’on entend sur nous à l’extérieur en ce moment n’est pas précisément réconfortant. Nos amis veulent espérer quand même. Une certaine confiance demeure dans ce bon sens qui a éclairé le monde. Mais si elle était finalement déçue, nous serions seuls. Et nous ne le pouvons pas. Ce regain de prospérité est factice pour une large part. Une France isolée connaîtrait en peu de temps une crise financière et économique qui aurait tôt fait de balayer les thaumaturges et les prophètes. Qu’ils y songent.

 

L’Avance Soviétique

Il faut reconnaître avec une admiration mêlée d’effroi « l’habileté diabolique » de la politique communiste, ses méthodes, sa patience, son ubiquité – pour triompher de la France, l’objectif du moment. Quand il fallait abattre le ministère, on mettait la Tunisie et le Maroc à feu et à sang. Remarque-t-on que depuis que le vote décisif est en vue, un calme relatif est revenu en Afrique du Nord. En Indochine, le Vietminh multiplie les avances à la France. On parle de collaboration économique ce qui, d’une part tend à rassurer les gros intérêts, et d’autre part jette la confusion parmi les partisans de la collaboration française au Vietnam qui craignent que nous ne nous entendions avec les Viets contre eux. Cependant, la libération des prisonniers ne se fait qu’au compte-goutte ; important moyen de pression en cas de défaillance de notre politique européenne. On commence à mieux voir le but des Soviets. Comme nous l’avons dit, ce n’est pas la C.E.D. que craint Molotov ; au contraire. Il l’eut préférée à un réarmement direct de l’Allemagne. Mais il voit plus loin et se prépare à faire rentrer l’Allemagne de Bonn dans son orbite avec les autres satellites. Ce jour-là précèderait de bien peu le triomphe final. A en juger par les discordes occidentales, ce triomphe-là n’est pas impossible.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-08-07 – Paradoxes et Vérités

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Le Courrier d’Aix – 1954-08-07 – La Vie Internationale.

 

Paradoxes et Vérités

 

La liquidation de la puissance européenne outre-mer se poursuit à un rythme accéléré. L’Indochine hier, aujourd’hui la Tunisie et les Comptoirs de l’Inde, demain le Maroc, le bilan pour la France est lourd. L’Angleterre évacue Suez après tant d’autres positions ; Chypre est menacée. La Côte-de-l’Or est pratiquement indépendante. Les Portugais hésitent à se battre pour Goa. Evolution sans doute inévitable. Les maîtres du jour ne sont que les syndics d’une faillite dont ils ne sont pas ni plus ni moins que d’autres. Ce serait faire preuve de parti-pris politique que de porter des accusations. Tout le monde est entraîné sur cette même pente où personne n’a su porter à temps le frein. Il est trop tard pour agir.

 

Les Causes du Recul Européen

Ce qui serait fâcheux par contre, serait de croire à une espèce de culpabilité morale en face des nationalismes qui s’échauffent en Afrique ou en Asie. Ils ne s’enflamment que devant la faiblesse. Réduits en esclavage, plongés dans la misère, les peuples colonisés par le communisme ne se révoltent pas. Il arrive même qu’ils lèchent les bottes de leurs maîtres. Ni les Musulmans d’Asie centrale, complètement dépouillés de tout caractère national et culturel, ni les Israélites de Russie, ni les Polonais et les Roumains, pas même les Tchèques ne se révoltent. On sait ce qu’il en coûta aux Allemands le 17 juin 1953, de redresser malgré tout la tête.

Donc pas de sophismes. Nous sommes défiés parce que l’on nous sait faibles et incapables de répression impitoyable. C’est le prestige d’ailleurs qui fait la force plus que la force matérielle elle-même. La brutalité est inefficace quand le prestige est évanoui et le prestige, les Européens l’ont perdu. Les Américains qui l’avaient encore hier, sont en train de le perdre aussi. Le triomphe du communisme n’est pas celui d’une idéologie – jamais elle n’a été si décriée – mais celui de la force la plus brutale qui ait jamais été.

Cette explication ne change rien aux faits dira-t-on, soit ; cependant, cela aurait pu changer quelque chose disons-nous, et peut-être dans l’avenir agir encore. Si l’on avait fait l’Europe à temps, il y a trois ans, quand le fer était chaud, si l’Europe unifiée avait montré sa force et son union, là où les différents états qui la composent avaient répandu leur civilisation, les autochtones qui sont mus par des instincts élémentaires auraient senti qu’une puissance réelle veillait sur eux. Ils auraient été à la fois rassurés et patients. Mais la tentation de renverser une puissance respectée naguère, et qui chancelle, est trop forte pour des êtres simples. Les plus évolués n’y échappent pas davantage quelles que fâcheuses que puissent en être les conséquences. Cela est vrai, même dans la vie privée. Question de force donc, du prestige de la force plutôt. Il fallait, il faut amplifier cette force ; on le peut par l’Europe, à moins qu’on ne préfère tout perdre ce qui, après tout, est fort possible. En Indochine, on a préféré abandonner que de laisser les Américains tenter leur chance par leur présence il y a deux ans, et rendre avec nous confiance à l’Occident.

 

Points de Vue

Sans doute dira-t-on, n’y a-t-il là que points de vue. L’expansion outre-mer est peut-être un mythe comme l’espace vital. Les 47 millions d’habitants de l’Allemagne de Bonn comprimés sur un sol ingrat, connaissent une prospérité qui dépasse non seulement celle qu’ils ont connue eux-mêmes dans un passé glorieux, mais celle de la riche France. Notre expansion coloniale s’est faite au détriment de notre développement économique intérieur. Nos territoires d’outre-mer furent et demeurent pour nos finances un fardeau très lourd dont on préfère ne pas parler. Beaucoup de Français frémiraient si on leur disait combien chacun d’eux paye pour entretenir la Guadeloupe et la Martinique, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, pour ne citer que les plus déficitaires. Il se peut que, comme les Allemands, nous soyons prospères, le jour où nous n’aurons plus rien. Malheureusement avant ce jour, les tanks soviétiques patrouilleront-ils sous l’arc de triomphe ?

 

La Prospérité Occidentale

Ces événements sont d’autant plus regrettables que le monde libre manifeste à présent, dans la course à la prospérité, une vitalité imprévue il y a un an. La production s’accroît partout ; les monnaies s’affirment, le chômage est négligeable. Le contraste s’accentue avec la misère que connaissent les pays condamnés aux expériences totalitaires ou à l’anarchie économique des nouveaux états souverains dirigés hier par les puissances coloniales. Si la faiblesse et la désunion n’avaient paralysé la politique du Monde occidental, les bienfaits de cette prospérité auraient rallié bien des hésitants. Un rapprochement aurait été possible après les violences récentes. On le voit par l’Egypte dont le nationalisme, satisfait par des succès de prestige, se tourne à nouveau vers une forme de collaboration avec les pays libres. De même, l’accord entre l’Iran et le consortium des pétroles marque un pas vers une organisation internationale d’un type différent de l’ancien, et que peut satisfaire à la fois les sentiments et les intérêts des peuples sous-développés et des grandes puissances industrielles. Si l’on pouvait constituer un consortium politique et économique partout où d’immenses besoins dépassent les moyens de réalisation d’un seul pays, la situation qui se détériore en Afrique et en Asie pourrait être encore rétablie. Nous n’avons guère d’illusion.

Dans notre cas, on voit, d’un côté se lamenter des privilèges et des intérêts étroits qui ne voient pas de milieu entre leur domination et leur ruine. De l’autre, une politique d’abandon qui se croit habile et dont le but avoué est de restituer à notre pays une indépendance économique et politique qui n’est possible – si même elle l’est – que dans un repliement qui va au rebours des grands courants de la vie moderne. Entre un nationalisme de gauche qui se croit éclairé et destiné à remplir une mission de troisième force, il y a place pour une intégration internationale qui ferait table rase des vanités et des susceptibilités nationales.

On montrerait ainsi aux peuples qui en sont au stade de ce puéril orgueil, qu’il n’y a aucune déchéance à renoncer à des privilèges de souveraineté, et à mettre les ressources de chacun en commun dans une organisation supranationale où tous seraient libres et égaux sous une discipline profitable. Ces vues et ces vœux sont malheureusement sans espoir dans la conjoncture actuelle. Elles s’imposeront peut-être quand, les erreurs consommées, un péril pressant fera tomber les préjugés et les idéologies par la peur. Mais ne sera-t-il pas trop tard ?

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1954-07-31 – Retour à l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1954-07-31 – La Vie Internationale.

 

Retour à l’Europe

 

Comme on l’attendait, Moscou a lancé, dès la fin de la Conférence de Genève, l’offensive contre l’Europe. La note de Molotov a été précédée d’un épisode retentissant. La fuite ou l’enlèvement du chef des services d’espionnage de Bonn en Allemagne orientale : sorte de Dien Bien Phu bien chronométré pour jeter le trouble dans les esprits. Les Russes donc invoquent le « succès » de la Conférence sur l’Indochine, remettent le problème allemand sur le tapis, et proposent de reprendre la discussion rompue à Berlin. Le travail d’approche, comme nous l’avons vu, avait consisté dans la réunion des protestants à Leipzig, auquel le Congrès socialiste de Berlin-Ouest a répondu par un appel à de nouvelles négociations. Le thème de l’unification avant tout a été répandu dans l’Allemagne fédérale par tous les moyens de propagande. Il a rencontré une large audience.

 

L’Attitude d’Adenauer

Contrairement à ce qu’on paraît croire, le chancelier Adenauer n’est pas mécontent de ces manifestations. Il n’y a pas répondu. On lui reproche sa passivité. Il ne fait rien afin de mettre les Occidentaux en face des risques que court le Monde libre en cas d’un rapprochement de toute l’Allemagne vers Moscou. Une course de vitesse dont le terme ne va pas au-delà du 20 août s’est engagée entre la décision des Anglo-Saxons d’intégrer l’Allemagne de l’Ouest à la communauté atlantique et les tentatives de neutralisation de l’Allemagne réunifiée. Les risques d’un nouveau triomphe du communisme sont tels que Paris est obligé de réfléchir. C’est presque en plaisantant que nous disions, il y a un mois, que Mendès-France ferait peut-être ratifier la C.E.D. ; la chose est beaucoup moins paradoxale aujourd’hui.

 

Le Plan Molotov

Ce qui rend la tâche de Molotov difficile c’est qu’à son habitude, il veut tout obtenir sans rien lâcher d’essentiel. Il a pratiquement réussi à Genève en étalant sur deux ans la conquête de l’Indochine qui comportait trop de risques dans l’immédiat. Pour l’Allemagne, il ne propose rien de plus que ce qu’il avait avancé à Berlin et qui était manifestement inacceptable pour les Occidentaux, parce qu’il aurait abouti, comme à Genève, à la mainmise à un terme plus ou moins éloigné du communisme sur l’Allemagne toute entière. S’il réussissait, les jours du Monde libre seraient comptés. Tout le monde le sait ; les Russes qui l’espèrent, les Anglo-Saxons qui le redoutent, et les Allemands qui comptent sur leur position pour en tirer la maximum d’avantages. Tout comme à Genève, la diplomatie française pourra faire des effets oratoires et des battages de prestige ; elle ne peut rien, ni s’opposer aux volontés des Anglais et des Américains, ni obtenir de Molotov des concessions appréciables.

 

L’Affaiblissement de la Position Française

On pourrait donc assister au ralliement de la France aux formules européennes que l’actuel Président du Conseil avait été chargé par leurs adversaires de faire repousser, car la France après Genève est, quoi qu’on prétende, encore moins libre qu’avant à l’endroit des Etats-Unis, et n’a plus l’atout indochinois pour faire valoir sa positon, tant à l’égard des Anglo-Saxons que des communistes. Elle n’a plus rien en main que sa position géographique encore qu’affaiblie par les troubles d’Afrique du Nord.

 

Les Conséquences Économiques de la Paix en Indochine

On est fort discret en France sur les conséquences financières et économiques de la situation nouvelle en Indochine. On l’est moins à l’étranger : l’aide américaine a complètement cessé le 21 juillet. Le coût de la paix sera pour la France infiniment plus lourd que celui de la guerre : évacuer et réinstaller un million de civils, tant  Français que Vietnamiens, regrouper deux cent mille militaires, procéder aux réparations les plus urgentes, c’est 300 milliards supplémentaires avant un an, et deux cents pour l’année suivante. La troisième elle, pourrait bien en effet être gratuite. Mais d’ici là, il faut faire face. Laissons la solution à trouver aux habiles, mais les innocents pensent qu’à moins que les Etats-Unis ne rouvrent leur bourse, on pourrait passer bientôt sous une tempête d’inflation dont nous étions délivrés depuis deux ans et dont le baromètre boursier donne déjà de petites indications significatives. Cela sans préjudice du chômage consécutif à l’arrêt brusque des exportations vers l’Indochine, comme l’exposait avec précision M. Bergasse, ces jours-ci. L’équilibre encore précaire des finances françaises sera susceptible d’être rompu. Aucune mesure même d’austérité, si elle était concevable, ne prévaudrait contre un courant de défiance ; le Franc a perdu 5 pour cent à l’extérieur en trois jours. A moins de mesures autoritaires dont on connaît les effets néfastes, une dévaluation, en pesant sur les prix, ranimerait la course infernale. Les règles de l’économie se moquent des thaumaturges. En conclusion, ces indices inquiétants ne peuvent que restreindre la liberté de décision de la diplomatie française à qui l’on reprochait déjà auparavant d’être singulièrement réduite.

 

L’Accord Anglo-Égyptien sur le Canal de Suez

Un autre fait, qui pourrait être réjouissant en soi, ne nous est guère favorable : l’accord anglo-égyptien sur le Canal de Suez. Les Anglais en passent par les conditions du Caire à quelques détails près. Les Egyptiens s’en flatteront comme d’une liberté enfin conquise, ce qui pèsera sur nos décisions éventuelles en Afrique du Nord, et animera les nationalistes.

 

L’Accord sur Trieste

Enfin, l’accord italo-yougoslave sur Trieste qui est fait sans l’être, mais peut-être considéré comme acquis dans un délai assez court, aura pour contrepartie l’acquiescement du Parlement italien aux plans anglo-américains sur l’Europe. La France complètement seule ne pourra qu’obtenir des compensations verbales qu’on pourra orchestrer, mais qui ne changeront rien au fond des choses. On sauvera la face, comme à Genève, rien de plus.

 

Les Attaques d’Avions à Hainan

Les Américains, ulcérés par leurs échecs diplomatiques, ont voulu montrer que l’âge d’or de la  paix n’était pas encore venu. La porte du temple de Janus n’est qu’entrebâillée. Les Chinois avaient abattu un avion civil anglais ; les Américains ont abattu deux avions chinois. L’incident n’aura pas grande conséquence. Mais cet accès de mauvaise humeur américaine ne servira guère leur prestige. Il vaut mieux être beau joueur quand on a perdu.

Il est cependant probable que la diplomatie des Etats-Unis, pour ressaisir ses avantages, va se montrer plus intransigeante là où elle ne court pas de risques majeurs. Ce qui est le cas pour les questions européennes. Molotov n’a pas encore gagné la troisième manche. Mais l’Allemagne, forte de l’enjeu qu’elle représente, et doutant aujourd’hui de qui est le plus fort, a cessé d’être un pion sur l’échiquier. La puissance renaissante qu’on voulait réduire et contenir, sortira renforcée des derniers événements. Des décisions rapides s’imposent pour éviter un jeu de bascule qui se précise à Berlin et à Bonn et qui pourrait avoir sur le sort du monde des conséquences fatales.

 

                                                                        CRITON

 

 

Criton – 1954-07-24 – “Victoire Retentissante”

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Le Courrier d’Aix – 1954-07-24 – La Vie Internationale.

 

« Victoire Retentissante »

 

Il a fallu attendre les dernières quarante-huit heures pour savoir ce qu’avait décidé la Chine : c’était l’armistice ; à peu près dans les termes où l’avait, il y a presque huit mois, publié la presse suédoise : le partage au 18ème parallèle ; la neutralisation du Laos et du Cambodge et du reste du Vietnam. Cette retentissante victoire de Chou en Laï, selon l’expression de Churchill aux Communes (qui en est d’ailleurs le principal artisan), marque la seconde défaite du Monde libre en Asie. Elle est d’ailleurs la conséquence de la première. Si les Américains n’avaient pas cédé en Corée, ils ne subiraient pas aujourd’hui l’humiliation d’être écartés du règlement majeur intervenu en Asie du Sud-Est. Il faut rendre justice à M. Mendès-France : c’est en se tenant inflexiblement aux termes du 20 juillet qu’il a obligé les communistes à démasquer leurs intentions. Cela aurait pu être fait plus tôt. Par contre, les termes de l’armistice ne dépendaient pas de nous ; ils étaient depuis longtemps fixés et il serait vain de s’attribuer le mérite d’y avoir changé quelque chose.

 

Le Sens de l’Accord

Il s’agit donc de l’évacuation de l’Indochine en deux étapes, l’une qui commence demain et durera deux ans en principe, les deux années nécessaires au pourrissement politique du Sud de l’Indochine. Cette première étape comporte l’abandon de la moitié exactement du Vietnam, la totalité du Tonkin et le quart de l’Annam et sans doute le nord du Laos. Dans deux ans au maximum, si des événements politiques n’interviennent pas d’ici-là, des élections doivent éliminer la France du reste du pays. Comme la presse de tous les pays et de toutes les nuances le reconnaît, il n’y avait rien à faire de mieux. Il n’y a pas de milieu entre la guerre et la capitulation. Les Chinois ont eu l’habileté de nous rendre celle-là acceptable en la diluant dans le temps. Sauver la face cela compte, même matériellement, car une défaite militaire à Hanoï ou un Dunkerque asiatique à Haiphong, nous aurait peut-être coûté l’Afrique du Nord. Résignons-nous.

 

La Direction Chinoise

C’est bien la Chine de Chou en Laï qui a imposé à ses partenaires le compromis signé hier à Genève. Il a eu beaucoup de peine à convaincre, Ho Chi Minh qui voulait une victoire militaire, et Molotov qui voulait échanger l’Indochine contre le réarmement allemand. Les raisons de Chou en Laï sont complexes. Le but de la Chine est de gagner le rang de grande puissance. Entrer à l’O.N.U., ce qui semble assuré, et remporter ainsi sur les Etats-Unis une troisième victoire.

Cette raison de prestige joue un rôle prépondérant dans l’attitude chinoise. La domination de l’Asie toute entière serait impossible si elle ne pouvait imposer d’abord sa présence parmi les grandes Nations. De plus, tout comme pour la Corée, Chou en Laï n’a pas voulu d’un Ho Chi Minh auquel la victoire aurait tourné la tête. Celui-ci reste le satellite obéissant dont la tâche est bien définie et sera longue à achever. A l’égard de l’U.R.S.S., Chou en Laï a fait bon marché des questions européennes ; l’Allemagne ne l’intéresse guère, mais les difficultés des Soviets en Europe peuvent servir ses intérêts. En grandissant, la Chine porte ombrage à l’impérialisme russe. C’est la grande idée des Anglais.

 

L’Attitude des Neutres Asiatiques

Mais le motif déterminant de l’attitude de Pékin a sans doute été le voyage en Inde et en Birmanie de Chou en Laï. Dans l’état présent des forces, la Chine pouvait paraître, pour les autres asiatiques, comme un nouveau colonisateur succédant sans intervalle aux anciens.

U Nu, le premier ministre Birman a, dit-on, été très pressant. Ses récentes déclarations confirment en effet qu’il a dû faire comprendre à Chou en Laï que la neutralité des pays asiatiques libres devait reposer sur la cessation des hostilités et l’organisation d’élections dans les territoires occupés sous contrôle international sinon, tôt ou tard, les neutres d’Asie se joindraient à la coalition occidentale.

Nehru a dû insister dans le même sens. Il fallait donc être prudent et se donner le temps d’organiser par étapes la conquête de l’Asie du Sud-Est. En obtenant de bon gré des Français la moitié du Vietnam, la victoire matérielle était substantielle et la victoire morale plus grande encore. New-Delhi et Rangoon approuvaient.

 

Le Respect des Traités

Dans ces conditions, il y a lieu de prévoir que les termes de l’armistice seront respectés, au moins les conditions matérielles. Ho Chi Minh avait d’ailleurs promis depuis des années qu’il donnerait aux Français tout le temps de s’embarquer. Il ne semble pas y avoir de craintes de ce côté. De même pour la restitution des prisonniers. Par contre, l’infiltration et la propagande politique vont connaître une intensité exceptionnelle. Qu’elle sera la résistance des Vietnamiens sous notre contrôle ? L’optimisme à cet égard semble bien aventuré.

 

Echec de la Diplomatie Américaine

Les mines sont allongées à Washington, où l’on ne dissimule même plus la débâcle diplomatique. Comme disent les frères Alsop : « Malgré les fières déclarations de nos dirigeants, il n’y a guère de région du monde où les communistes n’aient l’initiative. Nous en sommes au point où en étaient les Anglais dans les dernières années du gouvernement Chamberlain, mais nous ne nous en sommes pas encore rendu compte. »

Le Président Eisenhower a fait allusion en termes embarrassés à une nouvelle politique internationale des Etats-Unis où, abandonnant le « leadership », ils se contenteraient de conseils à leurs Alliés et d’appui en cas d’appel, comme ce fut le cas quand Dulles vint dimanche à Paris. La prépondérance américaine semble toucher à sa fin.

 

Les Objectifs de Moscou

Du côté soviétique, l’humeur ne semble pas excellente non plus. Pour les Chinois, l’objectif premier est maintenant de forcer les portes de l’O.N.U. ; pour Moscou, il s’agit de s’appuyer sur le précédent du compromis indochinois pour amorcer la nouvelle conférence à Quatre sur l’Allemagne, réclamée d’ailleurs par les socialistes allemands et même anglais. Mais maintenant, Moscou n’a plus sur la France de moyen de pression, à moins – ce qui ne semble pas être le cas – que le Gouvernement français n’ait acquiescé aux projets soviétiques.

Course de vitesse donc entre les plans anglo-américains sur le rétablissement de la souveraineté allemande et les plans russes de reconsidérer le problème allemand afin d’éviter, et l’application des accords de Bonn, et la ratification de la C.E.D. Une nouvelle victoire du communisme sur ce point capital n’est pas à exclure. Contrairement à ce que beaucoup croient, la paix n’en sera pas pour cela raffermie.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-07-17 – Le Chat et la Souris

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Le Courrier d’Aix – 1954-07-17 – La Vie Internationale.

 

Le Chat et la Souris

 

Un commentateur italien écrivait hier « Les Communistes jouent avec la France comme le chat avec la souris ». Croquera, croquera pas le 20 juillet ? On n’en sait pas plus qu’au 25 avril, six jours avant l’échéance.

 

L’Appel aux Etats-Unis

Il faut croire que la souris se sentait passablement traquée pour avoir supplié M. Dulles de revenir en Europe. Si l’accord avec les Russes avait été conclu, il était plutôt dangereux de reprendre avec les Etats-Unis un dialogue que l’on avait interrompu préciséement pour traiter avec Moscou. Les Soviets ont manifesté aussitôt leur mauvaise humeur ; celle de Dulles ne semblait guère meilleure. Ces manœuvres en sens contraire ne témoignent pas d’une grande maîtrise du jeu diplomatique.

En fait, on a dû prendre peur du murmure qui monte du pays inquiet du refroidissement américain à notre égard. Chaque Français sent que toute négociation avec les commuinistes n’est qu’un jeu de dupes et que l’appui américain est notre seule garantie. ON s’est refusé pendant des années et jusqu’à ce printemps d’internationaliser le problème d’Indochine, ce qui, comme nous le répétions ici, était notre seule chance de conserver une position durable en Extrême-Orient. Ce n’est plus possible aujourd’hui où l’on a laissé la démoralisation gagner tous les éléments valides au Vietnam.

 

Le Retour à l’Unité Occidentale

Il est en outre probable que si les Etats-Unis s’engagent à nouveau dans l’affaire – ce qui sera difficile si l’on s’en rapporte à l’humeur présente du Congrès américain – ils vont exiger que l’on s’entende enfin sur une politique concordante. Le discours de Winston Churchill aux Communes montre – en opposition avec les propos de M. Eden – que l’Angleterre est prête à se plier à certaines exigences, la première étant d’ajourner sine die la candidature de Pékin à l’O.N.U.

A l’égard de la France, la première sera la ratification de la C.E.D. ou d’un protocole qui lui serait équivalent en pratique. Souveraineté de l’Allemagne de Bonn et possibilité de réarmer. Les Communistes ont d’ailleurs tous les moyens de bousculer les plans occidentaux. Ils sont les plus forts et par leur liberté de manœuvre illimitée, leur supériorité militaire en Indochine, et disons-le, leur habileté diplomatique. Il leur est facile d’aboutir le 20 juillet à un accord qui n’en soit pas un tout en liant d’adversaire à l’espoir de transformer une virtualité en réalité et de renvoyer les parties adverses à une nouvelle échéance. Et cette possibilité, si elle nous paraît la plus vraisemblable, n’est pas la seule à la disposition de Molotov malheureusement.

 

La Polémique sur la C.E.D.

Les adversaires de la C.E.D. épuisent leurs derniers arguments. Récemment, M. Duverger nous proposait le recours au référendum, sachant fort bien d’ailleurs que la façon de poser la question au pays dicterait sa réponse. Si l’on demande : Faut-il reconstituer l’armée allemande, on aura un non, si l’on dit : Faut-il intégrer des forces allemandes à la défense commune de l’Europe, on aura un oui. Outre que le problème même de la C.E.D. est trop complexe pour l’entendement de la masse des électeurs, un referendum serait –dans un sens ou dans l’autre d’ailleurs – une escroquerie au suffrage universel.

Pour repousser le spectre de la C.E.D., M. Duverger a depuis lors un autre argument. Nos alliés et particulièrement l’Angleterre, liée par le traité de Dunkerque, sont juridiquement dans l’impossibilité de modifier en quoi que ce soit leurs relations avec Bonn sans notre consentement. Cela est parfaitement exact. Par contre, il y a mille et un arguments qui ne sont pas juridiques pour nous faire changer d’avis. Et M. Duverger sait bien qu’aucun traité n’a jamais empêché la marche de l’histoire. Le paradoxe serait que ce soit M. Mendès-France lui-même qui recommandât la ratification, s’il survit au 20 juillet.

 

Le Congrès Protestant de Leipzig

C’est que les Russes ne perdent pas leur temps en Allemagne. On n’a pas assez remarqué l’empressement qu’ont mis les Soviets à accueillir dans leur zone, à Leipzig, le Congrès œcuménique des protestants allemands ; ce n’est pas, comme on s’en doute, par amour du christianisme mais pour réunir des Allemands des deux zones, réveiller leurs aspirations à l’unification fut-ce à l’ombre de Staline.

Le protestantisme allemand est prépondérant en zone soviétique, faible au contraire à Bonn où les catholiques dominent et, bien que l’entente règne en zone occidentale, les protestants sont moins attachés à la politique d’Adenauer que les catholiques, et plus tentés par une réunification qui leur rendrait la majorité. Autant d’arguments pour retenir l’ensemble des Allemands de se lier définitivement à l’Occident.

                                                                                                    

Un Cas Typique

Nous avons été très frappés par le bruit fait autour d’un livre récent d’un jeune inspecteur des finances, M. Lauré, livre intéressant d’ailleurs, écrit dans un esprit qui n’est en aucune façon pro ou cryptocommuniste, tout au contraire. Ce qui est curieux, c’est que l’auteur axe ses vues sur la compétition entre les deux mondes sur le plan économique et plus spécialement sur une prétendue course de vitesse vers l’élévation des niveaux de vie.

L’auteur affirme que dès 1960, les Soviétiques auront égalé notre niveau de vie et le dépasseront rapidement à partir de cette date. Cette affirmation n’a pas paru soulever d’objection de la part des commentateurs, même les plus hostiles au communisme. Or, on ne manque pas de documents russes ou étrangers qui rendent une telle affirmation invraisemblable, sinon absurde. L’échec du bolchévisme dans le domaine économique a dépassé les prévisions les plus pessimistes, les nôtres en tous cas.

Prenons deux petits faits au hasard. D’après les Soviets eux-mêmes, la quantité de viande produite en U.R.S.S. est inférieure à celle de 1914 pour une population accrue d’un tiers. La Russie, principale exportatrice de blé à l’époque, n’arrive pas à en fournir à ses satellites, les conditions de vie y sont si médiocres que le rationnement des denrées alimentaires subsiste, soit par l’argent, soit par les coupons et que ceux-ci sont rarement honorés où ils existent, le marché noir y est florissant. L’Allemagne orientale – il y a assez de réfugiés pour le dire chaque jour – souffre d’une disette alimentaire aigüe ainsi qu’en témoigne également le récent procès des bouchers de Berlin-Est. Tandis que l’Allemagne occidentale, pays industriel et qui autrefois était nourri en grande partie par la zone russe actuelle, se suffit présentement pour beaucoup de denrées, en particulier la viande et le lait. On s’inquiète même à Bonn de trouver des débouchés aux excédents !

Il serait aisé de multiplier les exemples. Il y a en France une voiture automobile pour 14 habitants. En Russie, en dehors de quelques fonctionnaires, des millions de citoyens n’ont même pas l’idée qu’ils puissent en avoir une, bien heureux s’ils pouvaient disposer d’une bicyclette ! Et l’on voudrait qu’en six ans, le niveau de vie soviétique rejoigne le nôtre. Jusqu’à la mort de Staline, l’élévation du niveau de vie soviétique, même proportionnellement et malgré l’énorme écart au départ, encore inférieur au rythme d’accroissement du nôtre et depuis, les efforts pour une amélioration en U.R.S.S. ne paraissent pas avoir donné des résultats sensationnels.

Ce qui est inquiétant pour l’état d’esprit des Français, c’est cette sorte d’imperméabilité aux faits, ce goût de raisonner sur des idées abstraites si répandu parmi nos intellectuels qui se reconnaissent dans le personnage, qui s’imaginent, sans avoir jamais pratiqué la politique internationale, pouvoir se mesurer avec Molotov et Chou en Laï, mettre dans le sac Eden et Dulles qui ont un demi-siècle d’expérience et en trente jours – pas un de plus – d’apporter sur un plateau une paix satisfaisante en Indochine !

 

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-07-10 – La France seule

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Le Courrier d’Aix – 1954-07-10 – La Vie Internationale.

 

La France Seule

 

Les appréhensions exprimées ici depuis deux semaines, loin de s’atténuer, sont ressenties dans des milieux de plus en plus étendus. Dans un moment difficile, sinon tragique, la France avait besoin de tous ses appuis, à l’extérieur comme à l’intérieur. Elle les a pour l’instant perdus. Les risques se sont précisés et l’on attend, sans certitude préalable, le bon vouloir du Bloc communiste dont la tactique demeure impénétrable.

 

L’Allemagne à l’Arrière-Plan

Elle l’est d’autant plus que les événements de ces derniers jours peuvent la modifier. En effet, les délibérations d’experts réunis à Londres pour étudier les possibilités du rétablissement de la souveraineté allemande et le réarmement de la République de Bonn en cas de refus de la C.E.D. ; l’attitude concordante des pays anglo-saxons et du Benelux sur ce point ne laissent aucun doute sur l’avenir. Le réarmement allemand se fera avec ou sans nous. Les communistes se voient devant le choix entre la Communauté Européenne de Défense et une Wehrmacht associée aux forces anglo-américaines. Nous avons toujours pensé qu’ils avaient  des raisons de préférer la première solution, la C.E.D. Dans ce cas, le marchandage planétaire, toujours refusé mais implicitement compris dans toute négociation avec les Soviets, perdrait tout intérêt. Rien n’empêcherait les communistes d’achever en Indochine une victoire militaire que l’affaiblissement du moral des combattants franco-vietnamiens met à leur portée. Cette éventualité ne semble pas pour l’instant probable. On interprète la rencontre de Chou en Laï et d’Ho Chi Minh comme une démarche pour une solution négociée. Mais les Sino-Soviétiques peuvent encore mettre comme condition à un armistice l’opposition irréductible de la France à tout réarmement allemand, opposition qui pourrait d’ailleurs se révéler vaine et ne ferait que parfaire notre isolement. Nous voulons croire et nous souhaitons que d’ici quinze jours, un accord sur l’Indochine soit acquis ; dans l’état présent des choses, tout autre dénouement serait pire. Mais le passé récent et lointain nous laisse sceptique.

 

Notre Position Morale Affaiblie

En tout état de cause et malgré la compréhension à laquelle s’efforce l’opinion étrangère, la position morale de la France a beaucoup pâti du renversement de notre politique extérieure. On nous savait gré de la continuité de nos desseins, même lorsqu’ils étaient l’expression d’une obstination fâcheuse. Fidélité à soi-même, même dans l’erreur, cela demeurait rassurant. Certes il y avait toujours eu des opposants pour préconiser une attitude contraire à la ligne officielle, mais on ne pensait pas qu’elle put s’imposer, surtout à une heure aussi critique. Il est peu de Français aujourd’hui qui ne sentent cette réprobation. Cette réserve du monde libre à notre égard blesse la conscience nationale.

 

Les Chances de la C.E.D.

Par un curieux renversement des choses, la solidarité atlantique et même la Communauté Européenne de Défense ont aujourd’hui beaucoup plus de partisans qu’il y a un mois. Mis en présence de risques que l’abandon du projet comporte, on tend à y voir une nécessité ou un moindre mal, mais comment désormais, sans perdre la face, revenir à la ligne suivie jusque-là ? En particulier, trouvera-t-on, en cas d’échec de la politique actuelle, la possibilité de renouer les accords Teitgen-Adenauer de Strasbourg sur la Sarre. L’opinion allemande est brusquement montée de plusieurs tons. Forte de l’appui manifeste des Américains, des Anglais, des Belges et des  Hollandais, il sera difficile de lui faire accepter des concessions qu’il était déjà difficile de négocier auparavant.

 

Les Impératifs Anglo-Saxons

Pour les Etats-Unis comme pour les Anglais, la mise en place des plans de défense du Monde libre sont plus nécessaires que jamais ; le réarmement du Japon est accéléré sans tenir compte des objections des Australiens et des Néo-Zélandais. Si les Anglais ont rompu avec les Etats-Unis sur la question indochinoise, ils n’en rechercheront pas moins avec eux les moyens de la défense de ce qui restera du Sud-Est asiatique après la chute complète ou partielle de l’Indochine. Ils tiennent plus encore que les Américains au rempart de l’armée allemande pour la protection de leur île. Il est possible que dans l’attitude de Churchill et d’Eden, la crainte d’une guerre plus ou moins généralisée ait été prépondérante, au cas où l’on aurait aidé la France dans le Delta. Et l’on sait que lorsque les Anglais ont peur, aucune considération ne les retient. Aucune subtilité juridique ou diplomatique ne les empêchera de vouloir réarmer les Allemands, d’autant que le souvenir des luttes du passé ne joue aucun rôle dans leur esprit. Ils oublient volontiers le mal que leur fit l’ennemi si celui-ci peut ensuite les servir.

 

L’Italie, Prochain Objectif Communiste

Ce qui rend aux yeux des Anglo-Saxons la contribution allemande plus que jamais nécessaire, c’est l’actuelle faiblesse de la position italienne. Churchill disait ces jours-ci que le danger le plus grand résidait en Europe. Il est probable qu’après s’être exercé sur le point le plus faible, la France à cause de sa situation précaire en Indochine et en Afrique du Nord, les Soviets feront porter leur effort sur l’Italie. Sur le plan électoral, le Bloc socialo-communiste dans la Péninsule n’est pas loin d’égaler en nombre la coalition très divisée de ses adversaires. Que se passerait-il si les Rouges l’emportaient aux prochaines élections ? Les succès du Bloc soviétique à Genève pourraient faire pencher une balance en équilibre instable. La perte de la position stratégique méditerranéenne serait d’une gravité extrême, et l’on voit aux efforts faits pour persuader Tito de se prêter à une solution favorable aux Italiens à Trieste, combien le souci de conserver la Péninsule pèse à Londres et à Washington.

 

Conséquences de la Perte de l’Indochine

La France, après le règlement pacifique ou militaire de la question indochinoise ne sera plus en mesure de résister aux pressions qui s’exerceront sur elle. La présence française en Indochine était, comme nous l’avons répété, un atout majeur de son jeu diplomatique. Il n’est pas excessif de dire surtout devant le rôle croissant de l’Espagne dans la défense collective que notre départ d’Extrême-Orient signifierait la fin de notre rôle de grande puissance. C’est peut-être pour cela que les Soviets n’ont pas intérêt à nous en chasser complètement et tout de suite, afin de pouvoir se servir de nous contre l’Allemagne dont la puissance latente les inquiète. C’est là-dessus que reposent les espoirs de ceux qui ont pris la barre à Paris, espoir qu’il faut partager, si fragile qu’il soit et malgré tous les renoncements qui l’accompagnent, pour ne pas s’attendre, résigné, au pire.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-07-03 – Un Temps de Réflexion

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Le Courrier d’Aix – 1954-07-03 – La Vie Internationale.

 

Un Temps de Réflexion

 

Ce ne sont pas les événements, pourtant abondants, de la semaine qui ont modifié l’aspect de la situation, mais les réflexions auxquelles se sont livrés les peuples et les hommes d’Etat après la surprise provoquée par l’orientation nouvelle de la politique française.

La première réaction, presque physique, avait été assez analogue à celle qui avait suivi Munich en 1938. On tournait une page pénible ; on voyait du neuf et du raisonnable ; on goûtait déjà le soulagement de la paix. Rares étaient ceux qui voyaient dans le nouvel épisode plutôt une aggravation des difficultés que le chemin vers une solution.

 

Une Négociation Épineuse

On est aujourd’hui plus sage. La nouvelle phase des pourparlers entre le Bloc communiste et la France ouverte sous le signe de la rencontre Mendès-France – Chou en Laï, apparaît beaucoup plus complexe qu’on ne le prévoyait. Des chicanes de procédure du type Pan Mun Jon ont interrompu les conversations militaires entre les Français et le Vietminh à Trung Gia. La difficulté des contacts directs de Genève réside dans l’opposition du Vietminh à tenir compte de l’existence du Gouvernement vietnamien dont la France ne peut cependant pas négliger les intérêts qu’elle est censée défendre et dont les troupes combattent avec les siennes. Tout se passe comme si le Bloc communiste, U.R.S.S.-Chine-Vietminh qui avait joué un rôle à trois voix accordées s’était maintenant divisé pour des besoins tactiques, Molotov rentrant momentanément dans l’ombre, Pékin relevant Moscou dans le rôle d’arbitre, et le Viet-Minh se réservant de faire surgir à point nommé des obstacles successifs.

 

Le Plan Communiste

Le plan communiste s’est déroulé en trois phases.

La première préparée depuis six mois était de préformer une atmosphère d’armistice pour affaiblir ou briser le moral des combattants adverses. Dien Bien Phu est venu à temps voulu pour accélérer ce relâchement. Les rapports qui viennent du Tonkin montrent que la dépression règne à Hanoï et qu’on s’y sent prêt à l’abandon.

La seconde phase était de rompre la résistance française à Paris et de faire tomber le ministère, ce qui fut la tâche des communistes au Parlement. Entre temps, Londres avait été travaillé par les Chinois et par les Russes : perspectives d’échanges commerciaux, invitation aux Travaillistes de visiter Pékin, nomination d’un représentant de Mao Tsé Tung à Londres, avances à l’Inde pour influencer les Anglais ; le résultat fut analogue à celui obtenu momentanément en mai 1953, la réédition d’une crise plus grave cette fois dans les relations anglo-américaines.

La troisième phase, plus longue et plus difficile à conclure à leur avantage, est pour les communistes d’isoler les Etats-Unis, but suprême auquel les autres servent de moyens. La malencontreuse affaire du Guatemala est venue les aider. Une explosion de sentiments anti-américains a secoué le monde et révélé des haines que dix ans de propagande ouverte ou chuchotée a fait germer un peu partout.

 

Les Échecs de la Politique Américaine

La politique des Etats-Unis a accumulé les échecs et se trouve aujourd’hui au point le plus critique depuis dix ans. Les Américains ont le tort d’être riches et de vouloir en même temps avoir des amis sincères et ne rien faire sans leur approbation et leur appui. On ne pardonne aux riches que s’ils montrent leur autorité et savent l’imposer. Ils sont doublement détestés s’ils sont faibles. Or depuis l’échec de Corée, la confiance dans la suprématie américaine s’est grandement affaiblie. Partout comme en Indochine on s’interroge de qui est le plus fort et l’on attend les faits pour le suivre.

Tandis que le communisme en tant que doctrine perdait beaucoup de prestige, aussi bien dans l’ordre moral que politique et économique, ses possibilités en tant que force matérielle militaire et tactique grandissaient. L’impérialisme rouge progressait grâce à sa cohésion, son organisation, sa discipline.

 

Les Élections à Ceylan

Un des symptômes les plus révélateurs et sans doute les plus graves est le succès écrasant des communistes aux élections municipales à Ceylan ces jours-ci. Le Gouvernement de ce Dominion à constitution démocratique, ne voit pas comment il pourra résister aux prochaines consultations populaires. On imagine facilement quelle source de contagion, dans cette région inorganique du monde, serait l’installation à Colombo d’une dictature rouge. Cela explique en partie l’attitude actuelle des Anglais.

 

La France à Contre-Courant

Ces jours de réflexion ont convaincu beaucoup que les dernières chances de réagir se jouent en ce moment. Le monde libre doit retrouver coûte que coûte sa cohésion ébranlée depuis Genève. L’attitude actuelle de la France, un instant accueillie avec curiosité, va nettement à contre-courant. Le reflux est déjà manifeste à Paris. Une véritable coalition s’est reformée pour presser la France de rentrer dans le rang.

La démarche de M. Spaak, ministre belge, à Paris en faveur de la C.E.D. ; le nouvel effort d’Adenauer inquiet du recul sensible de son prestige à la suite des élections en Westphalie dimanche (échec cependant inférieur aux prévisions) ; les déclarations d’Eden à Londres dans le même sens ; le paragraphe du communiqué de Washington signé par Eisenhower et Churchill, et le discours à Paris de l’ambassadeur des U.S.A. Dillon, tous pressant la France de ne pas remettre en question les accords de Bonn et de Paris.

 

Vers l’Armistice ?

Restent les chances, d’ici trois semaines, d’un accord politique et d’un cessez-le-feu en Indochine. Les Rouges jouent aisément de cet espoir. Nul ne sait encore s’ils jugeront de leur intérêt d’y souscrire ou de se dérober. Ils laissent ouvertes les deux issues.

De toute façon, ils ne courent aucun risque : un armistice ne serait qu’une capitulation déguisée, une étape plus ou moins longue vers la conquête du Sud-Est asiatique. Chou en Laï est allé à New-Delhi et à Rangoon fortifier la neutralité de l’Inde  et de la Birmanie. Veut-il faciliter par un échec au ralenti des pourparlers avec la France l’assaut final sur l’Indochine démoralisée, ou attirer les Etats-Unis, après un armistice, vers le Siam où l’installation de bases américaines contribuerait à indisposer les autres peuples d’Asie et à isoler et à embarrasser davantage Washington ?

L’énigme demeure comme au premier jour de la Conférence de Genève.

 

La Rencontre de Washington

Le discours d’Eden à la Chambre des Communes, si acrimonieux à l’endroit de la politique de Foster Dulles, nous a surpris. Nous pensions qu’il était l’élément modérateur en regard de la rudesse et de l’obstination de Churchill et cela surtout à la veille de la réunion à Quatre à Washington. Si cette conférence n’a pas aplani les divergences politiques et personnelles entre Anglo-Saxons, il semble que de part et d’autre on se soit inquiété des conséquences d’une fissure trop apparente. Il y avait des points de contact : l’Allemagne et la C.E.D. dont on a joué un peu contre la France. Pour l’Asie, les Anglais ont mis en sommeil leur projet de Locarno asiatique, les Américains leurs velléités de précipiter une action militaire et même la formation d’une coalition du type de l’O.T.A.N.

On s’est entendu pour attendre. Attendre quoi ? On ne le sait pas trop, et c’est là le péril. Le temps ne travaille pas pour ceux qui ne savent pas où ils vont.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-06-26 – Le Complot contre l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1954-06-26 – La Vie Internationale.

 

Le Complot contre l’Europe

 

La Crise Française vue de l’Extérieur

Les étrangers, même nos plus proches voisins qui parlent notre langue, n’ont jamais compris grand-chose aux intrigues de notre politique intérieure ; cette fois-ci, l’étonnement confine à la stupeur. Ils n’ont pas été surpris que nos revers en Indochine provoquent un changement de ministère. Il n’en fallait pas tant et la longévité du gouvernement Laniel suffisait à le condamner. Ce qui déroute l’opinion internationale, c’est qu’alors qu’on attendait un retour vers la gauche avec le nouveau cabinet, ce sont les éléments d’extrême-droite qui en fait, le dominent, les éléments même que le suffrage universel venait à plusieurs reprises de condamner. Beaucoup se demandent si le renversement de politique n’est pas le prélude à l’avènement d’une dictature plus ou moins avouée. Certains vont même jusqu’à prononcer le mot de fascisme ou de national-socialisme et l’on ne sait trop par quels arguments on pourrait les détromper.

 

Une Ancienne Coalition

En réalité, l’étrangeté du phénomène est plus apparente que réelle. La conjonction des forces politiques qui vise à renverser la politique extérieure française est à peu près la même que celle qui opéra en 1922 et en 1925 après les accords Briand-Stresemann de Thoiry. Les affaires d’Indochine et d’Afrique du Nord ne sont là qu’un prétexte. Il s’agit en réalité de faire échec à tout accord franco-allemand ; le temps, en effet, était réduit. Tous les préalables à la ratification de la C.E.D. étaient sur le point d’être souscrits. Le dernier obstacle, le problème sarrois, était virtuellement réglé après l’entrevue Teitgen-Adenauer à Strasbourg et les déclarations Grandval-Hoffmann. Américains et Anglais pressaient l’échéance. Il fallait se prononcer avant l’été et beaucoup d’hésitants au Parlement reculaient devant la responsabilité de dire non. La crise qui vient de s’ouvrir les dispense d’un choix redoutable.

Dans le complot contre l’Europe, il y a fort peu d’éléments appartenant à la gauche proprement dite, celle des formations politiques traditionnelles. A côté d’intellectuels sans appartenance précise, ce sont les milieux des grandes affaires pour qui l’unification européenne signifiait une concurrence redoutable, les hauts-fonctionnaires du Quai d’Orsay et les dignitaires de l’armée qui craignaient pour leur prestige et leur influence politique, les politiciens accrochés à Munich et à l’alliance franco-russe ; enfin, beaucoup de ceux qui ont fait de la résistance un programme et une carrière profitable. Vu sous ce jour, le renversement de la politique française devient moins obscur pour l’observateur étranger.

Mais c’est évidemment de Genève que le signal est venu. La lenteur calculée des pourparlers avait pour but de créer la lassitude et l’énervement de l’opinion ; la menace sur le Delta du Fleuve rouge d’accroître l’inquiétude et les aspirations à la paix. L’exaspération du terrorisme en Afrique du Nord jouait dans le même sens. Les dérobades anglaises et les contradictions américaines ajoutaient à la confusion. Quelques promesses secrètes des communistes ont suffi de donner de l’assurance à l’animateur d’une nouvelle politique qui attendait son heure.

 

Que sortira-t-il de Genève ?

Une fois de plus tout dépend pour l’avenir des intentions de Molotov et de Chou-en-Laï. Sûrs maintenant que l’heure de l’Europe unie est passée, auront-ils intérêt à tenir leurs engagements ? Ces engagements sont jusqu’ici assez vagues. Il y a là plus d’espérances que de réalités. Il est bien improbable que dans un mois on soit, pour l’Indochine, en présence d’un plan établi et réalisable. Il y a mille artifices susceptibles de tout remettre en question au moment voulu, après comme avant, une signature quelconque. En s’engageant dans la voie de l’armistice on parie pour la confiance dans la parole des Sino-Russes, pari terriblement hasardeux.

 

Les Risques

Les risques, au contraire, sont eux, terriblement clairs. Ils s’étalent dans les informations. D’abord, les pourparlers Adenauer-Conant pour un traité de paix séparé entre l’Allemagne et les Etats-Unis se poursuivent hâtivement. Le message du président Eisenhower au président Coty est une menace amicalement voilée qui confirme les avertissements répétés du Secrétaire d’Etat Dulles. Le vote du Sénat américain qui prévoit la suspension de l’aide militaire à la France et à l’Italie, la déclaration du Département d’Etat de virer éventuellement l’aide à l’Indochine à d’autres pays asiatiques. Enfin et surtout, l’allusion qui vient de Washington et de Londres, à un réexamen de la politique anticoloniale des anglo-Saxons au cours des réunions des ministres anglais et américains aux Etats-Unis la semaine prochaine.

 

Le Vrai Colonialisme

Car il n’y a plus évidemment que la France dans le camp des colonialistes. Au Kenya, la révolte des Mao-Mao n’a rien de politique, c’est une affaire de brigands. Quant au Guatemala, l’invasion du pays par des exilés n’est qu’un incident traditionnel dans la politique d’Amérique centrale où les dictatures se succèdent régulièrement après de courts épisodes plus ou moins sanglants. De même que les canons et les munitions dont se servent les Viets en Indochine, les avions des insurgés guatémaltèques s’édifient spontanément dans la jungle. Il y a là des fictions commodes. Pour un observateur objectif et impartial, quel enseignement que ce parallélisme  entre l’action des communistes en Indochine et celle des Etats-Unis au Guatemala ! Les uns se battent pour l’indépendance des peuples coloniaux, les autres contre la dictature communiste du colonel Arbenz qui opprime la démocratie. Pauvres peuples qui sont l’enjeu sanglant d’intérêts puissants qui se servent d’eux sans s’engager eux-mêmes …

 

L’Avenir

Nous ne nous hasarderons pas à faire un pronostic sur l’évolution des prochaines semaines. Un ministre norvégien disait récemment qu’il n’y a plus de place dans le monde actuel pour une troisième force dans le monde et que, quoi qu’on fasse, on n’échapperait pas tôt ou tard au choix. L’expérience que l’on tente ici en France est la plus téméraire qui soit. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour prévoir comment elle pourrait se terminer en catastrophe. La France heureusement, après mille épreuves, a toujours réussi à se remettre sur pied. Cette épreuve-ci pourrait bien être de courte durée. Il y a encore de puissantes forces plus ou moins obscures qui s’efforcent à la solidarité des peuples libres. Leur cause n’est pas perdue.

 

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