Criton – 1951-11-17 – Rien de Changé

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Le Courrier d’Aix – 1951-11-17 – La Vie Internationale.

 

Rien de Changé

 

Vichinsky a donné à notre précédent article une confirmation que nous aurions souhaitée moins éclatante. Moscou semble avoir hésité au cours de ces derniers mois entre une tactique dilatoire et la continuation pure et simple de la guerre froide. A l’assemblée des Nations-Unies, l’occasion semblait tentante d’amorcer des pourparlers, de les pousser assez loin pour désorganiser les plans de défense atlantique, et déclencher une crise économique et, l’effet obtenu, de rompre à nouveau sous un quelconque prétexte. C’eût été, à nos yeux d’occidentaux, beaucoup plus habile ; au contraire, la lourde ironie de Vichinsky a profondément révolté l’opinion. On ne plaisante pas avec la paix du monde. Et l’homme de la rue, fut-il neutraliste ou sympathisant, en a ressenti le coup. Vichinsky aurait voulu faire le jeu des Américains qu’il ne s’y serait pas pris autrement, car les mines attristées après le fameux discours n’étaient peut-être que de circonstance … Enfin, le fait est là. La guerre sous toutes ses formes continue.

 

Réactions au Discours Vichinsky

Les réactions sont très nuancées. A Paris, on souhaitait sincèrement un nouveau dialogue. Pour relever le moral assez médiocre des Français, éviter ou ajourner un effort de réarmement avec tout ce qu’il comporte de difficultés financières et de servitudes morales, desserrer la pression américaine, et surtout éloigner le spectre d’une nouvelle Wehrmacht, au moins pour l’immédiat.

 

Les Projets Anglais

A Londres, le discours Vichinsky n’a pas été pris aussi gravement qu’à Washington. On ne le tient pas pour définitif. L’exposé de M. Eden, très modéré, a bien fait entendre que le gouvernement conservateur ne changerait rien à ses plans pour obtenir des Soviets une explication satisfaisante. On tient à laisser, coûte que coûte, la voie ouverte à une démarche spectaculaire de Churchill à Moscou. Le vieux leader a confiance dans la connaissance qu’il a acquise de l’âme russe au cours de ses entrevues avec Staline pour trouver des arguments décisifs. A lire ses mémoires, on se demande si, après en avoir perdu un bon nombre, il n’a pas encore conservé quelques illusions sur les bolcheviks, à moins que ce ne soit sur son propre pouvoir.

Il est certain qu’il tentera quelque chose pour tenir ses promesses aux électeurs anglais, choisira l’heure où le succès lui semblera possible qui n’est évidemment pas très proche.

Auparavant Churchill ira s’entretenir avec Truman, avec plusieurs de ses ministres pour reconstituer l’alliance anglo-américaine très relâchée depuis la mort de Bevin, et renouer l’étroite collaboration du temps de guerre. Il nous semble que Churchill a aussi quelques illusions là-dessus. Il n’est pas sûr qu’il retrouve la même chaleur et la même communauté de vues qu’il avait réussi à entretenir aux heures tragiques.

L’opinion américaine, des dirigeants au simple citoyen, n’a plus sur la valeur de l’alliance britannique la confiance d’autrefois. Les difficultés de l’Angleterre sont d’une telle ampleur et exigeraient aux Etats-Unis de tels sacrifices, si l’on voulait les résoudre, qu’on s’en tiendra au minimum pour garder un allié indispensable dans le plan de défense, lui conserver la « tête hors de l’eau » comme l’on dit là-bas. Mais de là à une égalité dans le « partnership », une direction conjointe et un partage de responsabilités, il y a loin, d’autant qu’un retour au pouvoir des Travaillistes n’est pas une éventualité à exclure dans l’état de division de l’électorat. Les Américains aiment les placements rentables. Dans le cas anglais, l’investissement serait énorme, et le dividende infime.

 

La Crise du Dollar

Le retour au pouvoir de Churchill coïncidant avec une pénurie de Dollars plus aigüe qu’en 1947 a accusé la rivalité des gouvernements aux abois. Churchill va-t-il obtenir la grosse part du gâteau déjà réduit que l’Oncle Sam destine à l’Europe ? Aussi les quémandeurs étalent-ils complaisamment leur misère. Un article malveillant, mais bien documenté de la « Deutsche Zeitung », insinue que la crise financière française est volontairement maintenue à son paroxysme pour attirer l’attention des Etats-Unis sur l’urgence d’un secours.

 

Les Relations Franco-Anglaises

Cela mis à part, on va s’efforcer de faire entrer les relations franco-anglaises dans une phase cordiale. Paris et Washington paraissent d’accord pour réaliser l’armée européenne, mais Londres voudrait qu’on attendît la suprême tentative de Churchill à Moscou.

Nous ne voudrions pas paraître sceptique, mais en dépit de la bonne volonté de Churchill et d’Eden à notre égard, la coopération franco-anglaise, beaucoup plus aisée sur les questions d’Orient et d’Afrique, va être soumise à de nouvelles épreuves en Europe et dans les rapports réciproques avec les Etats-Unis, parce que Churchill veut détourner les Américains de miser sur la France et le continent, et les dissuader de prendre des risques que l’alliance anglaise au contraire ne comporte pas. Unification de l’Europe, Plan Schuman, armée européenne. L’enjeu est grave, Churchill est puissant, les Européens instables, la partie sera serrée.

 

Le Traité Allemand

La situation politique en Allemagne devient difficile, sinon confuse. Adenauer devait venir à Paris pour rencontrer Acheson, Eden et Schuman. On dit qu’il se récuse et envoie son adjoint. Juge-t-il que les risques d’une entente des quatre occupants sur le dos de l’Allemagne étant écartés, les concessions faites dans le projet d’accord avec les Alliés pourront être reprises, ou cède-t-il plutôt à la mauvaise volonté du parlement de Bonn. La position du Chancelier s’est beaucoup affaiblie depuis quelques mois. Il n’a plus l’autorité pour imposer ses vues. Le réarmement est plus impopulaire que jamais en Allemagne, et la démagogie de Schumacher marque des points. Pour rendre au Chancelier son prestige, il faudrait que les Alliés lui assurent un succès marquant. Est-ce possible ?

Il ne nous reste plus de place pour le périple du Dr Mossadegh, les grandes manifestations silencieuses du Caire, la démission du Cabinet Syrien et d’autres sujets brûlants. Ceux-là, au moins, on est sûr de les retrouver.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-11-17 – Rien de Changé

Le Courrier d’Aix – 1951-11-17 – La Vie Internationale.

 

Rien de Changé

 

Vichinsky a donné à notre précédent article une confirmation que nous aurions souhaitée moins éclatante. Moscou semble avoir hésité au cours de ces derniers mois entre une tactique dilatoire et la continuation pure et simple de la guerre froide. A l’assemblée des Nations-Unies, l’occasion semblait tentante d’amorcer des pourparlers, de les pousser assez loin pour désorganiser les plans de défense atlantique, et déclencher une crise économique et, l’effet obtenu, de rompre à nouveau sous un quelconque prétexte. C’eût été, à nos yeux d’occidentaux, beaucoup plus habile ; au contraire, la lourde ironie de Vichinsky a profondément révolté l’opinion. On ne plaisante pas avec la paix du monde. Et l’homme de la rue, fut-il neutraliste ou sympathisant, en a ressenti le coup. Vichinsky aurait voulu faire le jeu des Américains qu’il ne s’y serait pas pris autrement, car les mines attristées après le fameux discours n’étaient peut-être que de circonstance … Enfin, le fait est là. La guerre sous toutes ses formes continue.

 

Réactions au Discours Vichinsky

Les réactions sont très nuancées. A Paris, on souhaitait sincèrement un nouveau dialogue. Pour relever le moral assez médiocre des Français, éviter ou ajourner un effort de réarmement avec tout ce qu’il comporte de difficultés financières et de servitudes morales, desserrer la pression américaine, et surtout éloigner le spectre d’une nouvelle Wehrmacht, au moins pour l’immédiat.

 

Les Projets Anglais

A Londres, le discours Vichinsky n’a pas été pris aussi gravement qu’à Washington. On ne le tient pas pour définitif. L’exposé de M. Eden, très modéré, a bien fait entendre que le gouvernement conservateur ne changerait rien à ses plans pour obtenir des Soviets une explication satisfaisante. On tient à laisser, coûte que coûte, la voie ouverte à une démarche spectaculaire de Churchill à Moscou. Le vieux leader a confiance dans la connaissance qu’il a acquise de l’âme russe au cours de ses entrevues avec Staline pour trouver des arguments décisifs. A lire ses mémoires, on se demande si, après en avoir perdu un bon nombre, il n’a pas encore conservé quelques illusions sur les bolcheviks, à moins que ce ne soit sur son propre pouvoir.

Il est certain qu’il tentera quelque chose pour tenir ses promesses aux électeurs anglais, choisira l’heure où le succès lui semblera possible qui n’est évidemment pas très proche.

Auparavant Churchill ira s’entretenir avec Truman, avec plusieurs de ses ministres pour reconstituer l’alliance anglo-américaine très relâchée depuis la mort de Bevin, et renouer l’étroite collaboration du temps de guerre. Il nous semble que Churchill a aussi quelques illusions là-dessus. Il n’est pas sûr qu’il retrouve la même chaleur et la même communauté de vues qu’il avait réussi à entretenir aux heures tragiques.

L’opinion américaine, des dirigeants au simple citoyen, n’a plus sur la valeur de l’alliance britannique la confiance d’autrefois. Les difficultés de l’Angleterre sont d’une telle ampleur et exigeraient aux Etats-Unis de tels sacrifices, si l’on voulait les résoudre, qu’on s’en tiendra au minimum pour garder un allié indispensable dans le plan de défense, lui conserver la « tête hors de l’eau » comme l’on dit là-bas. Mais de là à une égalité dans le « partnership », une direction conjointe et un partage de responsabilités, il y a loin, d’autant qu’un retour au pouvoir des Travaillistes n’est pas une éventualité à exclure dans l’état de division de l’électorat. Les Américains aiment les placements rentables. Dans le cas anglais, l’investissement serait énorme, et le dividende infime.

 

La Crise du Dollar

Le retour au pouvoir de Churchill coïncidant avec une pénurie de Dollars plus aigüe qu’en 1947 a accusé la rivalité des gouvernements aux abois. Churchill va-t-il obtenir la grosse part du gâteau déjà réduit que l’Oncle Sam destine à l’Europe ? Aussi les quémandeurs étalent-ils complaisamment leur misère. Un article malveillant, mais bien documenté de la « Deutsche Zeitung », insinue que la crise financière française est volontairement maintenue à son paroxysme pour attirer l’attention des Etats-Unis sur l’urgence d’un secours.

 

Les Relations Franco-Anglaises

Cela mis à part, on va s’efforcer de faire entrer les relations franco-anglaises dans une phase cordiale. Paris et Washington paraissent d’accord pour réaliser l’armée européenne, mais Londres voudrait qu’on attendît la suprême tentative de Churchill à Moscou.

Nous ne voudrions pas paraître sceptique, mais en dépit de la bonne volonté de Churchill et d’Eden à notre égard, la coopération franco-anglaise, beaucoup plus aisée sur les questions d’Orient et d’Afrique, va être soumise à de nouvelles épreuves en Europe et dans les rapports réciproques avec les Etats-Unis, parce que Churchill veut détourner les Américains de miser sur la France et le continent, et les dissuader de prendre des risques que l’alliance anglaise au contraire ne comporte pas. Unification de l’Europe, Plan Schuman, armée européenne. L’enjeu est grave, Churchill est puissant, les Européens instables, la partie sera serrée.

 

Le Traité Allemand

La situation politique en Allemagne devient difficile, sinon confuse. Adenauer devait venir à Paris pour rencontrer Acheson, Eden et Schuman. On dit qu’il se récuse et envoie son adjoint. Juge-t-il que les risques d’une entente des quatre occupants sur le dos de l’Allemagne étant écartés, les concessions faites dans le projet d’accord avec les Alliés pourront être reprises, ou cède-t-il plutôt à la mauvaise volonté du parlement de Bonn. La position du Chancelier s’est beaucoup affaiblie depuis quelques mois. Il n’a plus l’autorité pour imposer ses vues. Le réarmement est plus impopulaire que jamais en Allemagne, et la démagogie de Schumacher marque des points. Pour rendre au Chancelier son prestige, il faudrait que les Alliés lui assurent un succès marquant. Est-ce possible ?

Il ne nous reste plus de place pour le périple du Dr Mossadegh, les grandes manifestations silencieuses du Caire, la démission du Cabinet Syrien et d’autres sujets brûlants. Ceux-là, au moins, on est sûr de les retrouver.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-11-10 – Le Forum de Paris

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Le Courrier d’Aix – 1951-11-10 – La Vie Internationale.

 

Le Forum de Paris

 

Nous voilà entrés dans la grande saison diplomatique et politique dont Paris est le Centre. Un déluge de discours en perspective, avec pour thème la grande offensive de paix orchestrée par les Occidentaux pour répondre à celle des Soviétiques. Qu’en peut-il résulter ?

Tout le long de ces chroniques depuis la fin de la guerre, le fil directeur pour comprendre la succession des événements, fut qu’il n’y aurait jamais d’accord possible entre le bolchévisme et le monde libre, à moins que les Soviets ne se sentent perdus, ce qui n’est pas le cas.

Cette fois-ci encore, ceux qui espèrent ou feignent d’espérer, un modus vivendi entre les deux mondes seront déçus. Les discours de Beria et de Malinovski sur la Place Rouge à l’occasion de l’anniversaire de la révolution d’octobre, ne laissent guère de doute. Ni en Corée où les pourparlers d’armistice traînent sans résultat, ni à Berlin où le pont aérien pour ravitailler la ville en charbon est sur le point de reprendre, on ne voit de signe d’apaisement. Est-il sûr même qu’une détente soit souhaitable. Evidemment oui, si le partenaire soviétique était de bonne foi. Mais, comme l’a dit Truman dans un accès de sincérité qui n’est pas dans la tradition diplomatique, « un traité avec les Soviets ne vaut pas le papier sur lequel on l’écrirait ». Ce serait encore une tactique de bonne guerre destinée à endormir la vigilance des peuples prompts à se saisir d’illusions agréables.

Un accord est moins que jamais possible car les Soviets ont besoin d’exciter leurs peuples contre un ennemi possible afin de les tenir en alerte par la peur. De plus, dans l’état d’apathie ou de sourde hostilité où se trouvent ces mêmes peuples à l’égard de leur régime, la moindre fissure dans le rideau de fer pourrait être le signe d’une débâcle.

Le voudraient-ils, les Soviets ne peuvent actuellement consentir à aucune des conditions préalables à une détente. C’est pourquoi les Alliés, et Churchill le premier, savent qu’ils peuvent sans risque proposer toutes les mesures de contrôle d’armements, d’élections libres en Allemagne ou ailleurs, et qu’elles ne seront jamais suivies d’effet. Il s’agit en tout cela de se donner le meilleur rôle et de mettre l’adversaire au pied du mur.

 

Le Voyage d’Eisenhower

Plus important que ces luttes oratoires est le voyage d’Eisenhower à Washington. Les expériences atomiques de Las Vegas qui se poursuivent ne peuvent qu’avoir des répercussions sérieuses sur le programme américain et européen d’armement.

Jusqu’ici, il s’agissait de constituer une armée nombreuse, et c’est pourquoi le concours de l’Allemagne était jugé si important par le Pentagone. Mais si cette bombe atomique de campagne est réellement capable d’anéantir une division, une attaque de masse sur un front réduit deviendrait inefficace. Obligés de se disperser, les assaillants ne pourraient mettre à profit leur supériorité numérique. De part et d’autre, des formations trop denses seraient vouées à la destruction, d’où la nécessité de substituer à des bataillons compacts des formations légères dotées d’une grande puissance de feu et surtout d’une grande mobilité ; Du même coup, la défense d’un front réduit comme celui de l’Elbe ou du Rhin, n’exigerait plus que des formations de techniciens très expérimentés et peu vulnérables, soutenus par une énorme aviation.

Si ces vues se trouvent confirmées par des essais multiples et variés, tout le programme militaire du monde libre devrait être révisé. C’est ce qu’Eisenhower est venu discuter dans son pays : Si l’on en juge par les transformations de la stratégie de la première guerre mondiale à la seconde, en fonction des applications scientifiques, il est logique de penser qu’en sept ans depuis la première bombe atomique, et tenant compte de l’accélération du progrès, les principes de la dernière guerre n’ont plus grande valeur.

 

Le Facteur Israélien

Autre fait d’importance, à la chambre des députés de Tel-Aviv, les ministres israéliens se sont prononcés sans équivoque pour l’Alliance occidentale. Les événements actuels, en Egypte comme dans l’ensemble du monde arabe, seraient incompréhensibles si l’on perdait de vue, comme on le fait, le facteur israélien. Le nationalisme n’est là-bas qu’un moyen d’agitation. Ce qui inquiète les dirigeants arabes, c’est la faveur dont jouit Israël auprès de ceux qui dominaient le Moyen-Orient jusqu’ici. L’expansion d’Israël est un facteur inéluctable. Le monde arabe se sent menacé et chercherait au besoin protection auprès de l’U.R.S.S. qu’ils craignent. C’est pourquoi aussi la Ligue arabe est très réservée à l’égard de la cause égyptienne. Un apaisement est déjà dans l’air. Il se précisera avec le temps.

 

L’Accord Allemand

Le chancelier Adenauer a réussi à avancer considérablement les pourparlers avec les trois Hauts commissaires. Le projet d’accord est presque achevé, la seule difficulté sérieuse tourne autour du droit qu’entendent conserver les puissances occupantes, d’intervenir au cas où la démocratie serait menacée en Allemagne par quelque nouvel Hitler rouge ou brun. Les Alliés ont très habilement joué de la proximité de la réunion de l’O.N.U. pour retarder la conclusion d’un traité final. D’abord pour laisser aux Soviets, s’ils désiraient réellement empêcher le réarmement de l’Allemagne de payer pour cela le prix fort, c’est-à-dire de lever le rideau de fer et d’abandonner la guerre de Corée.

En même temps, les Alliés ont fait pression sur le Gouvernement de Bonn qui craint par-dessus tout, si paradoxal que cela semble, une réunification de l’Allemagne qui précèderait sa neutralisation et son évacuation par les quatre armées occupantes. Les Soviets, bien qu’ils n’aient pas l’intention d’abandonner leur zone vont chercher à retarder le plus possible l’intégration de l’Allemagne occidentale au Bloc atlantique. Ils ne le pourront pas indéfiniment. Une fois obligés de se dérober, les accords qui seront prêts n’attendront plus que la signature d’Adenauer et des Occidentaux. Tel paraît être le plan. Aux Soviets de le déjouer, s’ils peuvent.

Quant à l’opinion des travailleurs allemands sur leur maître soviétique, il est illustré par une déclaration d’un groupe d’ouvriers de la Leuna Werke :

« Les Soviets, disent-ils, ont réalisé le régime capitaliste tel que Karl Marx l’avait décrit et s’il revenait parmi nous, il verrait fonctionner cette loi d’airain qui soumet le prolétaire aux normes de rendement, au salaire aux pièces, au refus de toute discussion des conditions de travail, que l’évolution du capitalisme a précisément abolies. Un siècle de lutte du prolétariat aboutit à cette oppression qui n’existe qu’en pays soviétique ».

Gageons qu’on a dû épurer ces déviationnistes.

 

                                                                                  CRITON

 

 

 

Criton – 1951-11-03 – Le Retour des Conservateurs

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Le Courrier d’Aix – 1951-11-03 – La Vie Internationale.

 

Le Retour de Conservateurs

 

Winston Churchill reprend le pouvoir. Succès certes, mais triomphe, point. Pourra-t-il gouverner longtemps avec une majorité si faible ?  Et sa politique ne sera-t-elle pas limitée par la pression d’une opposition presque égale à ses moyens ? Tout dépend des succès qu’elle comptera, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Devant les difficultés énormes et la nécessité de mesures impopulaires, on peut conclure que l’équilibre politique de l’Angleterre est encore en question. Le monde libre, pour affirmer sa force, aurait eu besoin d’un verdict clair du peuple britannique. Il ne l’a pas donné.

 

L’Impression à l’Extérieur

Les Américains n’ont pas accueilli le retour de Churchill avec beaucoup d’enthousiasme. D’abord, parce qu’ils craignent ses initiatives et son caractère impérieux, mais surtout parce que son succès dépend d’eux, c’est-à-dire du prêt qu’ils devront consentir pour défendre la Livre sterling et là, il ne s’agit pas d’un secours mais d’une somme d’importance. Les trois milliards de dollars engloutis en dix-huit mois par le gouvernement travailliste sont un pénible souvenir.

On a dit à Washington : « Combien faudra-t-il que le contribuable américain paye pour que tous les Anglais restent assurés du berceau à la tombe, y compris ou sans leurs lunettes et leurs fausses dents ». C’est en effet, l’énorme charge des assurances sociales intégrales et étatisées qui, venant en Angleterre comme en France d’ailleurs, écraser le budget d’un pays appauvri par la guerre, a rendu difficile sinon impossible le retour à l’équilibre. Il eut fallu procéder par étapes. L’on a voulu tout, et tout de suite. Et il est impossible de faire machine arrière. Donc l’Amérique paiera, puisque l’on ne peut dans l’état de tension présent laisser s’écrouler l’empire britannique. C’est pourquoi aussi, d’un point de vue égoïstement français, nous pouvons craindre que devant la nécessité de nouvelles largesses, les Etats-Unis ne soient plus réticents aux appels des autres quémandeurs.

 

Les Perspectives en Orient et en Europe

Si en face de la Russie le retour de Churchill n’apporte pas grand espoir d’apaisement,  il sera sans doute de toute importance pour le redressement de la situation en Orient. En outre, la politique des Conservateurs sera beaucoup plus compréhensive à l’égard de la France et des problèmes européens en général. Déjà, les premiers entretiens d’Eden font prévoir une rapide évolution en ce sens. L’Angleterre va chercher à rétablir avec le continent, surtout avec l’Italie et la France et peut-être l’Espagne, des relations de confiance qui n’existaient plus. Les Allemands de Bonn espèrent aussi une solution plus rapide des problèmes en suspens.

D’une façon générale le retour au pouvoir d’une personnalité aussi forte donnera confiance à un monde peut-être plus inquiet qu’il n’y a lieu de l’être. La gêne créée par un gouvernement socialiste au milieu d’états qui ont rejeté le socialisme et surtout la perspective d’un affaiblissement progressif de ce facteur considérable qu’est l’Angleterre dans le monde libre créaient un vide redoutable. Churchill à lui seul le comble.

 

Optimisme

Ce facteur d’optimisme s’ajoute à pas mal d’autres, et nous nous étonnons qu’on n’en tienne pas compte davantage.

Il y a d’abord l’effondrement du communisme en Angleterre et en Suisse aux dernières élections. Il n’était pas bien fort dans l’un et dans l’autre pays, mais ce discrédit total est cependant symbolique. Partout, à chaque consultation, le nombre des voix communistes diminue.

Un autre facteur qu’on commence seulement à apercevoir est la désaffection croissante du peuple russe à l’égard de son régime. Comme nous l’avons souvent noté, le courant remonte loin. S’il n’y a pas opposition ouverte il y a, de plus en plus, apathie et défiance. Quant aux pays satellites, on sait dans quel état de décomposition économique ils se trouvent plongés. Si une possibilité de révolte existait, le régime serait balayé en un instant.

Il y a aussi, et surtout, cette révolution dans l’art militaire que les expériences d’armes atomiques dans le désert de Las Vegas sont en train de préparer. Tout en se gardant d’exagérer, la technique à chaque guerre change considérablement, et de plus en plus vite, et ces transformations sont avant tout l’effet d’innovations industrielles. Ainsi, la supériorité industrielle doit nécessairement jouer de façon de plus en plus évidente en faveur des Américains qui la possèdent.

 

En Orient

Bien sûr, il y a le Moyen-Orient. Mais nous avons toujours pensé que les troubles de ce côté ne devaient pas être surévalués.

Une guerre froide est commencée en Egypte, mais les moyens du gouvernement de Farouk sont très limités. N’oublions pas qu’outre l’Angleterre, il y a à côté de Suez une république d’Israël qui est toujours juridiquement en guerre avec l’Egypte, et que les Egyptiens ont reçu des Israéliens une dure leçon il y a deux ans. Si les Anglais ne s’y étaient opposés, Israël serait aujourd’hui de l’autre côté du Canal, en place des troupes égyptiennes ; Israël a la seule armée du Moyen-Orient. C’est un contrepoids sérieux, et cela explique la modération dont fait preuve Assam Pacha et la Ligue arabe ; et les hésitations du Liban à refuser de se joindre à la défense du Moyen-Orient proposée par les Alliés, l’agitation politique en Syrie, la prudence des Transjordaniens. Le jeu de bascule en Orient a tôt fait de renverser les positions les mieux arrêtées en apparence. Nous en avons fait l’expérience ces derniers mois. L’Egypte pourrait avant longtemps se trouver isolée.

 

Le Voyage de Mossadegh

Le président Mossadegh prolonge son séjour aux Etats-Unis. On est très bien soigné dans les cliniques du nouveau monde. Il a préféré ce traitement à un retour triomphal à Téhéran après son succès aux Nations-Unies ; lentement, la solution mi- internationale, mi- commerciale de l’affaire des pétroles mûrit. Encore quelque patience et nous verrons sortir des projets.

 

Aux Nations-Unies

Maintenant va s’ouvrir à Paris la V° session des Nations-Unies. On en attend beaucoup. Est-ce à tort, est-ce à raison ? Tout dépend des Russes, et ils n’ont pas fait savoir leur jeu. Peut-être ne le composeront-ils qu’au gré des circonstances. Un fait est significatif. Les Américains n’ont pas voulu précipiter la conclusion des accords prévus entre Adenauer et les Commissaires alliés. Les difficultés viennent certes du côté des Allemands qui discutent plus âprement depuis que le ballon d’essai de l’unification a été lancé par Grotewohl. Adenauer aurait cependant préféré qu’avant l’assemblée de l’O.N.U. les relations de Bonn et de l’Occident soient fixées. On a choisi à Washington : mettre les Russes en plus grand embarras en laissant le nouveau statut en suspens. Moscou a la parole.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-10-27 – Aveuglement de la Démocratie

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Le Courrier d’Aix – 1951-10-27 – La Vie Internationale.

 

Aveuglement de la Démocratie

 

A l’heure où nous écrivons, le résultat des élections anglaises n’est pas encore connu. Mais il résulte de sondages très précis opérés en dernière heure que la victoire des Conservateurs sera beaucoup moins nette qu’on ne le prévoyait il y a huit jours. C’est le retour de Churchill au pouvoir qui semble avoir inquiété la masse des indécis. Les Travaillistes ont fait grand usage de l’argument : voter Labour c’est voter pour la paix. Contrairement à ce que l’on pensait, la campagne électorale a peu porté sur les problèmes essentiels. Un candidat disait qu’il était impossible de faire comprendre à un auditoire ce que signifiait le déficit en Dollars. Les graves événements d’Abadan et d’Egypte intéressent moins que le prix des vêtements et le rationnement de la viande. Dans tous les pays d’ailleurs, le développement de la civilisation, loin d’élargir l’horizon intellectuel, rétrécit les préoccupations au bien être quotidien.

 

Les Périls de la Situation Anglaise

L’Anglais est lent à comprendre une situation et à s’y adapter. Tous ses malheurs – et quelques-uns des nôtres – sont venus de là. Et plus les événements vont vite – et aujourd’hui ils s’accélèrent au rythme du progrès technique – moins l’Anglais moyen les suit. Sauf quelques hommes politiques ou techniciens, peu d’insulaires même avertis, se rendent compte de la situation tragique où l’Angleterre se trouve placée, ce qui faisait dire à un économiste du parti Libéral qu’il était préférable que les Travaillistes conservent le pouvoir, parce qu’ils sont plus capables d’imposer au peuple de nouveaux sacrifices et qu’il est normal qu’ils poursuivent leur politique jusqu’à ce qu’on en voie les conséquences ultimes.

 

Le Déficit Britannique et le Bloc Sterling

De jour en jour, en effet, le gouffre où l’économie britannique va s’abîmer s’élargit. Nous avons vu qu’en ces trois derniers mois, le déficit en Dollars dépassait 600 milliards, mais les dernières statistiques montrent qu’à l’égard des pays de l’Union européenne, le surplus antérieur s’est transformé aussi en déficit, et d’importance. Si l’on ajoute à cela les dettes de guerre, tant envers les Dominions et l’Egypte que les Etats-Unis, la perte du pétrole d’Abadan et le coût maintenant de l’expédition d’Egypte, on comprend que la goutte d’eau qui fait déborder le vase est une véritable averse.

La première conséquence est que les Dominions parlent sans ambages de la dislocation du bloc Sterling. Un économiste australien, tout en déplorant la nécessité pour son pays de sortir de cette association, ne voit plus d’autre issue. De même, la Nouvelle-Zélande, Ceylan et le Pakistan ne croient plus possible de verser pour le soutien de la Livre chancelante, tous les excédents de change en monnaie forte que leur vaut les prix élevés des matières premières qu’ils produisent, la laine, la viande, le thé, le caoutchouc. Seule l’Afrique du Sud a intérêt à rester solidaire de la Livre bien qu’elle puisse financièrement et surtout moralement s’accommoder sans elle.

Cet effondrement du bloc Sterling que l’on pouvait prévoir depuis la fin de la guerre, est imposé par les faits, plutôt que par la volonté des financiers, car les Dominions ne sont pas pressés de tomber sous la coupe américaine, et les Américains eux-mêmes qui savent que le fruit mûrit ne sont pas préparés à supporter du jour au lendemain ce surcroît de responsabilités, ce qui permet de prévoir de nouveaux paliers dans la chute.

On peut se demander, en outre, comme devant un arbre qui vacille, de quel côté tombera l’Angleterre : sur l’Europe en se rattachant au continent ou sur les Etats-Unis. Nous pensons que, à la longue, c’est vers l’Europe que Londres inclinera. Pour les Etats-Unis, l’Angleterre serait un poids mort, et pour l’Angleterre une servitude. Pour l’Europe, si enfin une collaboration confiante s’établissait et même si la machine européenne s’en trouvait alourdie, ce ne serait pas cependant sans profit mutuel.

 

L’Egypte et Suez

Le redressement de la cote travailliste est dû, pour une large part, à la fermeté du gouvernement dans le conflit égyptien. La capitulation d’Abadan rendait plus que nécessaire un raidissement à Suez. La situation était d’ailleurs opposée : A Abadan, il fallait débarquer des troupes ; à Suez, on était en place et il suffisait d’envoyer des renforts. En Egypte comme en Perse, la situation est plus grave qu’on ne le pensait à première vue. Le gouvernement égyptien, s’il ne recourt pas délibérément à la violence, a un plan de boycottage et d’obstruction qui prépare aux Anglais une guerre froide irritante et coûteuse. Nul doute qu’ils ne fassent face et Le Caire n’aura pas le dernier mot, mais là aussi il faudra beaucoup de patience et plus encore de sang-froid.

 

La Querelle des Pétroles Persans

Le feuilleton de la crise anglo-persane des pétroles s’est enrichi de plusieurs épisodes. Le Conseil de Sécurité auquel Morrison avait fait appel s’est dérobé malgré les concessions que le délégué anglais faisait à l’amour-propre iranien. Il a renvoyé la balle à la Cour Internationale de Justice, c’est-à-dire aux calendes grecques.

Mossadegh, par contre, toujours entre l’hôpital et la tribune, s’est trouvé rétabli pour dîner avec le président Truman. Le Dollar fait de ces miracles. Après la phase de lutte ouverte et le bref intermède des négociations internationales, on en vient doucement à la solution « business », c’est-à-dire vers un arrangement de type commercial, sauf nouvel épisode au prochain numéro.

 

Corée et Allemagne

Les pourparlers d’armistice en Corée eux aussi ont repris après deux mois d’arrêt. Cela signifie-t-il qu’on entend aboutir ? Si les Russes ont remis les négociations en marche, c’est qu’ils comptent en lier le succès à celui des propositions qu’ils vont faire à l’Assemblée des Nations-Unies qui s’ouvre à Paris le 6 novembre. De plus, ces tractations, comme nous l’avons dit, tout en maintenant la guerre l’empêchent de s’étendre, ce qui correspond aux vues russes et ne contrarie pas celles des Américains.

Cette ligne zigzagante qui caractérise la politique soviétique depuis des mois se vérifie en Allemagne. La campagne pour l’unité s’est assoupie dès qu’il s’est agi de passer à la pratique, et surtout parce que les Allemands de l’Ouest montrent peu d’empressement à retrouver les parents pauvres de l’autre côté du rideau de fer.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-10-20 – Alertes en Orient

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Le Courrier d’Aix – 1951-10-20 – La Vie Internationale.

 

Alertes en Orient

 

Les réactions en chaîne qui ont explosé en Orient ont fait passer au second plan les problèmes permanents et profonds de la vie internationale. Et par l’importance sans doute excessive qu’on leur accorde, ils sont susceptibles de changer l’aspect de ces questions fondamentales. Quelle sera la forme d’organisation qui s’imposera finalement dans le Proche et Moyen Orient ? On n’en peut rien dire avant de connaître le résultat des élections anglaises du 25. Si méfiant qu’on soit des pronostics, la victoire des Conservateurs ne paraît pas douteuse. Une estimation raisonnable leur donne cent trente sièges de majorité. Cependant, la politique britannique ne peut être libre de choisir une ligne nouvelle que s’il sort des urnes un verdict clair. Un petit écart en faveur des Conservateurs analogue à celui dont bénéficiait les Travaillistes en 1950 rendrait très difficile le redressement décisif de la diplomatie atlantique.

 

Les Evénements d’Orient

En dix jours, nous avons eu la dénonciation par l’Egypte du traité de 1936 avec l’Angleterre, les incidents sanglants le long du Canal de Suez, les démonstrations xénophobes du Caire et d’Alexandrie, enfin le rejet par le gouvernement Egyptien des propositions des Etats-Unis, de la France et de l’Angleterre – auxquelles on a joint la Turquie – d’une défense commune du Canal de Suez. Voilà pour l’Egypte.

Simultanément, le gouvernement Iraquien demandait à l’Angleterre une révision de son traité d’alliance, et les partis politiques le retrait des troupes anglaises du pays. Pendant ce temps, Mossadegh et ses ministres adoptaient à New-York, devant le Conseil de Sécurité, une attitude hostile aux recommandations éventuelles du Conseil dont ils nient la compétence et rejetaient même l’idée de nouvelles négociations avec Londres. Enfin – et ce n’est pas le moins sérieux événement – Liaquat Ali Khan, premier du Pakistan était assassiné. Une semaine bien remplie comme on voit.

Pour ne pas être en reste, les Soviets qui ne trouvaient sans doute pas que leurs propositions d’unification de l’Allemagne avaient eu tout le succès qu’ils espéraient, envoyaient à la Norvège une note assez menaçante au sujet du Spitzberg et de l’adhésion de leur voisin du Nord au Pacte atlantique.

 

Le Rôle d’Ankara

Cet ensemble d’incidences n’est pas fait pour clarifier les perspectives. Quelques indications cependant se dessinent ; c’est d’abord l’entrée par la grande porte – sans jeu de mots – de la Turquie dans l’Alliance atlantique. Le général Bradley, chef d’Etat-majeur américain, avec un collègue français et un britannique est allé conférer à Ankara. Tandis que les pays arabes essayent de constituer un bloc neutre comprenant l’Egypte, la Perse, l’Irak, la Syrie et même la Transjordanie sous son nouveau roi Talal, la Turquie se soude solidement au bloc atlantique. De même pour la Grèce. La Yougoslavie que les Américains voudraient également inclure, est plus réticente. Un général des Etats-Unis confère à Belgrade sans obtenir jusqu’ici d’assurances précises.

Il est bien évident que tant que les Américains n’auront pas fait connaître leurs intentions à l’égard de l’Orient, le mouvement panarabe hostile à l’Occident ne pourra que se développer.

 

Solidarité Nécessaire

Nous sommes encore loin d’une étroite solidarité entre la France, l’Angleterre et les Etats-Unis. Il faudra bien y venir, mais Washington est embarrassé ne voulant pas, aux yeux des Arabes, passer pour le soutien des anciens empires coloniaux, et à l’égard des Anglais pour le rival qui profite de leur faiblesse pour les supplanter dans leurs anciennes positions. Mais l’enjeu est de telle importance, qu’ils ne pourront pas se dérober, sinon c’est toute l’Afrique du Nord qui risquerait à son tour de prendre feu, et toute la stratégie d’Eisenhower en serait bouleversée.

On devine que les Etats-Unis essayeront de dissocier les problèmes militaires des questions purement politiques. Mais quelle sécurité demeurerait aux établissements stratégiques si le pays où ils se trouvent étaient soulevés par une vague de xénophobie avec les troubles qu’elle entraîne ? A cet égard, les malheurs de l’Angleterre en Orient, s’ils ont leur répercussion sur notre situation africaine, nous permettront peut-être de profiter d’un changement d’attitude américaine. Par la force des choses, il devra se passer en Méditerranée et au-delà ce qui s’est réalisé en Indochine : l’unité du monde libre ne supporte pas de fissure. L’énorme trou ouvert à l’infiltration soviétique qui se creuse en Orient rendrait vaine l’organisation défensive de l’Europe. Il faudra que les Alliés fassent front partout et ensemble. C’est ce que l’on attend après la formation du nouveau gouvernement anglais.

 

Le Conflit des Pétroles

Dans un rapport assez acerbe, l’ancien ambassadeur américain à Téhéran, Grady, confirme exactement l’hypothèse que nous avions émise en son temps après l’échec de la Mission Harriman en Perse et le voyage infructueux du ministre anglais Stokes. Les Anglais ont saboté la négociation qui paraissait susceptible d’aboutir pour ne pas paraître céder à la médiation américaine et dans l’espoir alors vraisemblable d’une chute prochaine de Mossadegh. Ils comptaient sur leurs obligés à Téhéran, sur les difficultés financières du gouvernement, la misère et le chômage des Iraniens employés au pétrole et l’opposition des Cheiks locaux. Rien de cela ne se produisit, et Morrison dut évacuer Abadan.

 

Le Problème Allemand

La question allemande qui paraissait bouleversée par les propositions d’unité de Grotewohl revient lentement à sa forme antérieure. Les Russes ont, semble-t-il, hésité à s’engager par des actes. Leur politique continue d’ailleurs à donner une impression de confusion. Ils s’appliquent à entretenir la guerre froide en la déplaçant d’un point à l’autre. Hier en Autriche, puis en Allemagne, maintenant en Norvège et de nouveau à Berlin, demain sans doute en Suède et en Finlande. Ils tiennent les nerfs de leurs adversaires en constante irritation. Cette politique sert-elle leur cause ? On en peut douter.

Le recul du prestige stalinien n’a cessé d’être manifeste depuis le printemps de 48 où ils ont hésité à déclencher la guerre. Les mémoires de l’ancien ministre américain Forrestal, qu’on publie en ce moment, montrent en effet que le blocus de Berlin fut le coup de sonde décisif qui devait décider de l’invasion de l’Europe. La réaction américaine, l’ampleur du pont aérien, ont obligé les Soviets à renoncer. Depuis, ils ont adopté une politique au jour le jour pour empêcher le redressement économique des pays libres et envenimer dans le monde tous les conflits. Mais ils ne peuvent plus compter que sur leur puissance militaire dont on ne sait au juste quelle pourrait être l’efficacité.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-10-13 – Complots à l’Orientale

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Le Courrier d’Aix – 1951-10-13 – La Vie Internationale.

 

Complots à l’Orientale

 

La suite de l’abandon d’Abadan ne s’est pas fait attendre : le Gouvernement égyptien dénonce le traité qui le liait à l’Angleterre depuis 1936, à la veille de recevoir des Britanniques de nouvelles propositions d’accord. Tout se passe comme si les Orientaux voulaient profiter de la faiblesse du Gouvernement travailliste avant les élections de peur de se trouver en face de Churchill.

Dans le cas persan, comme dans le cas égyptien, les Américains ont évité de donner aux intéressés des conseils de patience. Il n’est cependant pas de leur intérêt de voir les choses se compliquer dans ce secteur vulnérable. Qu’il y ait là un complot tacite pour précipiter la chute d’Attlee en créant en Angleterre un mouvement de fond pour un redressement national, l’hypothèse n’est pas à exclure. Les Etats-Unis ont un intérêt majeur au succès des Conservateurs.

Les portes d’une future négociation ne sont d’ailleurs pas fermées, tant en Iran qu’en Egypte. L’intégration de ce pays dans la défense commune qui est en discussion est de première importance du fait de la position du Canal de Suez. On mettra le prix voulu à la collaboration égyptienne en temps opportun. Les Etats-Unis ne manquent pas de moyens de persuasion. Ils tiennent la clef des prix du coton, sans parler d’autres moyens de pression financière.

 

Les Causes de l’Attitude Egyptienne

On aurait tort de dramatiser l’événement et d’y voir une explosion de nationalisme populaire. Pas plus que Mossadegh, le roi Farouk et Nahas Pasha ne représentent précisément le peuple. Les manifestations nationalistes sont orchestrées par des diplomates rusés et astucieux, habitués à jouer des rivalités des grandes puissances. C’est à celles-ci de présenter enfin un front uni et ferme, ce qui jusqu’à présent, n’a pas été le cas.

Les Anglais recueillent aujourd’hui le fruit de rivalités et de combinaisons soigneusement entretenues. La lutte d’influence contre la France, la guerre du pétrole avec les Etats-Unis ont donné aux Orientaux le sentiment qu’ils pouvaient profiter impunément de l’appui des uns contre les autres « protecteurs » de leurs pays. Devant une politique commune de ceux-ci, leur souplesse les ferait céder. A Londres et à Washington, la leçon des faits ne manquera pas d’avoir porté.

 

L’Unité Allemande

La question allemande, depuis les propositions de Grotewohl, a pris aussi une allure de diplomatie orientale ; la mauvaise foi y est aussi manifeste d’un côté que de l’autre. Grotewohl fait appel au nationalisme allemand et aux intérêts électoraux de Schumacher. Le Chancelier surenchérit. Unité certes, mais unité véritable avec les provinces arrachées à l’Allemagne par les Soviets, la Prusse orientale et la Silésie ; l’unité limitée à la frontière Oder-Neisse ne serait qu’une mutilation définitive que les vrais allemands ne peuvent accepter. Néanmoins, la discussion peut s’engager en commençant par fixer les modalités du contrôle international pour des élections libres. Les Russes ont-ils vraiment l’intention d’y souscrire ? C’est ce qu’ils ne laisseront pas savoir. Plus les négociations seront longues, plus sera retardée la solution.

On prête aux Soviets le dessein de faire de l’Allemagne une nouvelle Autriche, c’est-à-dire réunir les quatre zones tout en maintenant l’occupation. Mais qu’y gagneraient-ils ? Sans doute l’arrivée au pouvoir de Schumacher, hostile au réarmement et à l’intégration de l’Allemagne au bloc atlantique. Les récents échecs électoraux d’Adenauer font en effet prévoir ce résultat. Mais Schumacher, s’il résiste aux Alliés de l’Ouest, est plus nationaliste qu’Adenauer et poserait plus vivement encore avec la question de la Sarre celle des provinces de l’Est. Il est aussi anticommuniste que son adversaire. Les Soviets perdraient une bonne part du contrôle qu’ils exercent dans leur zone et ne l’exploiteraient pas aussi facilement. Les Autrichiens de la zone russe sont encore plus hostiles au communisme que les autres. Il est plus vraisemblable que cette manœuvre ne vise qu’à empêcher le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest. En tout état de cause, ce réarmement n’est pas proche et il n’est peut-être plus aussi nécessaire qu’auparavant. Car ce ne sont pas dix divisions germaniques qui arrêteront la menace russe, mais les nouvelles armes atomiques que les Etats-Unis ont, à ce qu’ils prétendent, mis au point.

 

La Réunion de l’O.N.U. en Novembre

L’impression demeure cependant que les Soviets veulent reprendre en Novembre, à l’occasion de la réunion de l’O.N.U. à Paris, l’initiative diplomatique perdue. On y présentera l’unité allemande, le contrôle des armes atomiques et la question coréenne. Mais il n’est pas sûr, ni même probable que ce soit avec l’intention d’aboutir à une détente.

 

En Corée

Les pourparlers d’armistice en Corée ont justement repris. La lutte, d’autre part, a repris de l’intensité. Les Chinois veulent sans doute faire une démonstration de force militaire, rendre de nouveau l’espoir aux GIs qui se battent, d’en finir avec leurs souffrances pour les décevoir ensuite, et en faire porter la faute à leur gouvernement et surtout d’éviter par des négociations prolongées de permettre aux Américains d’employer leurs nouveaux armements pour obtenir une solution militaire. Négocier est le meilleur moyen de prolonger le statu quo, la guerre sans résultat.

 

La Crise de la Livre

Avec un courage admirable, le Chancelier de l’Echiquier britannique a dévoilé la situation périlleuse de la Livre sterling : 638 millions de dollars de déficit en ces trois derniers mois.

Dans un article d’une froide objectivité, l’ « Economist » montre la tragique situation. La dévaluation de la Livre de l’an dernier n’a été qu’un ballon d’oxygène. Son effet est épuisé. Le mal réapparaît avec une rapidité plus grande que jamais. C’est le sort de toutes les dévaluations si elles ne sont pas accompagnées d’un assainissement complet de la situation financière et économique. Or nous avons montré – et les Anglais ne l’ignorent pas – que le mal de l’Angleterre est sans remède. Une nouvelle dévaluation ne servira qu’à gagner du temps. Il faudrait que les Anglais abaissent d’un bon quart leur niveau de vie, travaillent moitié plus et surtout tirent de leur sous-sol le surplus de charbon nécessaire au lieu de le recevoir des Etats-Unis.

Aucun gouvernement n’est en mesure d’imposer de telles réformes. La situation est d’autant plus grave que l’incidence du réarmement sur la balance des comptes n’est encore que peu sensible. Les Conservateurs trouveront-ils le mois prochain la solution ? Il est probable qu’ils commenceront par dévaluer pour se donner de l’air et il est aussi probable qu’ils ne seront pas seuls à le faire. 

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-10-06 – Interrogations

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Le Courrier d’Aix – 1951-10-06 – La Vie Internationale.

 

Interrogations

 

Après la série de conférences qui s’est déroulée (ou devait se dérouler), il semblait que toutes les questions étaient sur le point d’être réglées et que l’on n’aurait plus qu’à aller de l’avant. Illusion. On peut dire aujourd’hui que rarement incertitude a été plus complète sur le développement de la conjoncture internationale. En apparence tout au moins.

Il n’est bruit, en effet, que d’une nouvelle proposition Staline qui remettait en cause les relations de l’Est et de l’Ouest. La Conférence d’Ernich, où, semblait-il, le gouvernement de Bonn et les Trois Alliés n’avaient plus qu’à régler des points de détail avant d’intégrer l’Allemagne à l’alliance atlantique. Adenauer se voit obligé de différer toute décision sous la pression de ces adversaires et même de ses partisans. Le destin allemand paraît remis en cause.

La querelle des pétroles d’Iran a tourné au pire. Les Anglais pour la première fois capitulent sans combattre et abandonnent Abadan. Mossadegh ira-t-il à l’assemblée du Conseil de Sécurité à New-York où l’Angleterre a porté le débat ? Sera-ce le prélude à une nouvelle négociation, internationale celle-là, ou la consécration d’une rupture ?

Enfin à Kaesong, le jeu de cache-cache continue … Le général Bradley est allé en Corée conférer avec Ridgway. Prélude à une grande offensive ou à des pourparlers de Paix ?

Autant d’énigmes – sans parler des élections britanniques du 25 octobre – pour embarrasser le chroniqueur.

 

L’U.R.S.S. et l’Unité Allemande

La proposition Grotewohl d’élections libres dans toute l’Allemagne qu’on feignait à Washington et à Bonn de ne pas prendre au sérieux a réussi par sa persistance à émouvoir l’opinion, en des sens divers d’ailleurs. Au fond, chacun sent bien en Allemagne, comme au dehors, que la proposition Grotewohl n’a aucune chance d’aboutir, soit qu’elle ne représente qu’une manœuvre des Soviets pour empêcher un accord entre Bonn et les Alliés – ce qui a été immédiatement réussi -, soit qu’elle ait pour but final une évacuation de l’Allemagne par tous les occupants et une neutralisation ultérieure du pays. Ce que les Etats-Unis n’accepteront pas au stade présent des choses.

Par ailleurs, il ne faudrait pas croire que les Allemands de l’Ouest ont tant de hâte de se voir réunis à leurs frères de l’Est. Dans l’état de ruine économique où se trouve la zone russe, son retour à la prospère république de Bonn serait pour celle-ci une catastrophe. Tous les avantages acquis par les Allemands de l’Ouest devraient être étendus et partagés. De plus, les catholiques et en particulier le parti Chrétien Démocrate du Chancelier se verrait par l’unification dépossédés du pouvoir au profit des Socialistes, la Prusse et la Saxe étant en majorité protestante, et Berlin socialiste ferait pencher la balance. La S.P.D. par la voix de Schumacher, de Reuter, maire de Berlin, et de Carl Schmidt a exigé que l’on réponde à Grotewohl.

L’accord s’est fait assez facilement sur les quatorze points qui constituent les conditions d’une véritable consultation électorale libre. Les Germano-Russes n’ont dit ni oui, ni non. L’affaire traînera comme les pourparlers du Palais Rose sans aboutir, mais son but est atteint : le raidissement du chancelier Adenauer en face des Commissaires Alliés et en somme l’ajournement de la remilitarisation de l’Allemagne, l’essentiel pour les Russes. Une armée européenne sans Allemands ne sera jamais redoutable parce qu’elle manquera d’unité de combativité et de tout esprit offensif. D’autre part, les Russes se rendent peut-être compte que le partage de l’Allemagne ne saurait durer indéfiniment, que les Alliés se risqueraient pour conserver la paix à sacrifier les pays slaves et tous les satellites, mais que le problème allemand ne pourrait jamais être écarté, le voudrait-on. Il se peut que pour un avenir encore assez lointain, les Russes se soient résignés à envisager une Allemagne réunifiée et neutralisée. Sera-ce possible ?

 

La Retraite d’Abadan

Le cabinet Attlee, après avoir promis que, quoi qu’il arrive, Abadan ne serait pas abandonné, fait lui-même évacuer des raffineries les derniers employés britanniques. Dunkerque asiatique ? En tout cas, Dunkerque électoral pour le Parti travailliste, si rien ne vient corriger cette impression d’humiliation qui, ajoutée à pas mal d’autres, s’associera pour l’Anglais moyen au règne du Travaillisme.

Il est certain que les Etats-Unis se sont refusé de soutenir une action de force en Perse pour protéger les intérêts britanniques. L’opinion américaine n’y aurait pas souscrit et même Churchill au pouvoir, les Anglais n’auraient peut-être pas agi seuls. A notre humble avis, les Anglais ont eu tort. On ne cède pas à un Mossadegh quand il passe la mesure. En Orient, le « Si je ne te crains, je me moque de toi », est encore la seule règle.

Le nationalisme dont on fait état n’est qu’affaire de politiciens ou de semi-intellectuels ambitieux. On voudrait bien voir une manifestation de ce genre dans les provinces musulmanes de l’U.R.S.S. Les populations n’en auraient même pas l’idée. Certes les temps ont changé, le colonialisme est révolu, ce n’est pas une raison pour que le droit ne soit plus le droit pour ceux auxquels il fut peut-être appliqué un peu rudement autrefois. L’abdication d’Abadan est pour l’Occident tout entier et même les Etats-Unis, une grave et dangereuse capitulation. Il est à craindre que les Américains n’aient calculé qu’ils seraient en définitive les bons marchands. Car, quoi qu’il arrive – et il faudra bien en arriver un jour à un accord – la solution ne pourra être qu’internationale. C’est d’ailleurs bien le sens de l’appel des Anglais au Conseil de Sécurité. Ils ne peuvent plus revenir à Abadan qu’en compagnie. Il ne faut pas être devin pour prévoir que dans cette compagnie, il y aura, outre les Persans, des Américains.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-09-29 – Confusion Générale

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Le Courrier d’Aix – 1951-09-29 – La Vie Internationale.

 

Confusion Générale

 

Les préoccupations électorales ont été pour beaucoup dans la confusion et l’impuissance de la Conférence d’Ottawa. Pour que les démocraties soient efficaces devant un danger extérieur, il faudrait que les autorités qui ont la charge d’y faire face soient à l’abri des vicissitudes politiques. Tout au long de ce demi-siècle cette même critique est revenue d’actualité. On n’a pas encore trouvé le remède.

L’annonce pourtant attendue d’élections anglaises au 25 octobre a permis de renvoyer la conférence qui devait siéger à Rome et de déléguer à des commissions les problèmes en suspens à Ottawa.

 

Les Embarras de Moscou

Il est vrai qu’en regard, la diplomatie soviétique n’est pas mieux assurée. Depuis plusieurs mois, les zigs-zags du Kremlin nous déconcertent. Les dictatures nous avaient habitués à des plans précis, à des résolutions éclairs. Moscou ne sait que faire et se contredit : il demande la Conférence du Palais Rose et la fait échouer ; il demande l’armistice en Corée, fait rompre les pourparlers, les reprend. Il envoie Gromyko et 36 délégués à San Francisco en grand tapage avec l’intention d’occuper la scène pendant deux mois. A peine a-t-on entendu un discours anodin et la délégation repart au bout de huit jours sans souffler mot.

D’autres signes encore montrent une hésitation inhabituelle. Le Kremlin dans l’affaire de Suez se retire sans s’expliquer et menace aujourd’hui l’Egypte, au cas où elle se joindrait au bloc atlantique. Dans la question allemande, Moscou qui veut se concilier l’opinion en reparlant d’unité continue à brimer Berlin.

Cet automne se place sous le signe de l’incohérence, ce qui est plutôt rassurant. Cela veut dire qu’à l’Ouest, l’on n’a plus que faire pour reprendre l’initiative diplomatique.

 

Les Entretiens d’Ernich

 

C’est le problème allemand qui est le plus actuel, celui qui évolue. L’enjeu est d’importance. Il s’agit pour  les Etats-Unis de souder l’Allemagne de l’Ouest au bloc atlantique avant que les Russes n’aient pu offrir aux Allemands un moyen de différer leur décision. Manœuvres et contre-propositions se succèdent.

C’est à Ernich et non à Petersberg que se sont ouverts les pourparlers entre le chancelier Adenauer et les Alliés. A Petersberg, c’était l’Allemagne vaincue qui recevait des ordres, à Ernich, ce sont quatre puissances qui discutent. L’égalité des droits entre les interlocuteurs est pratiquement reconnue dans la « Convention de Paix ». Les seuls droits qui retiennent les anciens occupants devenus « contingent de défense commune » ce sont justement ceux qui garantissent l’entretien des troupes étrangères, en Allemagne, la question de Berlin, celle de l’éventuelle unification de l’Allemagne, problèmes communs à la République de Bonn et aux trois puissances.

En principe, ce sera l’affaire de quelques semaines que le statut d’occupation soit aboli, et supprimée la Haute Commission alliée, ratifié le Plan Schuman et acceptée la contribution de l’Allemagne à l’armée européenne. Moscou a donc à faire vite s’il veut tout remettre en question.

 

Impuissance Soviétique

Mais le peut-il ? Nous ne le pensons pas. La proposition Grotewohl d’élections libres et secrètes dans toute l’Allemagne sera certainement acceptée par Bonn et les Alliés, à condition que ce scrutin soit contrôlé par une commission internationale. En fait, cela équivaut pour la Russie à la levée du rideau de fer.

Nous avons montré dès que la proposition fut connue, l’énorme risque que prendraient les Soviets. Il n’est pas possible qu’ils le prennent et c’est là qu’est le drame. Ce serait la premières brèche par où tout le système soviétique serait submergé. Moscou va se contenter de manœuvres, de promesses vagues, de propagande, mais mis au pied du mur ne pourra aller jusqu’au bout. Les Alliés triompheront alors facilement et la diplomatie soviétique en sera un peu plus discréditée. Les Russes, coincés par la résolution américaine et l’accord Adenauer-Schuman, ont bien essayé d’ébranler la France en rappelant le traité d’alliance de 1945. Il leur reste la chance de faire appel au nationalisme Français dans le cas d’un retour au pouvoir du général de Gaulle. Mais d’ici là, les jeux seront faits.

 

Les Questions Financières à Ottawa

Il n’est pas facile de juger des résultats de la Conférence d’Ottawa. Quand il s’agit d’argent, les partenaires sont moins libres, car il n’y a pas de compromis possible entre une caisse vide et une caisse pleine qui refuse de se déverser. Malgré les appels d’Eisenhower, le Congrès américain, à un an des élections, se sent responsable devant le contribuable, le ministre des finances soigne sa popularité en refusant toute facilité. Par ailleurs, on a assisté à Ottawa, où les petites puissances étaient présentes, à un bloc de celles-ci contre les Trois Grands. Elles ne veulent pas, sous prétexte d’être protégées, être entrainées dans des conflits où leurs intérêts ne sont pas en jeu. Elles veulent une faveur égale dans les subventions américaines pour l’armement. Devant ces difficultés, il était urgent d’attendre l’issue des élections britanniques.

Signalons cependant le succès retentissant de la mission du général de Lattre de Tassigny à Washington. Le Général était chargé par Paris d’une véritable mission diplomatique. Les Etats-Unis avaient mis en œuvre toutes les ressources de la publicité pour lancer le grand soldat dans l’opinion. Ah ! si l’on pouvait dans les deux capitales substituer l’éclat d’un général à l’ombre menaçante de l’autre ! Malheureusement, le prestige de la gloire militaire a beaucoup faibli en Europe et même en Amérique. Le général de Lattre a cependant, en plus du succès, obtenu le maximum de promesses. L’Indochine sera défendue par des fournitures américaines et, en cas d’attaque chinoise, par des soldats américains. Ho Chi Ming peut nuire ; il ne peut plus vaincre. Reste à savoir comment répartir la facture qui est très lourde.

 

L’Affaire des Pétroles Persans

Les héritiers de MM. Attlee et Morrison auront une liquidation difficile. Voici que l’affaire des pétroles persans, pièce aux actes multiples, passe par une crise aigüe. Les techniciens anglais d’Abadan vont être expulsés par Mossadegh. Celui-ci se hâte vers l’irréparable avant d’être renversé. Si les choses vont se précipitant avant les élections en Perse prévues pour la fin novembre, il se pourrait bien qu’une sorte de révolution éclate et que l’anarchie commence. Il n’y a qu’une alternative : ou l’accord avec les Anglais, ou le désordre ; on commencera par le désordre.

Venant en plein feu électoral, ce nouvel épisode de la guerre du pétrole ne pourra être affronté sans risque par Attlee, à moins qu’il n’obtienne l’appui des Conservateurs et ne fasse par avance l’union nationale. L’intérêt du pays passera-t-il avant les préoccupations électorales ? L’enjeu de ce vote est tel qu’on en peut douter. Les Conservateurs seront tentés de mettre à profit les embarras de Morrison pour triompher du dernier gouvernement socialiste dans les grands pays du monde.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1951-09-22 – Deuxième Acte

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Le Courrier d’Aix – 1951-09-22 – La Vie Internationale.

 

Deuxième Acte

 

La Conférence de Washington ressemble à celle de San Francisco. Le statut de l’Allemagne était prêt. Il s’agissait de faire faire un pas de plus aux opinions publiques toujours réticentes. Le ralliement des Etats-Unis à la notion d’armée européenne a beaucoup facilité les choses. Il s’en faut cependant que le réarmement de l’Allemagne soit accepté d’un cœur léger et cela tant du côté des Allemands dont la masse est résolument hostile au service militaire, que du côté français inquiet au premier signe de résurrection de l’ « éternelle Allemagne ».

 

La Coopération s’Impose

Il est sans doute nécessaire de répéter ici ces lieux communs : le dynamisme et la force des Allemands ne peuvent être durablement limités ou comprimés. Tôt ou tard, les circonstances en transformation perpétuelle donneront à cette puissance un moyen de se déployer. Tout ce qu’on peut espérer, c’est de préparer le chenal par où cet excès de vigueur pourra s’épancher. Il n’est pas sûr bien entendu, qu’elle ne rompe un jour les digues qu’on aura soigneusement bâties. Mais tout vaut mieux que la politique d’oppression suivie de concessions et de faiblesse de l’autre après-guerre.

Bien qu’il soit impossible d’assurer l’avenir d’un peuple et que ni le Plan Schuman, ni l’armée européenne ne garantissent pour l’éternité des relations pacifiques entre la France et l’Allemagne, ils peuvent à la longue rendre l’idée de guerre anachronique. Il faut préparer l’heure où l’on ne croira plus à la possibilité d’un conflit de chaque côté du Rhin, comme c’est le cas aujourd’hui de chaque côté de la Manche. Ce n’est pas affaire d’institutions, mais de croyance. Il est bon cependant de « plier la machine ». Les organismes sociaux acclimatent les idées.

 

Manœuvres Soviétiques contre le Réarmement Allemand

Tandis que l’U.R.S.S. à San Francisco s’est heurtée à un barrage infranchissable quand il s’est agi d’empêcher le réarmement Japonais, la lutte contre le réarmement de l’Allemagne offre de meilleures chances. Il se pourrait que les Soviets fassent tous leurs efforts et même des concessions majeures pour l’éviter.

Nous ne serions pas surpris que faute d’autre moyen, les Russes ne proposent de libérer leur zone et de laisser se refaire d’unité de l’Allemagne libre d’occupants, et maîtresse de son destin. Ce serait pour l’U.R.S.S. un gros risque, moindre cependant que celui d’une armée allemande sur l’Elbe prête à libérer ses compatriotes et à reprendre les provinces perdues au-delà de l’Oder. C’est bien ce que propose Grotewohl en acceptant que des élections libres et secrètes aient lieu dans les deux Allemagnes. Il se peut que cette offre soit de pure propagande parce que les Russes sont capables, au moment d’organiser les élections, d’en rendre les modalités inapplicables et d’arriver, comme à Kaesong, à une impasse sur des questions de prestige ou de procédure. C’est pourquoi la proposition Grotewohl, au lieu d’être un coup de théâtre, a à peine été relevée.

La diplomatie Russe s’est discréditée. Il lui est impossible d’utiliser maintenant pour agir sur l’opinion allemande une proposition qu’il y a deux ans aurait eu un retentissement capable de retourner les esprits. Il se peut cependant que les Russes soient sincères. Ils mettraient les Alliés en demeure d’évacuer l’Allemagne et rendraient ainsi la position des forces américaines difficiles en Europe. Grâce à leur prépondérance militaire ils pourraient, dans l’avenir, réussir un putsch communiste analogue à celui de Prague. Préfèreront-ils cette solution pleine d’aléas, au spectre de la Reichswehr. Qui sait ?

C’est sans doute pour cela que les Américains pressent le mouvement. Ils savent bien au fond que la troisième guerre mondiale n’est pas pour demain. Mais ils veulent lier l’Allemagne occidentale au Bloc atlantique avant que les Russes n’aient pu trouver la combinaison qui les en détourne, les Allemands étant toujours capables de jouer le jeu de bascule, soit faute de conviction démocratique, soit par simple intérêt ! La France entre dans la collaboration avec l’Allemagne à pas prudents et résignés, mais à défaut de vue claire, l’opinion sent obscurément que la sagesse porte dans ce sens.

 

Le Blocus Occidental

Un des points de friction les plus irritants entre les Etats-Unis et l’Angleterre est le refus de celle-ci de réduire au minimum ses échanges avec le bloc soviétique.

Il est certain que l’embargo décrété par les Américains sur le matériel stratégique a créé des difficultés aux Soviets. Ceux-ci néanmoins profitent de toutes les fissures, et c’est surtout du côté anglais qu’il s’en trouve. Aussi peut-on dire à Washington que les soldats américains sont tués avec des matières fournies par leurs Alliés. Ce n’est, hélas, pas une histoire nouvelle et nous avons connu les barbelés faits de notre fer où les soldats français venaient mourir.

Les Anglais pensent à leur balance commerciale et ne veulent pas renoncer aux avantages du troc avec les Russes. Ce qui n’empêche pas, malgré les statistiques de fantaisie, l’industrie du bloc soviétique de marquer le pas. « La Pravda » reconnaît que charbon et fer ont été cette année insuffisants pour alimenter les usines sidérurgiques qui ne tournent qu’à 70% de leur capacité. Malgré le caoutchouc fourni par Ceylan, les camions manquent de pneus. Mais c’est la situation agricole qui dans les pays communistes reste la plus aigüe et rendrait très aléatoire une campagne militaire. Malgré une récolte exceptionnelle en Russie, l’excédent exportable sera très faible, la collecte et le stockage étant très défectueux et le rationnement chez les Satellites n’est pas près de s’atténuer. A ce sujet terminons par cette perle relevée par «Le Monde » dans un journal hongrois : « En organisant le rationnement, en instituant la carte de pain, nous avons déjoué les manœuvres de l’ennemi ! ».

Cela nous fait rire mais au fond, c’est tout le secret du pouvoir stalinien. Persuader le peuple qu’il est menacé par des ennemis invisibles, par des armées étrangères aux frontières et des espions dans ses rangs pour lui faire accepter toutes les privations et toutes les servitudes. C’est pourquoi la paix entre les deux blocs est impossible tant qu’il y aura d’un côté cette tyrannie. Pour tenir le peuple, il faut lui forger des ennemis.

 

                                                                                  CRITON