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Le Courrier d’Aix – 1951-09-22 – La Vie Internationale.
Deuxième Acte
La Conférence de Washington ressemble à celle de San Francisco. Le statut de l’Allemagne était prêt. Il s’agissait de faire faire un pas de plus aux opinions publiques toujours réticentes. Le ralliement des Etats-Unis à la notion d’armée européenne a beaucoup facilité les choses. Il s’en faut cependant que le réarmement de l’Allemagne soit accepté d’un cœur léger et cela tant du côté des Allemands dont la masse est résolument hostile au service militaire, que du côté français inquiet au premier signe de résurrection de l’ « éternelle Allemagne ».
La Coopération s’Impose
Il est sans doute nécessaire de répéter ici ces lieux communs : le dynamisme et la force des Allemands ne peuvent être durablement limités ou comprimés. Tôt ou tard, les circonstances en transformation perpétuelle donneront à cette puissance un moyen de se déployer. Tout ce qu’on peut espérer, c’est de préparer le chenal par où cet excès de vigueur pourra s’épancher. Il n’est pas sûr bien entendu, qu’elle ne rompe un jour les digues qu’on aura soigneusement bâties. Mais tout vaut mieux que la politique d’oppression suivie de concessions et de faiblesse de l’autre après-guerre.
Bien qu’il soit impossible d’assurer l’avenir d’un peuple et que ni le Plan Schuman, ni l’armée européenne ne garantissent pour l’éternité des relations pacifiques entre la France et l’Allemagne, ils peuvent à la longue rendre l’idée de guerre anachronique. Il faut préparer l’heure où l’on ne croira plus à la possibilité d’un conflit de chaque côté du Rhin, comme c’est le cas aujourd’hui de chaque côté de la Manche. Ce n’est pas affaire d’institutions, mais de croyance. Il est bon cependant de « plier la machine ». Les organismes sociaux acclimatent les idées.
Manœuvres Soviétiques contre le Réarmement Allemand
Tandis que l’U.R.S.S. à San Francisco s’est heurtée à un barrage infranchissable quand il s’est agi d’empêcher le réarmement Japonais, la lutte contre le réarmement de l’Allemagne offre de meilleures chances. Il se pourrait que les Soviets fassent tous leurs efforts et même des concessions majeures pour l’éviter.
Nous ne serions pas surpris que faute d’autre moyen, les Russes ne proposent de libérer leur zone et de laisser se refaire d’unité de l’Allemagne libre d’occupants, et maîtresse de son destin. Ce serait pour l’U.R.S.S. un gros risque, moindre cependant que celui d’une armée allemande sur l’Elbe prête à libérer ses compatriotes et à reprendre les provinces perdues au-delà de l’Oder. C’est bien ce que propose Grotewohl en acceptant que des élections libres et secrètes aient lieu dans les deux Allemagnes. Il se peut que cette offre soit de pure propagande parce que les Russes sont capables, au moment d’organiser les élections, d’en rendre les modalités inapplicables et d’arriver, comme à Kaesong, à une impasse sur des questions de prestige ou de procédure. C’est pourquoi la proposition Grotewohl, au lieu d’être un coup de théâtre, a à peine été relevée.
La diplomatie Russe s’est discréditée. Il lui est impossible d’utiliser maintenant pour agir sur l’opinion allemande une proposition qu’il y a deux ans aurait eu un retentissement capable de retourner les esprits. Il se peut cependant que les Russes soient sincères. Ils mettraient les Alliés en demeure d’évacuer l’Allemagne et rendraient ainsi la position des forces américaines difficiles en Europe. Grâce à leur prépondérance militaire ils pourraient, dans l’avenir, réussir un putsch communiste analogue à celui de Prague. Préfèreront-ils cette solution pleine d’aléas, au spectre de la Reichswehr. Qui sait ?
C’est sans doute pour cela que les Américains pressent le mouvement. Ils savent bien au fond que la troisième guerre mondiale n’est pas pour demain. Mais ils veulent lier l’Allemagne occidentale au Bloc atlantique avant que les Russes n’aient pu trouver la combinaison qui les en détourne, les Allemands étant toujours capables de jouer le jeu de bascule, soit faute de conviction démocratique, soit par simple intérêt ! La France entre dans la collaboration avec l’Allemagne à pas prudents et résignés, mais à défaut de vue claire, l’opinion sent obscurément que la sagesse porte dans ce sens.
Le Blocus Occidental
Un des points de friction les plus irritants entre les Etats-Unis et l’Angleterre est le refus de celle-ci de réduire au minimum ses échanges avec le bloc soviétique.
Il est certain que l’embargo décrété par les Américains sur le matériel stratégique a créé des difficultés aux Soviets. Ceux-ci néanmoins profitent de toutes les fissures, et c’est surtout du côté anglais qu’il s’en trouve. Aussi peut-on dire à Washington que les soldats américains sont tués avec des matières fournies par leurs Alliés. Ce n’est, hélas, pas une histoire nouvelle et nous avons connu les barbelés faits de notre fer où les soldats français venaient mourir.
Les Anglais pensent à leur balance commerciale et ne veulent pas renoncer aux avantages du troc avec les Russes. Ce qui n’empêche pas, malgré les statistiques de fantaisie, l’industrie du bloc soviétique de marquer le pas. « La Pravda » reconnaît que charbon et fer ont été cette année insuffisants pour alimenter les usines sidérurgiques qui ne tournent qu’à 70% de leur capacité. Malgré le caoutchouc fourni par Ceylan, les camions manquent de pneus. Mais c’est la situation agricole qui dans les pays communistes reste la plus aigüe et rendrait très aléatoire une campagne militaire. Malgré une récolte exceptionnelle en Russie, l’excédent exportable sera très faible, la collecte et le stockage étant très défectueux et le rationnement chez les Satellites n’est pas près de s’atténuer. A ce sujet terminons par cette perle relevée par «Le Monde » dans un journal hongrois : « En organisant le rationnement, en instituant la carte de pain, nous avons déjoué les manœuvres de l’ennemi ! ».
Cela nous fait rire mais au fond, c’est tout le secret du pouvoir stalinien. Persuader le peuple qu’il est menacé par des ennemis invisibles, par des armées étrangères aux frontières et des espions dans ses rangs pour lui faire accepter toutes les privations et toutes les servitudes. C’est pourquoi la paix entre les deux blocs est impossible tant qu’il y aura d’un côté cette tyrannie. Pour tenir le peuple, il faut lui forger des ennemis.
CRITON