ORIGINAL-Criton-1951-10-27 pdf
Le Courrier d’Aix – 1951-10-27 – La Vie Internationale.
Aveuglement de la Démocratie
A l’heure où nous écrivons, le résultat des élections anglaises n’est pas encore connu. Mais il résulte de sondages très précis opérés en dernière heure que la victoire des Conservateurs sera beaucoup moins nette qu’on ne le prévoyait il y a huit jours. C’est le retour de Churchill au pouvoir qui semble avoir inquiété la masse des indécis. Les Travaillistes ont fait grand usage de l’argument : voter Labour c’est voter pour la paix. Contrairement à ce que l’on pensait, la campagne électorale a peu porté sur les problèmes essentiels. Un candidat disait qu’il était impossible de faire comprendre à un auditoire ce que signifiait le déficit en Dollars. Les graves événements d’Abadan et d’Egypte intéressent moins que le prix des vêtements et le rationnement de la viande. Dans tous les pays d’ailleurs, le développement de la civilisation, loin d’élargir l’horizon intellectuel, rétrécit les préoccupations au bien être quotidien.
Les Périls de la Situation Anglaise
L’Anglais est lent à comprendre une situation et à s’y adapter. Tous ses malheurs – et quelques-uns des nôtres – sont venus de là. Et plus les événements vont vite – et aujourd’hui ils s’accélèrent au rythme du progrès technique – moins l’Anglais moyen les suit. Sauf quelques hommes politiques ou techniciens, peu d’insulaires même avertis, se rendent compte de la situation tragique où l’Angleterre se trouve placée, ce qui faisait dire à un économiste du parti Libéral qu’il était préférable que les Travaillistes conservent le pouvoir, parce qu’ils sont plus capables d’imposer au peuple de nouveaux sacrifices et qu’il est normal qu’ils poursuivent leur politique jusqu’à ce qu’on en voie les conséquences ultimes.
Le Déficit Britannique et le Bloc Sterling
De jour en jour, en effet, le gouffre où l’économie britannique va s’abîmer s’élargit. Nous avons vu qu’en ces trois derniers mois, le déficit en Dollars dépassait 600 milliards, mais les dernières statistiques montrent qu’à l’égard des pays de l’Union européenne, le surplus antérieur s’est transformé aussi en déficit, et d’importance. Si l’on ajoute à cela les dettes de guerre, tant envers les Dominions et l’Egypte que les Etats-Unis, la perte du pétrole d’Abadan et le coût maintenant de l’expédition d’Egypte, on comprend que la goutte d’eau qui fait déborder le vase est une véritable averse.
La première conséquence est que les Dominions parlent sans ambages de la dislocation du bloc Sterling. Un économiste australien, tout en déplorant la nécessité pour son pays de sortir de cette association, ne voit plus d’autre issue. De même, la Nouvelle-Zélande, Ceylan et le Pakistan ne croient plus possible de verser pour le soutien de la Livre chancelante, tous les excédents de change en monnaie forte que leur vaut les prix élevés des matières premières qu’ils produisent, la laine, la viande, le thé, le caoutchouc. Seule l’Afrique du Sud a intérêt à rester solidaire de la Livre bien qu’elle puisse financièrement et surtout moralement s’accommoder sans elle.
Cet effondrement du bloc Sterling que l’on pouvait prévoir depuis la fin de la guerre, est imposé par les faits, plutôt que par la volonté des financiers, car les Dominions ne sont pas pressés de tomber sous la coupe américaine, et les Américains eux-mêmes qui savent que le fruit mûrit ne sont pas préparés à supporter du jour au lendemain ce surcroît de responsabilités, ce qui permet de prévoir de nouveaux paliers dans la chute.
On peut se demander, en outre, comme devant un arbre qui vacille, de quel côté tombera l’Angleterre : sur l’Europe en se rattachant au continent ou sur les Etats-Unis. Nous pensons que, à la longue, c’est vers l’Europe que Londres inclinera. Pour les Etats-Unis, l’Angleterre serait un poids mort, et pour l’Angleterre une servitude. Pour l’Europe, si enfin une collaboration confiante s’établissait et même si la machine européenne s’en trouvait alourdie, ce ne serait pas cependant sans profit mutuel.
L’Egypte et Suez
Le redressement de la cote travailliste est dû, pour une large part, à la fermeté du gouvernement dans le conflit égyptien. La capitulation d’Abadan rendait plus que nécessaire un raidissement à Suez. La situation était d’ailleurs opposée : A Abadan, il fallait débarquer des troupes ; à Suez, on était en place et il suffisait d’envoyer des renforts. En Egypte comme en Perse, la situation est plus grave qu’on ne le pensait à première vue. Le gouvernement égyptien, s’il ne recourt pas délibérément à la violence, a un plan de boycottage et d’obstruction qui prépare aux Anglais une guerre froide irritante et coûteuse. Nul doute qu’ils ne fassent face et Le Caire n’aura pas le dernier mot, mais là aussi il faudra beaucoup de patience et plus encore de sang-froid.
La Querelle des Pétroles Persans
Le feuilleton de la crise anglo-persane des pétroles s’est enrichi de plusieurs épisodes. Le Conseil de Sécurité auquel Morrison avait fait appel s’est dérobé malgré les concessions que le délégué anglais faisait à l’amour-propre iranien. Il a renvoyé la balle à la Cour Internationale de Justice, c’est-à-dire aux calendes grecques.
Mossadegh, par contre, toujours entre l’hôpital et la tribune, s’est trouvé rétabli pour dîner avec le président Truman. Le Dollar fait de ces miracles. Après la phase de lutte ouverte et le bref intermède des négociations internationales, on en vient doucement à la solution « business », c’est-à-dire vers un arrangement de type commercial, sauf nouvel épisode au prochain numéro.
Corée et Allemagne
Les pourparlers d’armistice en Corée eux aussi ont repris après deux mois d’arrêt. Cela signifie-t-il qu’on entend aboutir ? Si les Russes ont remis les négociations en marche, c’est qu’ils comptent en lier le succès à celui des propositions qu’ils vont faire à l’Assemblée des Nations-Unies qui s’ouvre à Paris le 6 novembre. De plus, ces tractations, comme nous l’avons dit, tout en maintenant la guerre l’empêchent de s’étendre, ce qui correspond aux vues russes et ne contrarie pas celles des Américains.
Cette ligne zigzagante qui caractérise la politique soviétique depuis des mois se vérifie en Allemagne. La campagne pour l’unité s’est assoupie dès qu’il s’est agi de passer à la pratique, et surtout parce que les Allemands de l’Ouest montrent peu d’empressement à retrouver les parents pauvres de l’autre côté du rideau de fer.
CRITON