ORIGINAL-Criton-1951-11-03 pdf
Le Courrier d’Aix – 1951-11-03 – La Vie Internationale.
Le Retour de Conservateurs
Winston Churchill reprend le pouvoir. Succès certes, mais triomphe, point. Pourra-t-il gouverner longtemps avec une majorité si faible ? Et sa politique ne sera-t-elle pas limitée par la pression d’une opposition presque égale à ses moyens ? Tout dépend des succès qu’elle comptera, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Devant les difficultés énormes et la nécessité de mesures impopulaires, on peut conclure que l’équilibre politique de l’Angleterre est encore en question. Le monde libre, pour affirmer sa force, aurait eu besoin d’un verdict clair du peuple britannique. Il ne l’a pas donné.
L’Impression à l’Extérieur
Les Américains n’ont pas accueilli le retour de Churchill avec beaucoup d’enthousiasme. D’abord, parce qu’ils craignent ses initiatives et son caractère impérieux, mais surtout parce que son succès dépend d’eux, c’est-à-dire du prêt qu’ils devront consentir pour défendre la Livre sterling et là, il ne s’agit pas d’un secours mais d’une somme d’importance. Les trois milliards de dollars engloutis en dix-huit mois par le gouvernement travailliste sont un pénible souvenir.
On a dit à Washington : « Combien faudra-t-il que le contribuable américain paye pour que tous les Anglais restent assurés du berceau à la tombe, y compris ou sans leurs lunettes et leurs fausses dents ». C’est en effet, l’énorme charge des assurances sociales intégrales et étatisées qui, venant en Angleterre comme en France d’ailleurs, écraser le budget d’un pays appauvri par la guerre, a rendu difficile sinon impossible le retour à l’équilibre. Il eut fallu procéder par étapes. L’on a voulu tout, et tout de suite. Et il est impossible de faire machine arrière. Donc l’Amérique paiera, puisque l’on ne peut dans l’état de tension présent laisser s’écrouler l’empire britannique. C’est pourquoi aussi, d’un point de vue égoïstement français, nous pouvons craindre que devant la nécessité de nouvelles largesses, les Etats-Unis ne soient plus réticents aux appels des autres quémandeurs.
Les Perspectives en Orient et en Europe
Si en face de la Russie le retour de Churchill n’apporte pas grand espoir d’apaisement, il sera sans doute de toute importance pour le redressement de la situation en Orient. En outre, la politique des Conservateurs sera beaucoup plus compréhensive à l’égard de la France et des problèmes européens en général. Déjà, les premiers entretiens d’Eden font prévoir une rapide évolution en ce sens. L’Angleterre va chercher à rétablir avec le continent, surtout avec l’Italie et la France et peut-être l’Espagne, des relations de confiance qui n’existaient plus. Les Allemands de Bonn espèrent aussi une solution plus rapide des problèmes en suspens.
D’une façon générale le retour au pouvoir d’une personnalité aussi forte donnera confiance à un monde peut-être plus inquiet qu’il n’y a lieu de l’être. La gêne créée par un gouvernement socialiste au milieu d’états qui ont rejeté le socialisme et surtout la perspective d’un affaiblissement progressif de ce facteur considérable qu’est l’Angleterre dans le monde libre créaient un vide redoutable. Churchill à lui seul le comble.
Optimisme
Ce facteur d’optimisme s’ajoute à pas mal d’autres, et nous nous étonnons qu’on n’en tienne pas compte davantage.
Il y a d’abord l’effondrement du communisme en Angleterre et en Suisse aux dernières élections. Il n’était pas bien fort dans l’un et dans l’autre pays, mais ce discrédit total est cependant symbolique. Partout, à chaque consultation, le nombre des voix communistes diminue.
Un autre facteur qu’on commence seulement à apercevoir est la désaffection croissante du peuple russe à l’égard de son régime. Comme nous l’avons souvent noté, le courant remonte loin. S’il n’y a pas opposition ouverte il y a, de plus en plus, apathie et défiance. Quant aux pays satellites, on sait dans quel état de décomposition économique ils se trouvent plongés. Si une possibilité de révolte existait, le régime serait balayé en un instant.
Il y a aussi, et surtout, cette révolution dans l’art militaire que les expériences d’armes atomiques dans le désert de Las Vegas sont en train de préparer. Tout en se gardant d’exagérer, la technique à chaque guerre change considérablement, et de plus en plus vite, et ces transformations sont avant tout l’effet d’innovations industrielles. Ainsi, la supériorité industrielle doit nécessairement jouer de façon de plus en plus évidente en faveur des Américains qui la possèdent.
En Orient
Bien sûr, il y a le Moyen-Orient. Mais nous avons toujours pensé que les troubles de ce côté ne devaient pas être surévalués.
Une guerre froide est commencée en Egypte, mais les moyens du gouvernement de Farouk sont très limités. N’oublions pas qu’outre l’Angleterre, il y a à côté de Suez une république d’Israël qui est toujours juridiquement en guerre avec l’Egypte, et que les Egyptiens ont reçu des Israéliens une dure leçon il y a deux ans. Si les Anglais ne s’y étaient opposés, Israël serait aujourd’hui de l’autre côté du Canal, en place des troupes égyptiennes ; Israël a la seule armée du Moyen-Orient. C’est un contrepoids sérieux, et cela explique la modération dont fait preuve Assam Pacha et la Ligue arabe ; et les hésitations du Liban à refuser de se joindre à la défense du Moyen-Orient proposée par les Alliés, l’agitation politique en Syrie, la prudence des Transjordaniens. Le jeu de bascule en Orient a tôt fait de renverser les positions les mieux arrêtées en apparence. Nous en avons fait l’expérience ces derniers mois. L’Egypte pourrait avant longtemps se trouver isolée.
Le Voyage de Mossadegh
Le président Mossadegh prolonge son séjour aux Etats-Unis. On est très bien soigné dans les cliniques du nouveau monde. Il a préféré ce traitement à un retour triomphal à Téhéran après son succès aux Nations-Unies ; lentement, la solution mi- internationale, mi- commerciale de l’affaire des pétroles mûrit. Encore quelque patience et nous verrons sortir des projets.
Aux Nations-Unies
Maintenant va s’ouvrir à Paris la V° session des Nations-Unies. On en attend beaucoup. Est-ce à tort, est-ce à raison ? Tout dépend des Russes, et ils n’ont pas fait savoir leur jeu. Peut-être ne le composeront-ils qu’au gré des circonstances. Un fait est significatif. Les Américains n’ont pas voulu précipiter la conclusion des accords prévus entre Adenauer et les Commissaires alliés. Les difficultés viennent certes du côté des Allemands qui discutent plus âprement depuis que le ballon d’essai de l’unification a été lancé par Grotewohl. Adenauer aurait cependant préféré qu’avant l’assemblée de l’O.N.U. les relations de Bonn et de l’Occident soient fixées. On a choisi à Washington : mettre les Russes en plus grand embarras en laissant le nouveau statut en suspens. Moscou a la parole.
CRITON