Le Courrier d’Aix – 1951-11-17 – La Vie Internationale.
Rien de Changé
Vichinsky a donné à notre précédent article une confirmation que nous aurions souhaitée moins éclatante. Moscou semble avoir hésité au cours de ces derniers mois entre une tactique dilatoire et la continuation pure et simple de la guerre froide. A l’assemblée des Nations-Unies, l’occasion semblait tentante d’amorcer des pourparlers, de les pousser assez loin pour désorganiser les plans de défense atlantique, et déclencher une crise économique et, l’effet obtenu, de rompre à nouveau sous un quelconque prétexte. C’eût été, à nos yeux d’occidentaux, beaucoup plus habile ; au contraire, la lourde ironie de Vichinsky a profondément révolté l’opinion. On ne plaisante pas avec la paix du monde. Et l’homme de la rue, fut-il neutraliste ou sympathisant, en a ressenti le coup. Vichinsky aurait voulu faire le jeu des Américains qu’il ne s’y serait pas pris autrement, car les mines attristées après le fameux discours n’étaient peut-être que de circonstance … Enfin, le fait est là. La guerre sous toutes ses formes continue.
Réactions au Discours Vichinsky
Les réactions sont très nuancées. A Paris, on souhaitait sincèrement un nouveau dialogue. Pour relever le moral assez médiocre des Français, éviter ou ajourner un effort de réarmement avec tout ce qu’il comporte de difficultés financières et de servitudes morales, desserrer la pression américaine, et surtout éloigner le spectre d’une nouvelle Wehrmacht, au moins pour l’immédiat.
Les Projets Anglais
A Londres, le discours Vichinsky n’a pas été pris aussi gravement qu’à Washington. On ne le tient pas pour définitif. L’exposé de M. Eden, très modéré, a bien fait entendre que le gouvernement conservateur ne changerait rien à ses plans pour obtenir des Soviets une explication satisfaisante. On tient à laisser, coûte que coûte, la voie ouverte à une démarche spectaculaire de Churchill à Moscou. Le vieux leader a confiance dans la connaissance qu’il a acquise de l’âme russe au cours de ses entrevues avec Staline pour trouver des arguments décisifs. A lire ses mémoires, on se demande si, après en avoir perdu un bon nombre, il n’a pas encore conservé quelques illusions sur les bolcheviks, à moins que ce ne soit sur son propre pouvoir.
Il est certain qu’il tentera quelque chose pour tenir ses promesses aux électeurs anglais, choisira l’heure où le succès lui semblera possible qui n’est évidemment pas très proche.
Auparavant Churchill ira s’entretenir avec Truman, avec plusieurs de ses ministres pour reconstituer l’alliance anglo-américaine très relâchée depuis la mort de Bevin, et renouer l’étroite collaboration du temps de guerre. Il nous semble que Churchill a aussi quelques illusions là-dessus. Il n’est pas sûr qu’il retrouve la même chaleur et la même communauté de vues qu’il avait réussi à entretenir aux heures tragiques.
L’opinion américaine, des dirigeants au simple citoyen, n’a plus sur la valeur de l’alliance britannique la confiance d’autrefois. Les difficultés de l’Angleterre sont d’une telle ampleur et exigeraient aux Etats-Unis de tels sacrifices, si l’on voulait les résoudre, qu’on s’en tiendra au minimum pour garder un allié indispensable dans le plan de défense, lui conserver la « tête hors de l’eau » comme l’on dit là-bas. Mais de là à une égalité dans le « partnership », une direction conjointe et un partage de responsabilités, il y a loin, d’autant qu’un retour au pouvoir des Travaillistes n’est pas une éventualité à exclure dans l’état de division de l’électorat. Les Américains aiment les placements rentables. Dans le cas anglais, l’investissement serait énorme, et le dividende infime.
La Crise du Dollar
Le retour au pouvoir de Churchill coïncidant avec une pénurie de Dollars plus aigüe qu’en 1947 a accusé la rivalité des gouvernements aux abois. Churchill va-t-il obtenir la grosse part du gâteau déjà réduit que l’Oncle Sam destine à l’Europe ? Aussi les quémandeurs étalent-ils complaisamment leur misère. Un article malveillant, mais bien documenté de la « Deutsche Zeitung », insinue que la crise financière française est volontairement maintenue à son paroxysme pour attirer l’attention des Etats-Unis sur l’urgence d’un secours.
Les Relations Franco-Anglaises
Cela mis à part, on va s’efforcer de faire entrer les relations franco-anglaises dans une phase cordiale. Paris et Washington paraissent d’accord pour réaliser l’armée européenne, mais Londres voudrait qu’on attendît la suprême tentative de Churchill à Moscou.
Nous ne voudrions pas paraître sceptique, mais en dépit de la bonne volonté de Churchill et d’Eden à notre égard, la coopération franco-anglaise, beaucoup plus aisée sur les questions d’Orient et d’Afrique, va être soumise à de nouvelles épreuves en Europe et dans les rapports réciproques avec les Etats-Unis, parce que Churchill veut détourner les Américains de miser sur la France et le continent, et les dissuader de prendre des risques que l’alliance anglaise au contraire ne comporte pas. Unification de l’Europe, Plan Schuman, armée européenne. L’enjeu est grave, Churchill est puissant, les Européens instables, la partie sera serrée.
Le Traité Allemand
La situation politique en Allemagne devient difficile, sinon confuse. Adenauer devait venir à Paris pour rencontrer Acheson, Eden et Schuman. On dit qu’il se récuse et envoie son adjoint. Juge-t-il que les risques d’une entente des quatre occupants sur le dos de l’Allemagne étant écartés, les concessions faites dans le projet d’accord avec les Alliés pourront être reprises, ou cède-t-il plutôt à la mauvaise volonté du parlement de Bonn. La position du Chancelier s’est beaucoup affaiblie depuis quelques mois. Il n’a plus l’autorité pour imposer ses vues. Le réarmement est plus impopulaire que jamais en Allemagne, et la démagogie de Schumacher marque des points. Pour rendre au Chancelier son prestige, il faudrait que les Alliés lui assurent un succès marquant. Est-ce possible ?
Il ne nous reste plus de place pour le périple du Dr Mossadegh, les grandes manifestations silencieuses du Caire, la démission du Cabinet Syrien et d’autres sujets brûlants. Ceux-là, au moins, on est sûr de les retrouver.
CRITON