Criton – 1951-09-29 – Confusion Générale

ORIGINAL-Criton-1951-09-29  pdf

Le Courrier d’Aix – 1951-09-29 – La Vie Internationale.

 

Confusion Générale

 

Les préoccupations électorales ont été pour beaucoup dans la confusion et l’impuissance de la Conférence d’Ottawa. Pour que les démocraties soient efficaces devant un danger extérieur, il faudrait que les autorités qui ont la charge d’y faire face soient à l’abri des vicissitudes politiques. Tout au long de ce demi-siècle cette même critique est revenue d’actualité. On n’a pas encore trouvé le remède.

L’annonce pourtant attendue d’élections anglaises au 25 octobre a permis de renvoyer la conférence qui devait siéger à Rome et de déléguer à des commissions les problèmes en suspens à Ottawa.

 

Les Embarras de Moscou

Il est vrai qu’en regard, la diplomatie soviétique n’est pas mieux assurée. Depuis plusieurs mois, les zigs-zags du Kremlin nous déconcertent. Les dictatures nous avaient habitués à des plans précis, à des résolutions éclairs. Moscou ne sait que faire et se contredit : il demande la Conférence du Palais Rose et la fait échouer ; il demande l’armistice en Corée, fait rompre les pourparlers, les reprend. Il envoie Gromyko et 36 délégués à San Francisco en grand tapage avec l’intention d’occuper la scène pendant deux mois. A peine a-t-on entendu un discours anodin et la délégation repart au bout de huit jours sans souffler mot.

D’autres signes encore montrent une hésitation inhabituelle. Le Kremlin dans l’affaire de Suez se retire sans s’expliquer et menace aujourd’hui l’Egypte, au cas où elle se joindrait au bloc atlantique. Dans la question allemande, Moscou qui veut se concilier l’opinion en reparlant d’unité continue à brimer Berlin.

Cet automne se place sous le signe de l’incohérence, ce qui est plutôt rassurant. Cela veut dire qu’à l’Ouest, l’on n’a plus que faire pour reprendre l’initiative diplomatique.

 

Les Entretiens d’Ernich

 

C’est le problème allemand qui est le plus actuel, celui qui évolue. L’enjeu est d’importance. Il s’agit pour  les Etats-Unis de souder l’Allemagne de l’Ouest au bloc atlantique avant que les Russes n’aient pu offrir aux Allemands un moyen de différer leur décision. Manœuvres et contre-propositions se succèdent.

C’est à Ernich et non à Petersberg que se sont ouverts les pourparlers entre le chancelier Adenauer et les Alliés. A Petersberg, c’était l’Allemagne vaincue qui recevait des ordres, à Ernich, ce sont quatre puissances qui discutent. L’égalité des droits entre les interlocuteurs est pratiquement reconnue dans la « Convention de Paix ». Les seuls droits qui retiennent les anciens occupants devenus « contingent de défense commune » ce sont justement ceux qui garantissent l’entretien des troupes étrangères, en Allemagne, la question de Berlin, celle de l’éventuelle unification de l’Allemagne, problèmes communs à la République de Bonn et aux trois puissances.

En principe, ce sera l’affaire de quelques semaines que le statut d’occupation soit aboli, et supprimée la Haute Commission alliée, ratifié le Plan Schuman et acceptée la contribution de l’Allemagne à l’armée européenne. Moscou a donc à faire vite s’il veut tout remettre en question.

 

Impuissance Soviétique

Mais le peut-il ? Nous ne le pensons pas. La proposition Grotewohl d’élections libres et secrètes dans toute l’Allemagne sera certainement acceptée par Bonn et les Alliés, à condition que ce scrutin soit contrôlé par une commission internationale. En fait, cela équivaut pour la Russie à la levée du rideau de fer.

Nous avons montré dès que la proposition fut connue, l’énorme risque que prendraient les Soviets. Il n’est pas possible qu’ils le prennent et c’est là qu’est le drame. Ce serait la premières brèche par où tout le système soviétique serait submergé. Moscou va se contenter de manœuvres, de promesses vagues, de propagande, mais mis au pied du mur ne pourra aller jusqu’au bout. Les Alliés triompheront alors facilement et la diplomatie soviétique en sera un peu plus discréditée. Les Russes, coincés par la résolution américaine et l’accord Adenauer-Schuman, ont bien essayé d’ébranler la France en rappelant le traité d’alliance de 1945. Il leur reste la chance de faire appel au nationalisme Français dans le cas d’un retour au pouvoir du général de Gaulle. Mais d’ici là, les jeux seront faits.

 

Les Questions Financières à Ottawa

Il n’est pas facile de juger des résultats de la Conférence d’Ottawa. Quand il s’agit d’argent, les partenaires sont moins libres, car il n’y a pas de compromis possible entre une caisse vide et une caisse pleine qui refuse de se déverser. Malgré les appels d’Eisenhower, le Congrès américain, à un an des élections, se sent responsable devant le contribuable, le ministre des finances soigne sa popularité en refusant toute facilité. Par ailleurs, on a assisté à Ottawa, où les petites puissances étaient présentes, à un bloc de celles-ci contre les Trois Grands. Elles ne veulent pas, sous prétexte d’être protégées, être entrainées dans des conflits où leurs intérêts ne sont pas en jeu. Elles veulent une faveur égale dans les subventions américaines pour l’armement. Devant ces difficultés, il était urgent d’attendre l’issue des élections britanniques.

Signalons cependant le succès retentissant de la mission du général de Lattre de Tassigny à Washington. Le Général était chargé par Paris d’une véritable mission diplomatique. Les Etats-Unis avaient mis en œuvre toutes les ressources de la publicité pour lancer le grand soldat dans l’opinion. Ah ! si l’on pouvait dans les deux capitales substituer l’éclat d’un général à l’ombre menaçante de l’autre ! Malheureusement, le prestige de la gloire militaire a beaucoup faibli en Europe et même en Amérique. Le général de Lattre a cependant, en plus du succès, obtenu le maximum de promesses. L’Indochine sera défendue par des fournitures américaines et, en cas d’attaque chinoise, par des soldats américains. Ho Chi Ming peut nuire ; il ne peut plus vaincre. Reste à savoir comment répartir la facture qui est très lourde.

 

L’Affaire des Pétroles Persans

Les héritiers de MM. Attlee et Morrison auront une liquidation difficile. Voici que l’affaire des pétroles persans, pièce aux actes multiples, passe par une crise aigüe. Les techniciens anglais d’Abadan vont être expulsés par Mossadegh. Celui-ci se hâte vers l’irréparable avant d’être renversé. Si les choses vont se précipitant avant les élections en Perse prévues pour la fin novembre, il se pourrait bien qu’une sorte de révolution éclate et que l’anarchie commence. Il n’y a qu’une alternative : ou l’accord avec les Anglais, ou le désordre ; on commencera par le désordre.

Venant en plein feu électoral, ce nouvel épisode de la guerre du pétrole ne pourra être affronté sans risque par Attlee, à moins qu’il n’obtienne l’appui des Conservateurs et ne fasse par avance l’union nationale. L’intérêt du pays passera-t-il avant les préoccupations électorales ? L’enjeu de ce vote est tel qu’on en peut douter. Les Conservateurs seront tentés de mettre à profit les embarras de Morrison pour triompher du dernier gouvernement socialiste dans les grands pays du monde.

 

                                                                                            CRITON