Criton – 1952-09-13 – La Dictature Refleurit

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Le Courrier d’Aix – 1952-09-13 – La Vie Internationale.

 

La Dictature Refleurit

 

Tandis que le Politburo reconsidère sa politique après la réception de Chou en Laï et avant la réunion du Congrès du Parti communiste prévue pour le 5 octobre, l’actualité internationale met en relief l’avènement de deux dictatures, celle de Naguib au Caire, celle du général Ibanez au Chili.

 

L’Égypte

La rupture entre le général Naguib et le civil Ali Maher n’est pas une surprise. C’eut été le premier exemple dans l’histoire d’un duumvirat où civils et militaires se seraient réellement partagé le pouvoir. Ou bien le militaire se transforme en civil comme Perón, ou le civil endosse un uniforme d’emprunt comme le généralissime Staline, mais toujours les deux qualités finissent par se confondre dans le même homme, et si la moindre dualité de pouvoir subsiste, si atténuée qu’elle soit, comme dans le cas de Mussolini ou d’Hitler, tôt ou tard, le conflit reparaît. C’est donc par la force des choses, si ces intentions au départ étaient sincères, que le général égyptien a assumé la totalité du pouvoir. Reste à savoir si sa position s’en trouve réellement renforcée dans un pays où les masses, en faveur desquelles le mouvement est dirigé, n’ont aucune organisation, aucune conscience collective.

En dehors de l’armée, qui ne constitue ni une opinion, ni un parti, il faut bien qu’une formation politique appuie l’autorité. Il faut au dictateur l’aide et la propagande d’un parti. Si le Wafd est dissous, il ne reste que les Frères Musulmans qui aient assez de force pour épauler Naguib. Est-ce dans la voie du progrès social qu’ils l’engageraient ou vers le fanatisme religieux xénophobe et rigoriste ? L’aventure Naguib est intéressante à suivre comme on suit le dompteur ou l’équilibriste. Il est difficile de croire que l’Égypte y trouvera la stabilité.

Les Américains avaient fait à Naguib bon accueil. Cette association du pouvoir civil et du pouvoir militaire pour réaliser la démocratie sociale avait de quoi leur plaire, et Acheson s’était hâté d’applaudir. Il doit le regretter. Quant aux Anglais, les événements ne peuvent que les servir. Étant en place au Soudan et à Suez, ils vont gagner du temps pendant que Naguib sera aux prises avec les politiciens. Le Général ne pourra rien faire qui puisse lui attirer des difficultés supplémentaires avec les puissances occidentales dont il attend au surplus des armes pour ses troupes. Et si une période d’anarchie s’ensuivait, elle ne ferait que retarder les décisions désagréables pour la puissance britannique.

 

Au Chili

L’arrivée, ou plutôt le retour d’Ibanez au pouvoir au Chili après l’établissement de la dictature Estensero en Bolivie va par contre ajouter beaucoup de difficultés à la politique des Etats-Unis en Amérique latine. Le Chili avait fait de sérieux progrès dans la voie de la démocratie et le précédent gouvernement avait réussi à concilier les intérêts nationaux avec les besoins de ses clients étrangers qui avaient mis en valeur les richesses essentielles du pays : le cuivre et le nitrate.

On peut se demander si le retour d’Ibanez ne marque pas une orientation vers un Péronisme dont les conséquences pour l’Argentine en matière économique se sont révélées désastreuses. Heureusement qu’il y a toujours un abîme entre les promesses électorales et les exigences du pouvoir. Cependant, dans des pays encore mal équilibrés, des mesures excessives et inconsidérées sont toujours possibles. Ibanez suivra-t-il la voie modérée de Vargas au Brésil ou celle de Perón ? En tous cas, étant donné l’importance numérique et l’influence de l’Amérique latine à l’O.N.U., ce nouveau facteur d’incertitude peut inquiéter les puissances occidentales et pas seulement les Etats-Unis.

 

Les Négociations sur la Sarre

Mais ce sont là pour les Européens des problèmes secondaires. Il n’est pas exagéré de dire que la question dont dépend aujourd’hui l’avenir de l’Europe est l’affaire sarroise. C’est la solution de cette difficulté majeure qui commande l’avenir. Les négociateurs Français et Allemands paraissent en avoir pleinement conscience, et c’est déjà beaucoup. Les opinions publiques si mal informées qu’elles soient par des politiciens intéressés, le sentent également. Il est difficile d’espérer trouver un règlement qui donne toute satisfaction aux trois parties. Mais le vote récent des Sociaux-démocrates sarrois en faveur de l’européanisation a une valeur impérative pour les Allemands et trace en même temps pour les Français les limites de leurs exigences.

Malgré les difficultés évidentes, nous avons été optimistes quant à l’issue des négociations. Les dernières nouvelles si réservées et obscures qu’elles soient, confirment et accentuent cet espoir. Les Etats-Unis de leur côté pèseront de tout leur poids en faveur d’un compromis. Un accord aurait en outre l’avantage de renforcer les institutions du Pool Charbon-acier dont la mise en place se révèle laborieuse. L’édifice de la nouvelle Europe y trouverait sa pierre angulaire.

 

L’Entente Yougoslavie-Grèce-Turquie

Un autre aspect encourageant de la situation vient des Balkans. A l’entente Gréco-turque déjà bien assise, vient enfin s’ajouter après de longs mois d’incertitude un commencement de participation yougoslave. Tito ayant accepté l’aide des puissances occidentales qui l’ont octroyée avec une générosité qui a par moments un peu surpris, est obligé d’en payer le prix. Malgré sa répugnance à s’intégrer dans le Bloc occidental, il a trop de difficultés pour se retrancher dans une neutralité même partielle ; son régime ne peut vivre économiquement que si ses relations avec l’Italie et la Grèce deviennent normales ; cela suppose un règlement de la question de Trieste et de l’affaire macédonienne. Sous la pression du Bloc soviétique et des exigences normales des Occidentaux il devra s’aligner. Si l’heure n’est pas encore venue, elle paraît devoir inévitablement sonner avant longtemps.

 

Aux Etats-Unis

La campagne électorale aux Etats-Unis poursuit sa course sans grand éclat. Le général Eisenhower lui-même se fait au métier de politicien, ce qui parfois gêne ses admirateurs. Devant les fermiers du Middle-Ouest, il n’a pas hésité à faire de la surenchère. Sur les promesses et les réalisations des Démocrates, il n’a pas craint de s’attaquer au « solide Sud » où il a réussi à détacher des démocrates un nombre important de notabilités. Comment faire de la politique en restant honnête homme, il n’est ni le premier ni le dernier à se poser l’amère question.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1952-09-06 – Fin d’Été

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Le Courrier d’Aix – 1952-09-06 – La Vie Internationale.

 

Fin  d’Été

 

Cet été que certains prévoyaient si troublé a été le plus calme que nous ayons connu depuis longtemps. On a beaucoup travaillé. Quant à la rivalité des deux mondes, elle est restée au point mort et probablement y demeurera.

 

L’Orientation des Soviets sur l’Allemagne

Il y a bien eu une note soviétique sur l’Allemagne, mais on ne prend plus cela au sérieux. Les politiciens eux-mêmes n’en font plus un usage électoral. Y aura-t-il cet automne un nouveau « Palais Rose » ? On sait que le dialogue est inutile cependant, si discréditée qu’elle soit, la diplomatie Soviétique demeure redoutable, non pas dans le cercle des chancelleries, mais dans les parlements et sur la place publique. Son but aujourd’hui est d’empêcher la ratification des accords contractuels avec l’Allemagne de Bonn et la formation d’une armée européenne.

En France, elle a deux puissants alliés, ses communistes et l’extrême-droite. Des sondages ont été faits même à l’échelon ministériel pour amener la France à lier sa politique allemande à celle de l’U.R.S.S., c’est-à-dire perpétuer la coupure de l’Allemagne en deux et neutraliser militairement les tronçons.

Les Soviets n’ont jamais eu d’autre but : faire de l’Allemagne orientale un satellite et si possible, avec le temps, gagner l’occidentale au communisme ou tout au moins obtenir une évacuation militaire qui mettrait pratiquement les Américains hors d’Europe. Pour cela, puisqu’il n’est plus question de recourir à la force, l’accord de la France est indispensable. En évoquant le péril allemand, en offrant un démembrement permanent de ce pays, on trouvera toujours beaucoup d’auditeurs en France. Comment cependant les Soviets concilieront-ils cette manœuvre avec leur propagande en faveur de la réunification de l’Allemagne ?

On le saisit déjà dans leur note récente : il y aura deux gouvernements allemands qui harmoniseront leurs politiques et tendront à fusionner. Les Soviets n’ont pas peur de la contradiction, et la propagande trouve toujours une formule.

 

La Question Sarroise

C’est devant ces suggestions soviétiques encore voilées mais facilement discernables qu’Acheson et Truman cherchent, avant l’élection du 4 novembre, de réaliser leur programme d’unification européenne. Pour ce qui est de l’Allemagne, tout dépend de la solution du problème sarrois. Aussi, M. Donnelly multiplie-t-il ses démarches auprès d’Adenauer et de Schuman afin de trouver une formule médiative. L’accord sur la Sarre fait, l’Europe est en marche. La Sarre européanisée devient et le berceau du nouveau monde, et le symbole de la Paix Franco-Allemande. Cela est-il possible ? Les délais sont un peu courts, ce genre de projet a besoin de mûrir ; il faut que l’opinion s’y intéresse, qu’il devienne familier. C’est dans les semaines qui viennent une très grosse partie qui va se jouer. A tout prendre, nous pencherions pour le succès. Mais ce n’est qu’un pronostic.

 

Le Sauvetage de la Livre

De toutes les nouvelles qui mériteraient une étude, la plus importante concerne le sauvetage de la Livre Sterling. Après la nouvelle hémorragie de ce mois, 44 millions de dollars malgré les restrictions d’importations, la monnaie anglaise ne peut plus attendre. Bien que le Gouvernement Truman ne puisse pas prendre de décisions, le plan que l’on prépare à Washington pour éviter la faillite de l’Angleterre a reçu par avance l’approbation de la future administration.

Le fait qu’on en laisse complaisamment publier les modalités contribue au soutien de la devise en péril. Les Américains savent qu’en dehors de graves conséquences politiques qu’aurait une chute du Sterling, elle provoquerait aussi une restriction catastrophique des échanges commerciaux internationaux déjà fort réduits du fait des crises du Franc et de la Livre. On paraît s’orienter vers l’établissement de contrats à long terme d’achats de « commodities » qui garantirait au Bloc Sterling un revenu en Dollars évaluable par avance et sur lequel les échanges pourraient s’équilibrer, cela sans préjudice d’un prêt considérable analogue à celui de 1945, mais selon des modalités différentes, sous forme de fonds de soutien. Cela suffira, sinon matériellement du moins moralement, espère-t-on.

 

Le Rapport Draper

Enfin, le rapport Draper est venu souligner la nécessité pour les Etats-Unis d’ouvrir leurs portes aux marchandises européennes. Déjà le « Cheese Act » est pratiquement aboli. Truman a maintenu l’importation des montres suisses.

Cependant, quel que soit le degré de libéralisation des échanges et de l’abaissement des tarifs douaniers américains, le trou en Dollars ne sera pas pour cela comblé. Il faudra faire mieux, surtout si le programme d’armement se ralentit parce que l’on renoncera à la production massive d’armes dont l’efficacité serait de trop courte durée.

En tous cas, on peut être assuré que la crise des monnaies européennes sera surmontée coûte que coûte. Naturellement, le Commonwealth, la France, l’Italie continueront à vivre difficilement et sur de brèves échéances, mais il n’y aura pas de drame spectaculaire, c’est ce que nous avons toujours écrit ici. Reste néanmoins que seule l’Angleterre, à moins de réformes profondes ne pourra jamais retrouver une vraie solvabilité.

 

La Campagne pour la Présidence

La campagne électorale aux Etats-Unis commence à s’animer. Le gouverneur Stevenson a pris un meilleur départ qu’Ike qui déjà dans sa lutte contre Taft avait au début déçu. Aujourd’hui, comme hier, il faut bien que le public se passionne et qu’il ait le sentiment que les jeux ne sont pas faits. D’ailleurs, le Parti démocrate a de sérieux appuis et n’était la personnalité d’Eisenhower, les Républicains seraient encore battus, semble-t-il, car il y aura près de 100 millions d’électeurs dont à peine plus de la moitié votera effectivement. Comment sonder cette mer ?

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1952-08-23 – Propos d’Août

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Le Courrier d’Aix – 1952-08-23 – La Vie Internationale.

 

Propos d’Août

 

La diplomatie est en vacances, non seulement par l’effet de la saison, mais aussi parce que l’avenir du monde paraît fixé sur les positions actuelles. Les rapports du monde occidental et du bolchévisme sont établis sur un point mort  d’où l’on ne voit pas quel évènement pourrait le tirer. Les conversations sur l’Allemagne ne sont même plus en question ; les quotidiens oublient de parler des réunions de Pan-Mun-Jon. Enfin l’échange récent de petites notes sans conviction sur l’Autriche n’a même pas laissé le temps à l’espérance …

 

L’Orient

Par contre, les événements d’Egypte et de Perse restent le point chaud de la situation. Ce que nous avions dit de Naguib au lendemain de son coup d’Etat alors que l’inquiétude débordait des chancelleries dans la presse, semble jusqu’ici point par point confirmé. Un mois à peine s’est écoulé et voilà le militaire en conflit avec les politiciens – en l’espèce le Wafd – et le Général sur la pente fatale de la dictature qu’il avait peut-être sincèrement souhaité d’éviter. Encore un pas et nous verrons en Egypte le fascisme avec son mélange d’autoritarisme et d’étatisme, de démagogie sociale et de rigueur policière : Mussolini au bord du Nil. Epuration des partis, relèvement du niveau de vie des fellahs et des ouvriers, partage des terres, rénovation de l’armée. Voilà le programme. Il se peut que Naguib réussisse. Pour notre part, nous n’y croyons pas : question d’impressions de souvenirs historiques, de pressentiment peut-être. Le mameluck ne restera pas longtemps maître au Caire et une vraie révolution sociale ne se fera pas brusquement en Egypte.

En tous cas, la dictature de Naguib n’est pas, comme on le prétendait, défavorable aux intérêts occidentaux. Il a besoin d’armes et d’appuis financiers. Il aura évidemment à flatter la xénophobie que tous les politiciens ont excitée mais dans la coulisse, les conseils de Washington ne seront pas négligés, et les conversations avec Londres sur Suez et le Soudan pourront continuer à petits pas vers une solution encore lointaine. Reste à savoir si le Général égyptien aura réussi à convaincre les Américains qu’ils ont intérêt à l’appuyer. Le décret sur la protection des capitaux étrangers investis en Egypte est un premier geste vers Washington. Truman et ses conseillers ont-ils une politique cohérente en Orient ? Ce n’est pas sûr. Ils ont jusqu’ici suivi la politique anglaise comme pour profiter de l’expérience de ceux-ci, prenant naturellement une attitude différente de celle qu’ils voyaient ou croyaient voir prendre à leurs rivaux. Un peu comme un joueur malhabile qui contrecarre à tout coup son adversaire. Non seulement les Américains manquent d’expérience dans ces pays, mais ce qui les gêne et les déroute c’est que la politique du Dollar n’y est pas toujours efficace. Elle l’est quand il s’agit d’acheter un Scheik tout puissant, plus du tout quand des rivalités politiques opposent des clans entre eux. Et puis, ils n’ont pas la patience des Anglais et l’aisance à se mouvoir dans des situations instables où l’on peut retourner son jeu à l’occasion.

Ces remarques valent autant à Téhéran qu’au Caire. Là comme ailleurs, quand cela ne va pas pour eux, les Anglais laissent l’affaire cuire dans son jus. Est-ce à dire qu’il y a entre Londres et Washington une vraie querelle à ce sujet comme on le lit un peu partout ? Les deux pays diffèreront toujours d’opinion, mais il n’y a aucune raison de supposer qu’il y ait eu ou qu’il y aura un véritable conflit d’attitude. De plus, rien n’indique que les Russes méditent une action en Perse. Même si, mettant les choses au pire, le parti Tudeh prenait le pouvoir, les Soviets se garderaient bien de se montrer, ce serait gâter leur cause.

 

Les Commandes « Off Shore »

On a beaucoup appuyé sur les divergences de vues entre les Etats-Unis et la France au sujet de ces fameuses commandes de matériel de guerre qui devaient aider notre industrie à tourner et remplir de Dollars les caisses du Trésor. On a exploité à fond l’incident comme une preuve de mauvaise volonté de Washington et d’une crise de l’Alliance Atlantique. Faut-il dire que cette indignation est plus politique que fondée ?

Le véritable problème ne se passe pas sur le plan financier. Les Etats-Unis ont plus d’un moyen de nous ravitailler en Dollars. En dernier recours, un emprunt extérieur est toujours possible. Il s’agit au fond d’un problème stratégique dont nous avons déjà parlé ici même, à plusieurs reprises et depuis longtemps. La technique militaire depuis l’application de l’artillerie atomique a tellement changé qu’il n’y a plus intérêt à équiper la future armée française de matériel qui sera démodé avant d’être sorti. La même question se pose aux Etats-Unis avec une intensité croissante. Des modèles d’avions encore au stade du dessin sont déjà annulés par les engins destinés à les détruire. Les Etats-Unis sont en quelque sorte pris de vitesse par leur propre progrès scientifique. D’autre part, ce progrès vertigineux rend chaque jour moins probable une agression soviétique généralisée. Le retard des Russes dans ce domaine s’accroît sans cesse, et la part de leur potentiel de guerre qui n’est pas démodé doit être actuellement très réduite. Il en résulte que l’urgence d’un réarmement matériel est moins grande qu’auparavant. Il est moins pressant d’équiper le plus de divisions possibles qui seraient sans doute incapables de manœuvrer dans le cadre étroit du front européen. Nous sommes convaincus que l’ère des armées  de masse est révolue. De petits groupes de techniciens, très instruits, très entraînés, très mobiles, le plus dispersés et dissimulés qu’il se peut, tiendront les lignes de bataille, et dans ce nouveau mode d’opérations, les Russes conservent peu d’avantage. Faut-il donc, pour permettre à des usines équipées pour cela, de fabriquer en série des canons ou des tanks qui ne serviraient qu’à faire tuer du monde, et s’obstiner à gaspiller des forces et de l’argent ? N’en doutons pas : une solution interviendra plus intelligente que celle-là. Tant pis si des intérêts privés en pâtissent.

 

La Situation Anglaise

On assiste non sans tristesse – car on ne doit pas se réjouir d’avoir raison – à la lente et inexorable aggravation de la situation économique et financière de l’Angleterre, et l’on voit ce grand pays, si souvent héroïque, incapable de trouver ou même d’énoncer une solution. John Bull les bras croisés, stoïque et immobile coule sur son bateau. Et pour montrer la complicité mauvaise du sort, tous les facteurs jouent contre le redressement. Le prix des matières importées reste élevé tandis que celui des objets exportés baisse du fait de la concurrence. Les matières premières avec lesquelles le Commonwealth se procure des dollars baissent (caoutchouc, étain), tandis que le cuivre, le pétrole et l’acier sont stables au plus haut cours. Le prix de la vie augmente en Angleterre tandis qu’il s’équilibre partout. Les revendications de salaires semblent difficiles à rejeter. Les restrictions à la consommation intérieure sont arrivées au point où l’on ne peut pas serrer la ceinture sans accident. En novembre, le sort de la Livre sera décidé par les ministres des Finances du Commonwealth réunis. On ne voit pas quel miracle en sortira. Une Livre flottante, puis dévaluée ? Et après ?

 

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Criton – 1952-08-02 – La Sarre, nouvelle Etape

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Le Courrier d’Aix – 1952-08-02 – La Vie Internationale.

 

La Sarre, Nouvelle Etape

 

L’attention du monde est absorbée par des événements spectaculaires. L’abdication soudaine de Farouk en Egypte, la mort d’Eva Perón. A peine a-t-on commenté un fait d’autre portée, la reprise inattendue des conversations franco-allemandes sur la Sarre menées dans un esprit que le chancelier Adenauer qualifie d’amical. Comme nous le disons depuis quelques temps, un vaste plan d’ensemble pour coordonner la politique des pays occidentaux est mis en œuvre après un accord que l’on peut deviner et que des faits comme celui-ci confirment. Là est l’essentiel.

 

Les Evénements d’Egypte

Nous avons été les premiers surpris par la facilité avec laquelle le roi Farouk a cédé son trône. On savait le souverain peu populaire, et sa conduite ne le désignait guère à l’affection de son peuple. Mais la dynastie et le régime semblaient lui conserver quelque autorité dont il avait usé non sans habileté dans le conflit avec le Wafd. Faut-il tirer de ce coup d’état militaire en Egypte des conclusions définitives ? Faut-il croire à un mouvement de nationalisme révolutionnaire qui se propage à travers l’Islam tout entier et le signe d’une disparition prochaine de l’influence occidentale dans le monde musulman ?

Les faits sont plus complexes et moins significatifs. L’Egypte va évoluer pour un temps, comme la Syrie, vers une dictature militaire plus ou moins camouflée, qui cherchera des succès de prestige. Elle regardera plutôt vers Israël dont elle a à venger l’humiliante défaite de 1949 que vers Suez et le Soudan. Il lui faudra des armes et ne pourra mécontenter ceux qui peuvent en fournir : les Occidentaux. Les premières déclarations du général Naguib sur la question soudanaise sont les plus conciliantes que l’on ait entendues depuis le début du conflit anglo-égyptien.

Cette dictature militaire ne manquera pas au reste d’adversaires et les intrigues politiques ne cesseront pas pour autant. D’abord, la fraction importante de l’armée fidèle à Farouk et que Naguib vient de réduire, le Wafd qui embrasse le dictateur pour mieux l’étouffer, et les frères musulmans dont le fanatisme religieux ne s’accommodera pas des compromis inévitables. Pour ne rien dire des socialistes et des communistes prêts à profiter de toutes les crises. Prenons donc l’événement comme un épisode d’une histoire coupée d’explosions politiques dont il est impossible de prévoir le déroulement et le rythme.

 

Le Jugement de Karlsruhe

Revenons plutôt à l’essentiel : d’abord les jugements de la Cour suprême de Karlsruhe qui prépare les voies à la ratification des accords contractuels entre l’Allemagne de Bonn et les Occidentaux, et l’établissement de la Communauté de défense européenne avec participation allemande. La Cour a en effet rejeté le recours des socialistes qui voulaient qu’une réforme constitutionnelle votée à la majorité des 2/3, ou de nouvelles élections précède cette ratification dont l’actuel Parlement n’aurait pas le pouvoir de décider. Selon le programme établi, les Conservateurs anglais qui ont la majorité à Westminster voteront ces jours-ci ces mêmes accords : la France terminera.

 

La Sarre

Enfin surtout, le grave problème de la Sarre est entré beaucoup plus tôt que les plus optimistes ne pouvaient l’espérer dans une phase qui pourrait être décisive. Il n’y a pas longtemps qu’Adenauer affirmait l’impossibilité de s’entendre là-dessus avec la France et prétendait porter le différend devant l’assemblée de Strasbourg. Il paraît aujourd’hui acquis à la solution de l’européanisation du territoire, et l’accord serait prêt pour que des élections libres aient lieu en Automne à la Diète Sarroise, élections dans lesquelles Français et Allemands s’interdisaient de peser. De son côté, le président sarrois, Hoffmann, a énuméré une série de points qui expriment ses vœux au sujet de l’avenir du territoire et n’a rencontré, ni en France, ni en Allemagne de critique officielle. Tout se passe comme si Sarrebrück allait devenir dans un avenir relativement proche la première capitale de l’Europe future. On n’ose y croire car ce serait le plus grand événement de l’après-guerre.

 

Le Choix des Candidats à Chicago

Une satisfaction unanime à l’étranger a accueilli le choix de la Convention démocrate de Chicago qui a désigné le gouverneur Stevenson comme Candidat à la Présidence. On s’accorde à dire que quel que soit le résultat de l’élection de novembre, la politique américaine n’en serait pas changée. L’assurance de cette continuité est inestimable pour l’Europe. Au demeurant, on peut se demander si entre le démocrate conservateur qu’est Stevenson et le républicain libéral qu’est Eisenhower, les désaccords politiques et électoraux ne sont pas de pure forme. Le vague des programmes des deux partis est tel que l’électeur ne pourra se décider que par une préférence sentimentale. La popularité d’Ike et surtout le besoin d’un changement d’administration doivent être déterminants.

 

En Iran

En Iran aussi, malgré les soubresauts de ces derniers jours, l’évolution de la situation n’est pas aussi périlleuse qu’on le pense. Pour l’Orient, répétons-le, il faut une optique spéciale et ne jamais s’abandonner à l’émotion et aux jugements catégoriques. Le Shah de Perse dont la situation paraissait menacée, a renoué avec Mossadegh qu’il avait cherché, il y a quelques jours, à renverser. Tandis que les députés à Téhéran manifestent contre les missions militaires américaines, Mossadegh, lui-même embarrassé par l’inextricable situation pétrolière, paraît disposé à s’adresser aux Etats-Unis pour une nouvelle tentative d’arbitrage. C’est le pays de la contradiction permanente.

 

Yougoslavie et Balkans

Autre signe encore d’une coordination des politiques occidentales : Tito qui est pressé de besoins d’armes et d’outillage tend de nouveau la main à l’Italie et se déclare prêt à négocier sur Trieste. Enfin, l’épineuse question du commandement terrestre en Grèce et en Turquie a fait un dernier pas ; c’est un général américain qui le prend en charge. Il est probable que l’évolution de la politique anglaise, tant à l’égard des questions européennes que des problèmes méditerranéens est en corrélation avec les difficultés économiques de plus en plus aigües en Grande-Bretagne. Le gouvernement Churchill ne peut plus être sauvé que par Washington, et le temps presse.

 

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Criton – 1952-07-26 – Orages sur l’Orient

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Le Courrier d’Aix – 1952-07-26 – La Vie Internationale.

 

Orages sur l’Orient

 

Les soubresauts de la politique en Perse et en Egypte ont détourné l’attention des problèmes majeurs. Nous avons dit en son temps qu’il faudrait beaucoup de patience pour que les problèmes orientaux qui procèdent par brusques explosions suivies d’accalmies confuses, évoluent vers une solution durable. Il semble que nous en sommes encore fort loin.

 

En Perse

Rappelons que la question persane est la plus grave : le Communisme sous la forme du parti Tudeh y joue un rôle ; l’U.R.S.S. surveille et attise le feu. Le scénario des derniers incidents de Téhéran répète les précédents. La lutte s’établit entre le Shah dont l’autorité est faible et les intentions raisonnables, et un fanatisme xénophobe sans réalisme ni programme, et le pays souffre. Un homme pouvait ramener la Perse dans les voies de la sagesse, le vieux politicien Ghavam Sultaneh. Avec l’appui du Shah il a essayé. Il était trop tôt. Il a échoué. Mossadegh revient et dispute au Shah le contrôle de l’armée, dernier rempart de l’ordre.

L’attitude des Occidentaux s’est faite de plus en plus passive. Les Anglais, représentés par la Compagnie pétrolière Anglo-Iranian, ne souhaitent pas de revenir à l’exploitation qui exigerait, non seulement un autre climat politique en Perse, mais des capitaux d’une rentabilité douteuse à la merci d’un nouveau coup d’état. Les Américains qui profitent de la fermeture des raffineries d’Abadan, s’accommodent fort bien d’une neutralisation des richesses du pays pour que les Russes ne puissent s’en servir ; or ceux-ci n’ont pas les moyens de transports nécessaires pour acheminer vers leurs ports le pétrole iranien, et la Perse ne peut leur confier la direction des raffineries, au risque de se trouver au centre d’un conflit international.

La question ne peut que pourrir et personne ne peut, ou ne veut, la résoudre. Mossadegh avait cru que le monde ne pouvait se passer de son pétrole, ce qui s’est révélé faux. Quant aux répercussions d’une grave crise financière et économique en Iran, il ne faut pas en exagérer l’urgence dans un pays pauvre sans industries nationales, d’un niveau social et matériel encore médiéval. Les pressions de cet ordre, décisives dans les pays d’Occident, se perdent ici dans le désert.

 

En Egypte

La situation n’est pas sans analogie en Egypte où sont aux prises le roi Farouk, un peu plus solide que le Shah, et le parti du Wafd, plus prudent et moins fanatique que les Mossadegh et Masami. Entre les deux, l’armée, elle-même divisée, joue un rôle équivoque. La situation économique est moins grave qu’en Perse, et le peuple dans sa masse moins violent. Les Anglais sont aussi plus forts, parce qu’ils demeurent en place, à Suez et au Soudan, et n’ont aucune hâte à modifier le « statu-quo » qui, pour précaire qu’il soit, est moins onéreux que n’importe quel traité amiable qui exigerait des sacrifices. Enfin, l’influence soviétique est pratiquement faible.

Là aussi, bien des épisodes à prévoir avant qu’on sorte du chaos.

 

La Convention Démocrate de Chicago

Pas de surprise majeure à envisager à Chicago. Il y avait deux candidats possibles à la nomination pour la présidence, qui seuls pouvaient éviter l’éclatement du parti sur la question des droits et de l’emploi des Noirs, entre les Conservateurs du Sud et les « new dealers » du Nord. C’étaient le vice-président Barclay – qui est hors de cause en raison de son âge – et le gouverneur de l’Illinois Stevenson – qui refusait d’entrer en lutte – Comme il est seul à pouvoir réunir sur son nom les suffrages de deux fractions si éloignées du Parti démocrate parce que le Sud l’a supporté et le Nord s’y résigne, il devra contre son gré accepter la nomination. Il est douteux que par la suite il puisse exercer un attrait suffisant sur les centrales syndicales dont il n’est pas l’homme et qui sont seules capables, dans une certaine mesure, de peser sur la balance.

Pour tenter de vaincre Eisenhower, il aurait fallu un candidat résolument acquis aux revendications sociales des moins favorisés. Ce ne pouvait être qu’Harriman, le favori de Truman. Mais alors, le Sud aurait voté républicain. En tout état de cause, bon nombre de ces Démocrates iront grossir les voix du Général. Depuis plus d’un an, nous voyons dans l’adversaire d’Ike un simple figurant.

 

La Lutte d’Influence en Grèce

Une lutte sourde, aussi courtoise qu’acharnée, se livre entre l’Angleterre et les Etats-Unis en Grèce. Or Venizélos, le premier, a reconnu récemment Farouk comme roi d’Egypte et du Soudan. Les Anglais avaient perdu. Les Américains ne veulent pas partager avec quiconque les responsabilités stratégiques en Méditerranée. Le bastion formé par la Yougoslavie, la Grèce et la Turquie est trop important pour être l’enjeu d’une rivalité de commandement. Et la route des Indes est encore pour les Etats-Unis celle du pétrole d’Arabie. Contre les Anglais joue également la question de Chypre que les Grecs veulent rattacher à la mère patrie. Les souvenirs des échecs anglais en 1941 ont laissé de l’amertume au cœur des Hellènes, et la puissance américaine se manifeste avec évidence. Les petits pays vont au plus fort.

 

La Sarre et le Pool

En proposant Sarrebrück comme siège final du Pool charbon-acier, M. Schuman a causé, dit-on, quelque surprise. Le chancelier Adenauer a proposé La Haye, mais cela n’est qu’une manœuvre pour montrer aux Allemands son opposition de principe à l’européanisation de la Sarre. En réalité, chacun sait depuis longtemps que c’est la seule solution au problème. Pour comprendre la politique actuelle des quatre Puissances, Etats-Unis, Angleterre, Allemagne et France, il ne faut pas perdre de vue que depuis quelques semaines il existe un accord secret sur une ligne générale et sur certains points essentiels, et que chaque ministre poursuit le but commun par des moyens appropriés à l’état de l’opinion avec laquelle il doit composer.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-07-19 – Après le Verdict de Chicago

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Le Courrier d’Aix – 1952-07-19- La Vie Internationale.

 

Après le Verdict de Chicago

 

Le triomphe d’Eisenhower à la Convention républicaine de Chicago est plein d’enseignements. C’est celui de la vraie démocratie contre les coteries de parti. C’est aussi l’expression d’un sentiment diffus que les doctrines politiques et les idéologies sont un obstacle au développement des états et au progrès social. L’élection d’Ike en novembre se fera aussi bien contre les Républicains orthodoxes que contre les planistes démocrates. Le Général est déjà le symbole d’une union nationale autour de solutions moyennes et prudentes, tant dans l’ordre intérieur qu’extérieur, sans idées préconçues, selon l’opportunité et les données sans cesse mouvantes et imprévues des problèmes à résoudre. C’est dans cet esprit que le nouveau candidat fait appel à la jeunesse qui l’élira. Le vice-président désigné, le Sénateur Nixon n’a que trente-neuf ans. On ne pouvait pas mieux donner congé aux sectaires des générations Hoover et Taft.

 

La Convention Démocrate

Quelle personnalité le Parti démocrate va-t-il lui opposer ? La lutte entre les candidats ne sera pas très chaude tant l’échec est visible. Quant à Truman, il ne reviendra pas sur sa décision de se retirer. Le Parti démocrate a besoin d’une cure d’opposition.

Très intéressantes ont été les réactions de l’opinion internationale après la désignation d’Eisenhower, et curieux surtout de constater que ce sont les porte-paroles des partis de gauche dans la plupart des pays qui ont été réticents, trahissant ainsi leurs préférences pour la candidature de Taft, alors que celui-ci faisait, à l’égard de son rival, figure de réactionnaire. Taft, pour Moscou comme pour les Socialistes et Neutralistes de tout calibre, aurait été une belle cible à travers laquelle on aurait pu combattre l’influence américaine. Les doctrinaires d’extrême-droite ne sont d’ailleurs pas plus satisfaits, ils sentent que c’est un échec de la politique pure infligé par un homme qui ne s’est réclamé d’un parti que parce qu’aux Etats-Unis, il était impossible d’agir autrement.

 

Continuité de la Politique Américaine

Pour l’Europe et la paix du monde, la continuité de la politique américaine se trouve assurée. Les plans élaborés jusqu’ici et que l’issue de Chicago tenait en suspens vont reprendre leur progrès, en particulier la ratification des accords avec l’Allemagne et le projet plus ambitieux ébauché par M. Schuman d’une fédération européenne. Eden ne s’y est pas trompé qui va proposer avant les vacances la ratification des accords avec l’Allemagne.

 

A Bonn

Le Parlement de Bonn a discuté en première lecture les projets d’accords contractuels et de communauté de défense européenne. La ratification proprement dite n’aura lieu qu’en septembre, mais le ton même des débats montre que l’approbation finale est en vue. Les attaques violentes d’Ulbricht, le porte-parole des communistes d’Allemagne orientale contre Schumacher ont enlevé à l’opposition socialiste à Bonn la plupart de ses arguments.

Il est évident qu’une réunification de l’Allemagne ne pourrait s’accomplir que sous l’égide de Moscou. Socialistes et Démocrates Chrétiens mis dans le même sac seraient également éliminés, la priorité reviendrait même probablement à la Social-démocratie rival direct du communisme dans les pays évolués. Dès lors, Schumacher et ses amis iraient à l’encontre de leurs intérêts électoraux et même, en cas de succès en 1953, de leur influence en politique internationale, en s’opposant systématiquement au rattachement de l’Allemagne de l’Ouest au Bloc occidental. Ils dégageront leur responsabilité, tout en laissant faire Adenauer, afin de tirer parti des difficultés et des mécontentements. Nous avions déjà signalé ce double jeu alors que l’on croyait généralement la ratification des accords impossible.

 

Le Problème Sarrois

La plus grave difficulté est évidemment la question sarroise. Adenauer sait bien que le retour de la Sarre dans la Fédération allemande est impossible. Ni les Américains, ni les Anglais ne tiennent à renforcer le potentiel économique de l’Allemagne au détriment de la France, surtout après les progrès de géant de la concurrence allemande sur les marchés extérieurs. Mais les adversaires du Chancelier lui interdisent toute concession qui serait exploitée par les agitateurs nationalistes. La question sarroise devra donc demeurer en sommeil jusqu’à ce qu’une solution européenne vienne dissimuler les antagonismes. Cette solution ne peut intervenir avant les élections allemandes.

La tactique à suivre, tant par le Chancelier que par les responsables français et sarrois sera très délicate. Il serait souhaitable que ces responsables s’abstiennent de toute démarche spectaculaire, comme il s’en est produit déjà, si l’on veut aboutir à l’apaisement. La moindre bévue pourrait compromettre l’équilibre de l’Europe future et remettre en question les résultats acquis. « Pensons-y toujours mais n’en parlons jamais » devrait être la devise adéquate.

 

En Extrême-Orient

La politique américaine en Extrême-Orient évolue depuis les bombardements des centrales du Yalu, conséquence indirecte de la victoire d’Eisenhower à Chicago. Sans préjudice à l’action en Europe, l’action en Asie prend forme.

L’Asie est, on le sait, la préoccupation majeure du Parti républicain aux Etats-Unis. Une pression plus vive va enfin s’exercer sur les Chinois pour qu’ils se décident à conclure l’armistice. L’Etat-Major de Tokyo ne fait pas mystère de ses intentions. Les récentes conférences de Singapour ont montré que le Bloc franco-anglo-américain en Asie était une réalité. Il doit y avoir du vrai dans les rumeurs d’une fissure entre Pékin et Moscou. Il n’est pas douteux que si les Chinois s’obstinent, les bombardements ne respecteront plus les frontières du Yalu et au besoin, celles qui séparent le Yunnan de l’Indochine. Les Etats-Unis ne veulent pas que les forces américaines et européennes demeurent enlisées indéfiniment en Extrême-Orient. Ils emploieront, s’il le faut, les grands moyens.

Nous avons l’impression que cette éventualité donne à réfléchir à Mao Tsé Tung. D’une façon générale d’ailleurs, il faut s’attendre à un raidissement de l’attitude américaine sur tous les fronts de la lutte anticommuniste, tant extérieurs qu’intérieurs. On peut être sûr que les risques en ont été calculés. Les difficultés actuelles de l’U.R.S.S. sont telles qu’aucune menace contre la paix n’est à redouter de ce fait, bien au contraire. L’allure présente des pourparlers de Pan Mun Jon l’a suffisamment montré.

 

Le Procès de la Haye

La France et les Etats-Unis ont finalement préféré porter le litige relatif aux privilèges des commerçants américains au Maroc. Cette procédure a été reconnue avantageuse pour les deux parties. L’administration Truman dégage sa responsabilité à l’égard des groupes politiquement puissants qui soutiennent les hommes d’affaires du Maroc qui accusaient le Gouvernement de sacrifier les intérêts américains. Mais surtout, les Etats-Unis comparaissant pour la première fois devant la Cour de Justice Internationale et en s’y faisant condamner veulent donner au monde une preuve de leur soumission au droit. Quant à la France, elle fera consacrer par une cour internationale ses droits au Maroc.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-07-12 – La Nouvelle Amérique

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Le Courrier d’Aix – 1952-07-12 – La Vie Internationale.

 

La Nouvelle Amérique

 

A l’heure où nous écrivons, l’élection d’Eisenhower n’est pas assurée à Chicago, mais elle est bien probable. Il a fallu une très forte pression populaire pour briser l’obstination de la vieille garde républicaine qui représente l’authentique tradition yankee. Ce n’est pas seulement une machine politique, mais le reflet d’un état d’âme collectif mû par des instincts permanents. La victoire d’Eisenhower marquera entre autres l’avènement d’une nouvelle mentalité, celle de la génération qui monte. Mais, à chaque difficulté il faudra lutter contre l’esprit de la vieille garde dont l’ex-président Hoover est l’incarnation. Eisenhower président devra composer avec elle.

 

Deux Politiques Etrangères

Non sans habileté, et pour ménager ses chances d’obtenir le secrétariat d’Etat, M. Foster Dulles s’est chargé de composer un programme de politique extérieure acceptable pour les deux candidats et s’inspirant de ses idées propres. Ce travail de compromis était, en réalité, facile selon la lettre, impossible en réalité selon l’esprit. Plus que la façon de résoudre les problèmes, c’est la manière de les aborder qui sépare Eisenhower de Taft, et en politique, ce qu’on cherche à modifier, ce sont les conditions qui posent les problèmes, et non les problèmes mêmes une fois posés, pour la solution desquels, en général, il ne reste plus de choix.

Pour Eisenhower, la force, de quelque nature qu’elle soit, si grande qu’on l’imagine, n’assurera pas le salut des U.S.A. Il leur faut des amis, et plus que leur aide matérielle, un appui moral. Cette nécessité de se faire des amis, malgré la campagne de haine entretenue par les communistes depuis la guerre, correspond au besoin propre des Américains. Ils y ont beaucoup sacrifié et souvent de leurs intérêts. Le public avide de sympathie a compris que Taft ne le ferait pas aimer.

 

La Diplomatie avant l’Action

Par ailleurs, Eisenhower représente l’esprit de compromis et la primauté donnée à la diplomatie sur l’action, et cela correspond aux exigences de l’opinion mondiale. Nous avons déjà parlé de ce dégoût de la violence qui isole aujourd’hui le bolchévisme de l’humanité pensante et qui le condamne. Eisenhower répond bien à cet état d’esprit.

 

La Question Indochinoise

Une politique, dit Dulles dans son rapport, qui ne défend pas la liberté en Asie, contient des défauts fatals.

Il est certain que le retour des Républicains au pouvoir redressera la politique asiatique des U.S.A. qui a été le point faible, pour ne pas dire désastreux, de l’action Roosevelt-Truman. Cela aidera, transformera même, notre action en Indochine, si mal appréciée jusqu’à ces derniers temps par les Américains. Nous ne croyons pas exagéré de dire que selon les données actuelles du problème, l’Indochine peut être considérée comme sauvée. Les Etats-Unis y ont engagé leur prestige et les Chinois qui seuls pourraient chasser la France, savent quel prix leur coûterait un geste vers le Tonkin. D’autre part, les marques de l’appui américain en Indochine même ont sur les populations un effet décisif susceptible de relever les courages et de rallier bien des hésitants. S’il était militairement possible d’isoler le Nord-Tonkin du Sud de la Chine ou si la guerre civile se rallumait dans cette dernière région, la guérilla au Vietnam pourrait s’affaiblir.

Dans cette hypothèse qui n’excède pas les espoirs raisonnables, on devrait rendre un hommage particulier aux gouvernements qui se sont succédé, et qui malgré l’indifférence de l’opinion et le défaitisme en Indochine même, ont maintenu la position française en Asie. Certes, rien n’était possible sans le courage et les qualités des soldats, mais aux heures de lassitude, on les aurait facilement persuadés de renoncer. Or, cette résistance en Asie a été la clef de voûte du redressement français, du maintien de son prestige dans le monde, et particulièrement dans l’Empire. Une défaillance là-bas, faisait tout se rompre. Combien de Français ont compris alors ce qui devient évident à présent.

 

La Force de Représailles

La grande idée du rapport Dulles est la création d’une puissante force de représailles pour frapper avec une vigueur écrasante les sources d’énergie et les communications de l’agresseur. Cette force serait sans doute double : l’une surveillerait l’Asie et l’autre l’Europe, tenant en respect la Chine et l’U.R.S.S. En fait, cette force existe déjà. Dulles y ajoute – ce qui a son importance – la détermination de s’en servir, ce qui pour l’Indochine, n’était pas jusqu’ici assuré.

 

La Reprise à Pan Mun Jon

Que se passe-t-il à Pan Mun Jon ? Ce qui est clair c’est que les bombardements des Centrales du Yalu ont plutôt apaisé qu’excité les négociateurs communistes. Depuis l’événement, les pourparlers ont repris avec, semble-t-il, des objectifs plus concrets que ceux de la propagande. Que peut-on penser de divergences latentes entre Pékin et Moscou dont on parle périodiquement ?

Concluons, pour être prudents, que l’emploi judicieux de la force est, à l’égard de dirigeants auxquels nos règles morales et même toute règle sont étrangères, le meilleur moyen de les rendre raisonnables. Cela est dit pour les éternels pacifistes qui le sont systématiquement en toute occurrence.

 

Acheson au Brésil

On n’a pas accordé toute l’attention requise au voyage d’Acheson qui, bien qu’au terme de son mandat, n’agit pas sans accord avec des successeurs possibles. Le tour à Berlin et à Vienne a été suivi d’une visite au Brésil. On sait que l’Amérique latine se sent délaissée par les Etats-Unis, malgré l’appui qu’elle apporte à l’O.N.U. Comme partout, nationalistes et communistes conjuguent leurs efforts pour discréditer l’action des U.S.A. Les progrès du communisme au Brésil bien qu’arrêtés, ont été très marqués au cours des dernières années. Les Etats-Unis ont besoin du Brésil. C’est la grande république sud-américaine qui commande à l’orientation des forces qui s’appuient sur eux. Il faudra trouver des dollars pour y soutenir un moral défaillant, comme ailleurs.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-07-05 – Les Règles du Jeu

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Le Courrier d’Aix – 1952-07-05 – La Vie Internationale.

 

Les Règles du Jeu

 

La partie internationale qui se joue actuellement peut paraître confuse à cause des nombreuses incidences politiques qui la traversent. En réalité, elle est simple et ne comporte que deux joueurs : d’un côté de l’Echiquier le Politburo, de l’autre un « brain trust » dont les exécutants sont Acheson-Eden-Schuman-Adenauer. Les deux adversaires ont un plan qu’ils exécutent avec précision. Les oppositions parlementaires dans les quatre démocraties n’y changent rien et ne font que se servir des problèmes extérieurs à leurs fins électorales. S’il arrivait que Taft, Attlee, Schumacher, mettons De Gaulle ou Guy Mollet, et même Bevan prissent le pouvoir, leurs discours seraient différents de ceux des actuels dirigeants, mais leur politique pratiquement reviendrait peu à peu à celle de leurs adversaires. Car il n’y a pas plusieurs manières de contredire au jeu soviétique. On a bien vu que la politique anglaise à l’égard de la Chine communiste a dû être abandonnée parce que Mao Tsé Tung n’y a donné aucune réponse.

 

Les Bombardements du Yalu

Les bombardements des usines du Yalu s’imposaient. Après s’être laissé berner sciemment pendant un an aux pourparlers de Pan Mun Jon, les Etats-Unis devaient une riposte, sous peine de laisser à l’ennemi le bénéfice de la trêve. Les Sino-Soviétiques ont d’ailleurs encaissé le coup comme une riposte de l’adversaire normalement escomptée. Cette mesure s’imposait aussi pour avertir la Chine qu’une attaque contre le Sud-Est asiatique, et particulièrement l’Indochine, comporterait des sanctions du même ordre.

L’opinion française éclairée ne s’y est pas trompée. Quant aux protestations des Bévanistes à la Chambre des Communes, elles visaient non le gouvernement Churchill, mais les frères ennemis du groupe Attlee dont il s’agit de prendre la place à la direction du Parti travailliste. La preuve, c’est que M. Bevan lui-même a tenu à avertir M. Gromiko que s’il venait à Londres dans l’espoir de diviser les Alliés, il faisait fausse route. L’impérialisme de style classique où l’idéologie léniniste-marxiste n’est qu’une arme utile, qui d’ailleurs peu à peu s’émousse, laissant à nu les moyens purement militaires. Cela est certes regrettable, mais on n’y peut répondre que par la force.

 

Conférence à Quatre ?

Un autre sujet de controverse politico-électorale chez les Alliés, c’est l’ouverture éventuelle d’une conférence à Quatre sur l’Allemagne. Sujet purement académique car, qu’elle ait lieu ou non, elle est par avance sans objet.

La propagande russe sur l’unification de l’Allemagne ne peut cacher à personne les vraies intentions de Moscou. En veut-on la preuve ? Pour accélérer l’annexion à l’empire soviétique de l’Allemagne orientale, les Russes viennent de décider l’abolition des frontières administratives actuelles. Désormais, plus de Prusse ni de Saxe, ni de Thuringe, mais des « bezirken » sorte de départements arbitrairement découpés. Mesure comparable à la suppression des provinces par la Révolution française et destinée à effacer les particularismes du passé. Singulière préface à une réunification des deux Allemagnes alors que la décentralisation et le fédéralisme sont à la base de l’organisation de Bonn et de l’Europe future.

 

La Ratification des Accords de Bonn et Paris

Le Sénat américain a ratifié les accords contractuels et le traité de défense européenne paraphés à Bonn et à Paris – premier acte prévu de leur mise en œuvre -. Adenauer attend l’issue de la Convention de Chicago attendue pour jeudi prochain afin d’obtenir avant les vacances la ratification par le Bundestag. Malgré toutes les difficultés qui subsistent, il ne nous semble pas impossible qu’il y parvienne.

Nouvel acte du vaste plan d’ensemble, la France met en avant d’ores et déjà le projet d’autorité européenne supra-nationale. Strasbourg deviendrait la capitale de la nouvelle Europe. Le projet qui comporterait une assemblée européenne à laquelle les Parlements nationaux délègueraient certains de leur pouvoirs n’est encore qu’un rêve dont on cherche à fixer les traits. Bien de l’eau passera sous les ponts du Rhin avant que le parlement légifère. Mais il est adroit d’en parler et de familiariser l’opinion avec cette institution. En traçant les statuts d’un nouvel organisme, on presse l’avenir, et par là même, on pousse les hésitants à souscrire aux accords déjà paraphés. On fixe l’opposition sur l’étape suivante pour la contraindre à accepter celle qui précède et qui est déjà pratiquement acquise. Si à l’automne le Parlement de Strasbourg est déjà dans l’air, les accords de Bonn seront plus aisément ratifiés. Car, de Paris dépend la construction de l’édifice.

 

Les Chances d’Eisenhower

Il dépend aussi dans une certaine mesure de la désignation d’Eisenhower comme candidat républicain à Chicago. Depuis la dernière semaine la cote du Général a remonté sensiblement et nous revenons à notre impression première. Il est nécessaire que le spectacle et les émotions qu’il suscite dans le public se déroulent à l’américaine. Plusieurs scrutins sont probables, mais comme la majorité des gouverneurs des Etats qui tiennent entre leurs mains la manne des places et prébendes, favorise Eisenhower, il est probable que le Parti ne s’exposera pas à un échec possible en novembre et se rangera après maintes tractations sous la bannière du Général. La grande presse par ailleurs, un moment ébranlée, a repris courage, ce qui est un signe.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-06-28 – Démonstration de Force

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Le Courrier d’Aix – 1952-06-28 – La Vie Internationale.

 

Démonstration de Force

 

Le bombardement massif des usines hydroélectriques du Yalu, gloire de l’industrie Japonaise, est un acte délibéré à plusieurs fins ; éprouver la réaction des Communistes et aussi celle des membres des Nations Unies et de l’opinion européenne, montrer au monde et aux Américains eux-mêmes, la force aérienne des Etats-Unis mise en question par les pertes récentes d’appareils au combat ; enfin, sur le plan électoral aux U.S.A., prouver aux citoyens que l’Administration démocrate et l’actuel Pentagone sont capables des mêmes déterminations que Mac Arthur. Le test est jusqu’ici concluant. Les Sino-Coréens, pas plus que le  Kremlin n’ont bougé, ni soufflé mot de l’affaire à leurs ressortissants. L’opinion mondiale, sauf les Travaillistes britanniques, n’a que faiblement réagi ; la peur du communisme après les événements de la Baltique et d’Allemagne rend indulgent aux démonstrations de la force. Et l’on admet que c’est le seul langage que Moscou comprend.

 

La Perte des Usines du Yalu

La perte des usines est dure pour la Chine, et même pour l’U.R.S.S. Ces installations énormes alimentaient une large part de l’industrie mandchoue et des provinces maritimes russes du Pacifique, y compris Vladivostok et Port-Arthur. Le potentiel militaire de la Chine, déjà faible, en sera sensiblement réduit, ce qui la rendra plus dépendante encore de Moscou.

Cette aide coûte cher à l’U.R.S.S., et déjà on parlait de désaccord entre Pékin et Moscou. Les Soviets ont peu à donner, et les Chinois veulent faire payer le plus possible leur contribution à la cause commune. Ce n’est pas encore cela qui ébranlera la coalition communiste, mais elle n’en sortira pas renforcée.

 

La Lutte pour la Présidence aux U.S.A.

Nous nous étions un peu avancés en tenant pour certain le choix d’Eisenhower comme candidat à la Convention républicaine. La lutte sera serrée et il est évident que l’apparition en personne et en civil du Général a été, pour la masse, une déception. L’attente avait été trop fiévreuse, le mythe Ike, porté à un degré d’émotivité, appelait une réaction.

Eisenhower, mal conseillé par ses amis politiciens avait gardé le vague et exprimé des généralités. Taft et tous les « bosses » du Parti ont exploité au maximum l’inexpérience politique de leur adversaire. Une forte chute de la cote donnait Ike perdant. Alors celui-ci, décidé de relever le défi lui-même, s’est adressé au peuple avec franchise et netteté, dénonçant l’isolationnisme de Taft. Les Etats-Unis ont besoin d’amis et d’alliés sûrs et prospères, qu’il faut aider dans notre propre intérêt. L’Amérique isolée finirait par succomber, etc… Cependant, la chute de popularité du Général n’est pas seulement le fait de la versatilité de la faveur des foules. Un argument dont personne ne parle mais que chacun entend, s’est propagé aux U.S.A. : Un militaire au pouvoir, c’est la conscription assurée et l’on sait l’horreur de l’Américain pour le métier de fantassin. Taft au gouvernement se consacrera exclusivement à la Marine et à l’Aviation, moyens suffisants pour tenir les Communistes en respect.

Cependant, comme le disait hier Walter Lippmann, solide républicain, le Parti républicain est en minorité dans le pays. Pour vaincre, il leur faut l’appui des Indépendants. Cet appui, Taft ne peut l’obtenir, Eisenhower seul le peut. De plus, Taft a contre lui les Trade-Unions qui ne lui pardonnent pas la loi « Taft-Hartley » contre les grèves que le Congrès vient d’enjoindre à Truman d’appliquer dans le conflit de l’acier. Cet argument qui était pour nous décisif et l’est aussi pour Lippmann, l’emportera-t-il à Chicago ? Taft tient en main toutes les ficelles de la machine politique. De grands journaux comme le « Daily News » ont tourné pour lui. D’autres, partisans du Général ont pris une attitude neutre. De plus, le président Truman a affirmé à nouveau qu’il ne se présenterait pas, ce qui fait le jeu des Taftistes, car si Taft contre Truman en novembre laissait assez peu de chance au candidat républicain, celui-ci reste fort contre un démocrate plus ou moins obscur.

Truman est au fond l’arbitre de la situation et l’on devine que malgré sa sympathie pour Eisenhower, il ne souhaite pas le voir candidat en novembre, car beaucoup de Démocrates voteront pour lui et le Parti sortira de l’élection moralement amoindri, tandis que contre Taft, non seulement le Démocrate fera le plein, mais l’emportera.

Pour l’heure, les chances sont « fifty-fifty », l’élection de Taft serait grave pour l’Europe, et particulièrement pour la France. Taft est manifestement le préféré de Moscou qui jusqu’ici l’a épargné. On se réserve. Quelle belle cible pour la propagande que ce yankee du Middle-West, ultra-conservateur, l’ennemi numéro un des travailleurs. Tandis qu’Eisenhower, le vainqueur de 1945, est moins vulnérable. Cet argument, la faveur – toute provisoire – de Moscou, le Général ne l’a pas utilisé dans sa campagne contre son adversaire. L’argument aurait cependant son poids. Nous attendons cette Convention de Chicago du 7 juillet avec un peu d’angoisse, avouons-le.

D’autre part, cette incertitude sur la désignation du futur président des U.S.A. pèse sur toute l’orientation diplomatique et particulièrement sur l’évolution du problème allemand. Adenauer devra reporter la ratification parlementaire des accords après la Convention de Chicago et le Sénat américain fera peut-être de même. Mais alors, c’est ajourner les décisions à Septembre ? Il semble bien qu’on ne pourra l’éviter.

 

La Question d’une Conférence à Quatre

Une certaine confusion est manifeste dans les esprits au sujet d’une conférence à Quatre sur l’Allemagne. Est-elle opportune ? Sera-t-elle efficace ? Walter Lippmann se prononce pour la négative : négocier avec la Russie serait une faute, dit-il, car une telle conférence serait un échec et ne servirait pas, comme on le répète, à mettre en évidence la mauvaise foi des Soviets. Elle ne ferait que montrer notre impuissance à arriver avec l’U.R.S.S. à un arrangement sur l’Allemagne. Jusqu’ici, Lippmann a raison. Mais peut-il soutenir que les Allemands sont, eux, capables de négocier avec les Russes, non pas Adenauer mais Schumacher, mais les Allemands qui prendraient le pouvoir, s’il était prouvé que tous les gouvernements de Bonn sont incapables de rétablir l’unité allemande.

A notre avis, Moscou ne négociera jamais avec les Allemands, pas plus qu’il ne désire négocier avec les Trois. Comme l’a dit le « Manchester Guardian », (le seul journal d’opinion qui se soit trouvé de notre opinion), les Soviets ne sont pas du tout mécontents des accords contractuels de Bonn. Ils avaient prévu leur signature et n’y ont fait obstacle que pour les besoins de la propagande. Ces accords, en réalité, servent leur dessein, leur permet d’isoler complètement les deux Allemagnes et de dresser une armée communiste allemande pour un coup de force à Berlin ou ailleurs. La guerre civile entre Allemands, tel est l’objectif de Moscou pour s’emparer de toute l’Allemagne en cas de succès, au risque en cas d’échec, de se replier derrière la frontière actuelle hérissée de barbelés, foyer d’incidents quotidiens.

 

Notre Politique envers l’Allemagne

Quant à l’opinion française en la matière, elle semble avoir perdu le sens, parmi ceux surtout qui font figure de nationalistes. Où est notre intérêt ? On feint de craindre le réarmement de l’Allemagne mutilée comme l’est celle de Bonn, et l’on consentirait à s’entendre avec les Russes pour refaire une Allemagne de 70 millions d’habitants, avec une armée propre et indépendante par surcroît.

Par ailleurs, on trouve les accords contractuels trop généreux pour l’Allemagne, la contribution de Bonn à l’armée européenne dangereuse pour notre sécurité, le Pool charbon-acier périlleux pour notre industrie. Veut-on réellement perpétuer le statut d’occupation et maintenir dans le domaine militaire les Allemands en tutelle ? On sait pourtant où mène cette politique : à Hitler. « N’abandonnons rien », et il vient un jour où l’on lâche tout à la fois. Il faut convaincre les Allemands qui y sont tout disposés au fond, que leur intérêt est dans l’intégration avec l’Occident, et pour cela il faut les tenir pour égaux en droit et en fait, sinon ils s’allieront à Moscou, peut-être la mort dans l’âme, mais parce que leur instinct qui est irrésistible leur fera préférer le suicide à l’humiliation.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-06-21 – La Volonté d’Union

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Le Courrier d’Aix – 1952-06-21 – La Vie Internationale.

 

La Volonté d’Union

 

Une évolution significative s’est produite dans l’état d’esprit des peuples, libres ou non. Résignés depuis quinze ans au régime de la violence, ils en ont pris maintenant le dégoût. Besoin de concorde et de tolérance, indifférence aux luttes stériles de la politique, mépris de la propagande, hâte de jouir en paix des bienfaits du progrès matériel, telle est la disposition d’âme de l’homme de la rue. Le calme qui a marqué le voyage du général Ridgway en Italie en est une preuve de plus. Aussi les Soviets, en accentuant leurs méthodes de terreur, en abattant les avions suédois en Baltique, en arrachant à leurs foyers les paysans d’Allemagne Orientale le long de la ligne frontière entre les deux zones, soulèvent-ils une hostilité qui va croissant parmi les masses dont ils prétendent servir la cause.

Répétons-le : le Kremlin s’obstine dans une erreur psychologique qui, un jour, lui coûtera le pouvoir. S’il devait être ébranlé par la force, il ne trouverait guère de défenseurs. Et c’est cela le plus grand changement qui s’est produit dans le monde au cours de ces derniers mois.

 

Gromyko à Londres

On a beaucoup spéculé sur le chassé-croisé des ambassadeurs soviétiques, et particulièrement sur la nomination de Gromyko à Londres. A notre avis, ce changement n’apporte rien. La ligne politique de Moscou reste parfaitement rigide et il n’y a aucun signe d’inflexion. D’ailleurs Gromyko n’a jamais pris d’initiative. Il n’a fait que traduire des ordres. Et sa manière froide, ennuyeuse et retorse ne semble pas devoir être très appréciée en Angleterre, d’autant moins que la politique de M. Eden est présentement orientée vers une coopération plus étroite avec Washington et Paris. Ce n’est pas le moment pour l’Angleterre de s’isoler diplomatiquement.

 

La Retraite Prochaine de Churchill

A cela s’ajoute pour Eden lui-même la proximité de nouvelles responsabilités. Nous avons déjà fait allusion à une retraite de Churchill. Le Parti conservateur est très divisé et anxieux de l’avenir. La tutelle écrasante du vieux leader pèse aux jeunes du Parti. Eden au pouvoir est le seul qui ait assez d’autorité pour refaire l’unité. Comme toujours en Angleterre, les choses n’iront pas brusquement. Mais les décisions seront prises.

 

Vers l’Unité du Monde Libre

La coopération du monde libre est chaque jour plus étroite. Le voyage du maréchal Alexander en Corée où l’on avait cru voir une manifestation des divergences anglo-américaines sur la politique en Extrême-Orient s’est au contraire déroulé dans une atmosphère d’union et de cordialité. La déception des Bévanistes le prouve.

Le voyage de M. Letourneau, ministre français pour l’Indochine, à Washington a marqué l’intérêt croissant des Etats-Unis pour notre lutte en Asie du Sud-Est. Les deux coups d’éclat au Viet-Nam et au Cambodge avec la nomination de N’Guyen Van Tam au gouvernement de Saïgon et la prise de pouvoir du roi du Cambodge à Phnom Penh, sont pour les Américains les preuves du redressement français. Les événements montrent à la fois la valeur en Asie d’une manière énergique, et la possibilité d’une coopération moins réticente entre les populations indigènes et l’autorité française.

L’appui des Américains a beaucoup facilité cette évolution. Très significatif aussi d’un changement d’atmosphère est l’affirmation de M. Acheson que les Etats-Unis ne se prêteront pas à l’O.N.U. aux manœuvres susceptibles d’affaiblir la position de la France en Afrique du Nord, et particulièrement en Tunisie. Enfin, le procès qui oppose à La Haye les intérêts commerciaux de certains Américains au Protectorat, semble devoir être étouffé ou ajourné sine die. Ainsi, le dernier obstacle à une unité d’action vraiment sincère, le problème allemand, pourrait bien être réglé plus facilement qu’on ne le pense. Le chancelier Adenauer a la partie dure, mais il est dur lui-même et tenace. Il doit l’emporter.

 

L’Election Présidentielle aux Etats-Unis

Trois semaines nous séparent des Conventions politiques aux Etats-Unis. Si Eisenhower l’emporte chez les Républicains, la lutte sera plus qu’un spectacle pour la télévision auxquels les Américains en sauraient renoncer. Il nous semble même que la course actuelle entre Taft et Ike n’est pas autre chose qu’une grande partie de sport destinée à passionner l’opinion. En réalité, les jeux sont faits.

Comment le Parti républicain pourrait-il élire Taft comme candidat ? Il risquerait de voir Truman revenir dans la lutte et sans doute l’emporter. Avec Eisenhower, il tient la chance unique de reprendre le pouvoir après une éclipse de 20 ans. Il ne saurait la laisser échapper. Eisenhower aura cependant des opposants, et si le candidat démocrate avait quelque envergure, la partie pourrait être serrée en novembre. Mais il n’en est rien, l’adversaire de Ike ne sera qu’un figurant.

 

La Politique Franco-Allemande

En France comme en Allemagne, la politique officielle est l’objet de violents assauts venus des extrêmes de gauche et de droite. Cependant les Soviets, loin de pouvoir diviser les opinions, ont fait tout ce qu’il fallait pour affaiblir les oppositions.

Les harangues menaçantes d’Ulbricht et Grotewohl, les brutalités policières en Thuringe et en Saxe ont secoué les Allemands et exaspéré, si possible, la haine du Russe. Schumacher l’a senti. Il lui sera plus difficile qu’il y a un mois de dresser les masses contre la conscription. De récents sondages ont montré que la popularité d’Adenauer remontait. Une fois surmonté, l’obstacle très sérieux d’ordre constitutionnel qui se débat à la Cour Suprême de Karlsruhe (il s’agit de décider si le Chancelier a le droit, sans modification préalable de la Constitution à la majorité des deux tiers de l’Assemblée législative, ou de faire ratifier à la majorité simple, le réarmement de la République Fédérale). Ce cap franchi, la ratification des accords contractuels et de la communauté européenne de défense pourrait peut-être intervenir avant les vacances. D’ici là, le Sénat américain se sera prononcé.

En France, le Gouvernement cherche tout comme Adenauer à donner aux nationalistes des assurances suffisamment éloquentes qui cependant ne compromettraient pas les accords déjà paraphés. Cette double navigation n’est guère aisée, mais le temps perdu en colloques est gagné dans les esprits. Il n’y a plus beaucoup de vrais irréductibles en dehors des rouges, au Parlement français.

 

La Reprise des Matières Premières

 Enfin, dans l’ordre économique, les premiers signes d’un retournement de tendance, signalés ici, se confirment. Après treize mois de baisse et deux d’équilibre instable, une reprise presque générale des matières premières se dessine. Facteur qui en définitive sera un stimulant d’activité et de confiance.

 

                                                                                  CRITON