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Le courrier d’Aix – 1954-09-04 – La Vie Internationale.
Oraison Funèbre
La C.E.D. est morte, et avec elle une conception nouvelle de l’Europe. Les conséquences de ce renversement de la politique française ne peuvent être par avance définies. On ne peut que se borner à faire le point : une scrupuleuse objectivité s’impose.
Situation Nouvelle
L’attitude française a fait l’unanimité du monde libre contre elle. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire récente d’un tel désaveu. C’est dire qu’un départ nouveau sera difficile. L’homme au pouvoir rencontrera les mêmes suspicions qu’à Bruxelles et à Londres. Les accords qui pourront se substituer aux accords de Bonn et de Paris, s’ils se réalisent avec la participation de la France, ne le seront qu’au prix de lourdes concessions et avec des garanties que nos Alliés n’exigeraient pas quand ils avaient confiance.
Par ailleurs, il suffit de lire les commentaires du monde entier ; tous les amis de la France s’affligent, tous ses ennemis se réjouissent. Naturellement, la presse et la radio du monde communiste, « Pravda » en tête. Les anciens nazis et tous ceux qui guettent en Allemagne la défaite d’Adenauer ; les néo-fascistes d’Italie et les Socialistes nenniens ; les isolationnistes de Chicago et tous les antieuropéens d’Amérique ; les péronistes d’Argentine et tous ceux qui en Amérique Latine sont heureux des échecs de la politique des Etats-Unis ; les Bévanistes en Angleterre ; les franquistes en Espagne pour ne citer que les plus notoires.
Le Statut Futur de l’Allemagne
En ce qui concerne l’Allemagne, on n’évitera ni de lui accorder sa pleine souveraineté, ni de lui rendre une armée. M. Mendès-France lui-même n’a laissé sur ces points aucun doute ; avec le Traité de Paris, le Traité de Bonn qui soumettait l’Allemagne de l’Ouest à d’importants contrôles politiques devient caduc. Dès le vote de l’Assemblée française connu, un concert de voix s’est élevé en Allemagne pour demander une souveraineté sans réserves. Il sera difficile de s’en tenir à des textes que nous avons implicitement rejetés nous-mêmes. Si l’on ne peut aboutir à un accord, nos partenaires passeront outre. Il n’y a pas de veto qui tienne contre une opposition unanime quand la force ne l’appuie pas. Quelles seront alors les réactions dans ce qui reste de notre empire d’outre-mer devant une France isolée ?
La tâche de définir sur des bases nouvelles notre position dans le monde est lourde, et le monde libre est impatient parce qu’il a peur.
Le Commentaire de « Londoner »
C’est avec une certaine émotion que nous entendions comme chaque dimanche le commentateur anonyme de la B.B.C., Londoner, une des autorités les plus écoutées dans le monde, sortant de sa réserve habituelle et dire son fait à la politique occidentale en des termes très semblables à ceux que nous exprimons ici. Faisant en quelques instants le bilan de ces derniers mois, il n’accusait pas la France seule de la dislocation de l’Alliance Atlantique au moment où elle est plus que jamais nécessaire. Ses critiques s’adressaient à la politique de son propre pays, aussi bien l’officielle qui s’était dérobée en Avril, que celle des Travaillistes partis en tournée à Pékin ; il soulignait également les faiblesses et les contradictions de la politique américaine depuis le désastre d’Indochine. Et il concluait que si un redressement immédiat n’était pas tenté, le drame qui menace le Monde libre était proche.
Les Révélations de l’Amirauté Britannique
Cet avertissement émanant d’une voix aussi pondérée s’explique du fait de l’émotion soulevée en Angleterre par les révélations de l’Amirauté sur le développement rapide de la marine soviétique. Toute menace sur mer touche les Anglais au cœur. On sait que récemment le gouvernement britannique avait publié en détail la nature et l’importance des forces crées par la Russie en Allemagne orientale avec des Allemands recrutés de divers côtés, et en particulier avec les suivants de l’ex-maréchal de Stalingrad Von Paulus. Il s’agit cette fois-ci des forces navales en exercice ou en construction en Russie même ; cinq cents sous-marins, trente croiseurs, quatre mille avions de l’aéronavale, etc. Les chiffres sont imposants et font de la flotte soviétique la seconde du monde après celle des Etats-Unis ; flotte capable de disloquer les communications maritimes vitales pour le ravitaillement des Îles Britanniques et du Continent. Ces chiffres étaient à peu près connus, mais il a fallu aux Anglais un mémoire officiel pour qu’ils en prissent conscience.
L’Armement Soviétique
Un fait est certain, c’est que depuis la mort de Staline, l’effort militaire des Soviets et de la Chine, et particulièrement la préparation navale et aéronavale, ont été poussés à une cadence redoublée ; l’armement sous toutes ses formes absorbe une part croissante du revenu soviétique, et les améliorations promises au peuple dans les programmes d’industrie légère paraissent des plus modestes. Elles se trouvent presque exclusivement à la charge des satellites dont les livraisons à l’U.R.S.S. s’accroissent, au détriment de leurs populations.
Lorsque dans ces conditions on voit un ancien ministre français mettre sa confiance dans l’aboutissement prochain des plans de désarmement, on est tenté de douter de son bon sens. Les passions, mêmes légitimes, n’excusent pas que l’on emploie son autorité à convaincre des collègues de contre-vérités aussi évidentes.
Le Suicide de Getulio Vargas
L’attention passionnée qui s’est portée sur les débats de l’Assemblée française a fait passer au second plan le suicide du président du Brésil, Getulio Vargas. La propagande s’est aussitôt emparée du drame, en faisait aussitôt un martyr de la démocratie et une victime des capitalistes américains. C’était pourtant une vieille connaissance que cet astucieux démagogue qui avait si souvent varié dans ses attitudes et ses compromissions. Il jouissait d’une certaine popularité parmi les masses peu informées des machinations du personnage ; ce qui explique les émeutes populaires qui ont suivi un suicide. En fait, sa disparition est liée au chaos économique où se débat la grande république d’Amérique latine, à l’inflation galopante qui y sévit, aux méthodes financières scabreuses qui consistaient à mettre aux enchères les devises étrangères achetées par des importateurs aux abois à des taux parfois quintuplés de leur parité officielle, aux spéculations qui avaient poussé en flèche le prix du café et qui s’étaient heurtées aux résistances des consommateurs d’Amérique du Nord, jusqu’à ce qu’une chute brutale s’ensuive. La lumière ne sera pas facile à faire sur les mobiles réels du suicide de Vargas. Ils ne sont pas aussi simples que la défaite des vertus républicaines par des intérêts financiers.
CRITON