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Le Courrier d’Aix – 1952-07-05 – La Vie Internationale.
Les Règles du Jeu
La partie internationale qui se joue actuellement peut paraître confuse à cause des nombreuses incidences politiques qui la traversent. En réalité, elle est simple et ne comporte que deux joueurs : d’un côté de l’Echiquier le Politburo, de l’autre un « brain trust » dont les exécutants sont Acheson-Eden-Schuman-Adenauer. Les deux adversaires ont un plan qu’ils exécutent avec précision. Les oppositions parlementaires dans les quatre démocraties n’y changent rien et ne font que se servir des problèmes extérieurs à leurs fins électorales. S’il arrivait que Taft, Attlee, Schumacher, mettons De Gaulle ou Guy Mollet, et même Bevan prissent le pouvoir, leurs discours seraient différents de ceux des actuels dirigeants, mais leur politique pratiquement reviendrait peu à peu à celle de leurs adversaires. Car il n’y a pas plusieurs manières de contredire au jeu soviétique. On a bien vu que la politique anglaise à l’égard de la Chine communiste a dû être abandonnée parce que Mao Tsé Tung n’y a donné aucune réponse.
Les Bombardements du Yalu
Les bombardements des usines du Yalu s’imposaient. Après s’être laissé berner sciemment pendant un an aux pourparlers de Pan Mun Jon, les Etats-Unis devaient une riposte, sous peine de laisser à l’ennemi le bénéfice de la trêve. Les Sino-Soviétiques ont d’ailleurs encaissé le coup comme une riposte de l’adversaire normalement escomptée. Cette mesure s’imposait aussi pour avertir la Chine qu’une attaque contre le Sud-Est asiatique, et particulièrement l’Indochine, comporterait des sanctions du même ordre.
L’opinion française éclairée ne s’y est pas trompée. Quant aux protestations des Bévanistes à la Chambre des Communes, elles visaient non le gouvernement Churchill, mais les frères ennemis du groupe Attlee dont il s’agit de prendre la place à la direction du Parti travailliste. La preuve, c’est que M. Bevan lui-même a tenu à avertir M. Gromiko que s’il venait à Londres dans l’espoir de diviser les Alliés, il faisait fausse route. L’impérialisme de style classique où l’idéologie léniniste-marxiste n’est qu’une arme utile, qui d’ailleurs peu à peu s’émousse, laissant à nu les moyens purement militaires. Cela est certes regrettable, mais on n’y peut répondre que par la force.
Conférence à Quatre ?
Un autre sujet de controverse politico-électorale chez les Alliés, c’est l’ouverture éventuelle d’une conférence à Quatre sur l’Allemagne. Sujet purement académique car, qu’elle ait lieu ou non, elle est par avance sans objet.
La propagande russe sur l’unification de l’Allemagne ne peut cacher à personne les vraies intentions de Moscou. En veut-on la preuve ? Pour accélérer l’annexion à l’empire soviétique de l’Allemagne orientale, les Russes viennent de décider l’abolition des frontières administratives actuelles. Désormais, plus de Prusse ni de Saxe, ni de Thuringe, mais des « bezirken » sorte de départements arbitrairement découpés. Mesure comparable à la suppression des provinces par la Révolution française et destinée à effacer les particularismes du passé. Singulière préface à une réunification des deux Allemagnes alors que la décentralisation et le fédéralisme sont à la base de l’organisation de Bonn et de l’Europe future.
La Ratification des Accords de Bonn et Paris
Le Sénat américain a ratifié les accords contractuels et le traité de défense européenne paraphés à Bonn et à Paris – premier acte prévu de leur mise en œuvre -. Adenauer attend l’issue de la Convention de Chicago attendue pour jeudi prochain afin d’obtenir avant les vacances la ratification par le Bundestag. Malgré toutes les difficultés qui subsistent, il ne nous semble pas impossible qu’il y parvienne.
Nouvel acte du vaste plan d’ensemble, la France met en avant d’ores et déjà le projet d’autorité européenne supra-nationale. Strasbourg deviendrait la capitale de la nouvelle Europe. Le projet qui comporterait une assemblée européenne à laquelle les Parlements nationaux délègueraient certains de leur pouvoirs n’est encore qu’un rêve dont on cherche à fixer les traits. Bien de l’eau passera sous les ponts du Rhin avant que le parlement légifère. Mais il est adroit d’en parler et de familiariser l’opinion avec cette institution. En traçant les statuts d’un nouvel organisme, on presse l’avenir, et par là même, on pousse les hésitants à souscrire aux accords déjà paraphés. On fixe l’opposition sur l’étape suivante pour la contraindre à accepter celle qui précède et qui est déjà pratiquement acquise. Si à l’automne le Parlement de Strasbourg est déjà dans l’air, les accords de Bonn seront plus aisément ratifiés. Car, de Paris dépend la construction de l’édifice.
Les Chances d’Eisenhower
Il dépend aussi dans une certaine mesure de la désignation d’Eisenhower comme candidat républicain à Chicago. Depuis la dernière semaine la cote du Général a remonté sensiblement et nous revenons à notre impression première. Il est nécessaire que le spectacle et les émotions qu’il suscite dans le public se déroulent à l’américaine. Plusieurs scrutins sont probables, mais comme la majorité des gouverneurs des Etats qui tiennent entre leurs mains la manne des places et prébendes, favorise Eisenhower, il est probable que le Parti ne s’exposera pas à un échec possible en novembre et se rangera après maintes tractations sous la bannière du Général. La grande presse par ailleurs, un moment ébranlée, a repris courage, ce qui est un signe.
CRITON