Criton – 1951-11-10 – Le Forum de Paris

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Le Courrier d’Aix – 1951-11-10 – La Vie Internationale.

 

Le Forum de Paris

 

Nous voilà entrés dans la grande saison diplomatique et politique dont Paris est le Centre. Un déluge de discours en perspective, avec pour thème la grande offensive de paix orchestrée par les Occidentaux pour répondre à celle des Soviétiques. Qu’en peut-il résulter ?

Tout le long de ces chroniques depuis la fin de la guerre, le fil directeur pour comprendre la succession des événements, fut qu’il n’y aurait jamais d’accord possible entre le bolchévisme et le monde libre, à moins que les Soviets ne se sentent perdus, ce qui n’est pas le cas.

Cette fois-ci encore, ceux qui espèrent ou feignent d’espérer, un modus vivendi entre les deux mondes seront déçus. Les discours de Beria et de Malinovski sur la Place Rouge à l’occasion de l’anniversaire de la révolution d’octobre, ne laissent guère de doute. Ni en Corée où les pourparlers d’armistice traînent sans résultat, ni à Berlin où le pont aérien pour ravitailler la ville en charbon est sur le point de reprendre, on ne voit de signe d’apaisement. Est-il sûr même qu’une détente soit souhaitable. Evidemment oui, si le partenaire soviétique était de bonne foi. Mais, comme l’a dit Truman dans un accès de sincérité qui n’est pas dans la tradition diplomatique, « un traité avec les Soviets ne vaut pas le papier sur lequel on l’écrirait ». Ce serait encore une tactique de bonne guerre destinée à endormir la vigilance des peuples prompts à se saisir d’illusions agréables.

Un accord est moins que jamais possible car les Soviets ont besoin d’exciter leurs peuples contre un ennemi possible afin de les tenir en alerte par la peur. De plus, dans l’état d’apathie ou de sourde hostilité où se trouvent ces mêmes peuples à l’égard de leur régime, la moindre fissure dans le rideau de fer pourrait être le signe d’une débâcle.

Le voudraient-ils, les Soviets ne peuvent actuellement consentir à aucune des conditions préalables à une détente. C’est pourquoi les Alliés, et Churchill le premier, savent qu’ils peuvent sans risque proposer toutes les mesures de contrôle d’armements, d’élections libres en Allemagne ou ailleurs, et qu’elles ne seront jamais suivies d’effet. Il s’agit en tout cela de se donner le meilleur rôle et de mettre l’adversaire au pied du mur.

 

Le Voyage d’Eisenhower

Plus important que ces luttes oratoires est le voyage d’Eisenhower à Washington. Les expériences atomiques de Las Vegas qui se poursuivent ne peuvent qu’avoir des répercussions sérieuses sur le programme américain et européen d’armement.

Jusqu’ici, il s’agissait de constituer une armée nombreuse, et c’est pourquoi le concours de l’Allemagne était jugé si important par le Pentagone. Mais si cette bombe atomique de campagne est réellement capable d’anéantir une division, une attaque de masse sur un front réduit deviendrait inefficace. Obligés de se disperser, les assaillants ne pourraient mettre à profit leur supériorité numérique. De part et d’autre, des formations trop denses seraient vouées à la destruction, d’où la nécessité de substituer à des bataillons compacts des formations légères dotées d’une grande puissance de feu et surtout d’une grande mobilité ; Du même coup, la défense d’un front réduit comme celui de l’Elbe ou du Rhin, n’exigerait plus que des formations de techniciens très expérimentés et peu vulnérables, soutenus par une énorme aviation.

Si ces vues se trouvent confirmées par des essais multiples et variés, tout le programme militaire du monde libre devrait être révisé. C’est ce qu’Eisenhower est venu discuter dans son pays : Si l’on en juge par les transformations de la stratégie de la première guerre mondiale à la seconde, en fonction des applications scientifiques, il est logique de penser qu’en sept ans depuis la première bombe atomique, et tenant compte de l’accélération du progrès, les principes de la dernière guerre n’ont plus grande valeur.

 

Le Facteur Israélien

Autre fait d’importance, à la chambre des députés de Tel-Aviv, les ministres israéliens se sont prononcés sans équivoque pour l’Alliance occidentale. Les événements actuels, en Egypte comme dans l’ensemble du monde arabe, seraient incompréhensibles si l’on perdait de vue, comme on le fait, le facteur israélien. Le nationalisme n’est là-bas qu’un moyen d’agitation. Ce qui inquiète les dirigeants arabes, c’est la faveur dont jouit Israël auprès de ceux qui dominaient le Moyen-Orient jusqu’ici. L’expansion d’Israël est un facteur inéluctable. Le monde arabe se sent menacé et chercherait au besoin protection auprès de l’U.R.S.S. qu’ils craignent. C’est pourquoi aussi la Ligue arabe est très réservée à l’égard de la cause égyptienne. Un apaisement est déjà dans l’air. Il se précisera avec le temps.

 

L’Accord Allemand

Le chancelier Adenauer a réussi à avancer considérablement les pourparlers avec les trois Hauts commissaires. Le projet d’accord est presque achevé, la seule difficulté sérieuse tourne autour du droit qu’entendent conserver les puissances occupantes, d’intervenir au cas où la démocratie serait menacée en Allemagne par quelque nouvel Hitler rouge ou brun. Les Alliés ont très habilement joué de la proximité de la réunion de l’O.N.U. pour retarder la conclusion d’un traité final. D’abord pour laisser aux Soviets, s’ils désiraient réellement empêcher le réarmement de l’Allemagne de payer pour cela le prix fort, c’est-à-dire de lever le rideau de fer et d’abandonner la guerre de Corée.

En même temps, les Alliés ont fait pression sur le Gouvernement de Bonn qui craint par-dessus tout, si paradoxal que cela semble, une réunification de l’Allemagne qui précèderait sa neutralisation et son évacuation par les quatre armées occupantes. Les Soviets, bien qu’ils n’aient pas l’intention d’abandonner leur zone vont chercher à retarder le plus possible l’intégration de l’Allemagne occidentale au Bloc atlantique. Ils ne le pourront pas indéfiniment. Une fois obligés de se dérober, les accords qui seront prêts n’attendront plus que la signature d’Adenauer et des Occidentaux. Tel paraît être le plan. Aux Soviets de le déjouer, s’ils peuvent.

Quant à l’opinion des travailleurs allemands sur leur maître soviétique, il est illustré par une déclaration d’un groupe d’ouvriers de la Leuna Werke :

« Les Soviets, disent-ils, ont réalisé le régime capitaliste tel que Karl Marx l’avait décrit et s’il revenait parmi nous, il verrait fonctionner cette loi d’airain qui soumet le prolétaire aux normes de rendement, au salaire aux pièces, au refus de toute discussion des conditions de travail, que l’évolution du capitalisme a précisément abolies. Un siècle de lutte du prolétariat aboutit à cette oppression qui n’existe qu’en pays soviétique ».

Gageons qu’on a dû épurer ces déviationnistes.

 

                                                                                  CRITON