Criton – 1951-10-20 – Alertes en Orient

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Le Courrier d’Aix – 1951-10-20 – La Vie Internationale.

 

Alertes en Orient

 

Les réactions en chaîne qui ont explosé en Orient ont fait passer au second plan les problèmes permanents et profonds de la vie internationale. Et par l’importance sans doute excessive qu’on leur accorde, ils sont susceptibles de changer l’aspect de ces questions fondamentales. Quelle sera la forme d’organisation qui s’imposera finalement dans le Proche et Moyen Orient ? On n’en peut rien dire avant de connaître le résultat des élections anglaises du 25. Si méfiant qu’on soit des pronostics, la victoire des Conservateurs ne paraît pas douteuse. Une estimation raisonnable leur donne cent trente sièges de majorité. Cependant, la politique britannique ne peut être libre de choisir une ligne nouvelle que s’il sort des urnes un verdict clair. Un petit écart en faveur des Conservateurs analogue à celui dont bénéficiait les Travaillistes en 1950 rendrait très difficile le redressement décisif de la diplomatie atlantique.

 

Les Evénements d’Orient

En dix jours, nous avons eu la dénonciation par l’Egypte du traité de 1936 avec l’Angleterre, les incidents sanglants le long du Canal de Suez, les démonstrations xénophobes du Caire et d’Alexandrie, enfin le rejet par le gouvernement Egyptien des propositions des Etats-Unis, de la France et de l’Angleterre – auxquelles on a joint la Turquie – d’une défense commune du Canal de Suez. Voilà pour l’Egypte.

Simultanément, le gouvernement Iraquien demandait à l’Angleterre une révision de son traité d’alliance, et les partis politiques le retrait des troupes anglaises du pays. Pendant ce temps, Mossadegh et ses ministres adoptaient à New-York, devant le Conseil de Sécurité, une attitude hostile aux recommandations éventuelles du Conseil dont ils nient la compétence et rejetaient même l’idée de nouvelles négociations avec Londres. Enfin – et ce n’est pas le moins sérieux événement – Liaquat Ali Khan, premier du Pakistan était assassiné. Une semaine bien remplie comme on voit.

Pour ne pas être en reste, les Soviets qui ne trouvaient sans doute pas que leurs propositions d’unification de l’Allemagne avaient eu tout le succès qu’ils espéraient, envoyaient à la Norvège une note assez menaçante au sujet du Spitzberg et de l’adhésion de leur voisin du Nord au Pacte atlantique.

 

Le Rôle d’Ankara

Cet ensemble d’incidences n’est pas fait pour clarifier les perspectives. Quelques indications cependant se dessinent ; c’est d’abord l’entrée par la grande porte – sans jeu de mots – de la Turquie dans l’Alliance atlantique. Le général Bradley, chef d’Etat-majeur américain, avec un collègue français et un britannique est allé conférer à Ankara. Tandis que les pays arabes essayent de constituer un bloc neutre comprenant l’Egypte, la Perse, l’Irak, la Syrie et même la Transjordanie sous son nouveau roi Talal, la Turquie se soude solidement au bloc atlantique. De même pour la Grèce. La Yougoslavie que les Américains voudraient également inclure, est plus réticente. Un général des Etats-Unis confère à Belgrade sans obtenir jusqu’ici d’assurances précises.

Il est bien évident que tant que les Américains n’auront pas fait connaître leurs intentions à l’égard de l’Orient, le mouvement panarabe hostile à l’Occident ne pourra que se développer.

 

Solidarité Nécessaire

Nous sommes encore loin d’une étroite solidarité entre la France, l’Angleterre et les Etats-Unis. Il faudra bien y venir, mais Washington est embarrassé ne voulant pas, aux yeux des Arabes, passer pour le soutien des anciens empires coloniaux, et à l’égard des Anglais pour le rival qui profite de leur faiblesse pour les supplanter dans leurs anciennes positions. Mais l’enjeu est de telle importance, qu’ils ne pourront pas se dérober, sinon c’est toute l’Afrique du Nord qui risquerait à son tour de prendre feu, et toute la stratégie d’Eisenhower en serait bouleversée.

On devine que les Etats-Unis essayeront de dissocier les problèmes militaires des questions purement politiques. Mais quelle sécurité demeurerait aux établissements stratégiques si le pays où ils se trouvent étaient soulevés par une vague de xénophobie avec les troubles qu’elle entraîne ? A cet égard, les malheurs de l’Angleterre en Orient, s’ils ont leur répercussion sur notre situation africaine, nous permettront peut-être de profiter d’un changement d’attitude américaine. Par la force des choses, il devra se passer en Méditerranée et au-delà ce qui s’est réalisé en Indochine : l’unité du monde libre ne supporte pas de fissure. L’énorme trou ouvert à l’infiltration soviétique qui se creuse en Orient rendrait vaine l’organisation défensive de l’Europe. Il faudra que les Alliés fassent front partout et ensemble. C’est ce que l’on attend après la formation du nouveau gouvernement anglais.

 

Le Conflit des Pétroles

Dans un rapport assez acerbe, l’ancien ambassadeur américain à Téhéran, Grady, confirme exactement l’hypothèse que nous avions émise en son temps après l’échec de la Mission Harriman en Perse et le voyage infructueux du ministre anglais Stokes. Les Anglais ont saboté la négociation qui paraissait susceptible d’aboutir pour ne pas paraître céder à la médiation américaine et dans l’espoir alors vraisemblable d’une chute prochaine de Mossadegh. Ils comptaient sur leurs obligés à Téhéran, sur les difficultés financières du gouvernement, la misère et le chômage des Iraniens employés au pétrole et l’opposition des Cheiks locaux. Rien de cela ne se produisit, et Morrison dut évacuer Abadan.

 

Le Problème Allemand

La question allemande qui paraissait bouleversée par les propositions d’unité de Grotewohl revient lentement à sa forme antérieure. Les Russes ont, semble-t-il, hésité à s’engager par des actes. Leur politique continue d’ailleurs à donner une impression de confusion. Ils s’appliquent à entretenir la guerre froide en la déplaçant d’un point à l’autre. Hier en Autriche, puis en Allemagne, maintenant en Norvège et de nouveau à Berlin, demain sans doute en Suède et en Finlande. Ils tiennent les nerfs de leurs adversaires en constante irritation. Cette politique sert-elle leur cause ? On en peut douter.

Le recul du prestige stalinien n’a cessé d’être manifeste depuis le printemps de 48 où ils ont hésité à déclencher la guerre. Les mémoires de l’ancien ministre américain Forrestal, qu’on publie en ce moment, montrent en effet que le blocus de Berlin fut le coup de sonde décisif qui devait décider de l’invasion de l’Europe. La réaction américaine, l’ampleur du pont aérien, ont obligé les Soviets à renoncer. Depuis, ils ont adopté une politique au jour le jour pour empêcher le redressement économique des pays libres et envenimer dans le monde tous les conflits. Mais ils ne peuvent plus compter que sur leur puissance militaire dont on ne sait au juste quelle pourrait être l’efficacité.

 

                                                                                  CRITON