Criton – 1952-06-28 – Démonstration de Force

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Le Courrier d’Aix – 1952-06-28 – La Vie Internationale.

 

Démonstration de Force

 

Le bombardement massif des usines hydroélectriques du Yalu, gloire de l’industrie Japonaise, est un acte délibéré à plusieurs fins ; éprouver la réaction des Communistes et aussi celle des membres des Nations Unies et de l’opinion européenne, montrer au monde et aux Américains eux-mêmes, la force aérienne des Etats-Unis mise en question par les pertes récentes d’appareils au combat ; enfin, sur le plan électoral aux U.S.A., prouver aux citoyens que l’Administration démocrate et l’actuel Pentagone sont capables des mêmes déterminations que Mac Arthur. Le test est jusqu’ici concluant. Les Sino-Coréens, pas plus que le  Kremlin n’ont bougé, ni soufflé mot de l’affaire à leurs ressortissants. L’opinion mondiale, sauf les Travaillistes britanniques, n’a que faiblement réagi ; la peur du communisme après les événements de la Baltique et d’Allemagne rend indulgent aux démonstrations de la force. Et l’on admet que c’est le seul langage que Moscou comprend.

 

La Perte des Usines du Yalu

La perte des usines est dure pour la Chine, et même pour l’U.R.S.S. Ces installations énormes alimentaient une large part de l’industrie mandchoue et des provinces maritimes russes du Pacifique, y compris Vladivostok et Port-Arthur. Le potentiel militaire de la Chine, déjà faible, en sera sensiblement réduit, ce qui la rendra plus dépendante encore de Moscou.

Cette aide coûte cher à l’U.R.S.S., et déjà on parlait de désaccord entre Pékin et Moscou. Les Soviets ont peu à donner, et les Chinois veulent faire payer le plus possible leur contribution à la cause commune. Ce n’est pas encore cela qui ébranlera la coalition communiste, mais elle n’en sortira pas renforcée.

 

La Lutte pour la Présidence aux U.S.A.

Nous nous étions un peu avancés en tenant pour certain le choix d’Eisenhower comme candidat à la Convention républicaine. La lutte sera serrée et il est évident que l’apparition en personne et en civil du Général a été, pour la masse, une déception. L’attente avait été trop fiévreuse, le mythe Ike, porté à un degré d’émotivité, appelait une réaction.

Eisenhower, mal conseillé par ses amis politiciens avait gardé le vague et exprimé des généralités. Taft et tous les « bosses » du Parti ont exploité au maximum l’inexpérience politique de leur adversaire. Une forte chute de la cote donnait Ike perdant. Alors celui-ci, décidé de relever le défi lui-même, s’est adressé au peuple avec franchise et netteté, dénonçant l’isolationnisme de Taft. Les Etats-Unis ont besoin d’amis et d’alliés sûrs et prospères, qu’il faut aider dans notre propre intérêt. L’Amérique isolée finirait par succomber, etc… Cependant, la chute de popularité du Général n’est pas seulement le fait de la versatilité de la faveur des foules. Un argument dont personne ne parle mais que chacun entend, s’est propagé aux U.S.A. : Un militaire au pouvoir, c’est la conscription assurée et l’on sait l’horreur de l’Américain pour le métier de fantassin. Taft au gouvernement se consacrera exclusivement à la Marine et à l’Aviation, moyens suffisants pour tenir les Communistes en respect.

Cependant, comme le disait hier Walter Lippmann, solide républicain, le Parti républicain est en minorité dans le pays. Pour vaincre, il leur faut l’appui des Indépendants. Cet appui, Taft ne peut l’obtenir, Eisenhower seul le peut. De plus, Taft a contre lui les Trade-Unions qui ne lui pardonnent pas la loi « Taft-Hartley » contre les grèves que le Congrès vient d’enjoindre à Truman d’appliquer dans le conflit de l’acier. Cet argument qui était pour nous décisif et l’est aussi pour Lippmann, l’emportera-t-il à Chicago ? Taft tient en main toutes les ficelles de la machine politique. De grands journaux comme le « Daily News » ont tourné pour lui. D’autres, partisans du Général ont pris une attitude neutre. De plus, le président Truman a affirmé à nouveau qu’il ne se présenterait pas, ce qui fait le jeu des Taftistes, car si Taft contre Truman en novembre laissait assez peu de chance au candidat républicain, celui-ci reste fort contre un démocrate plus ou moins obscur.

Truman est au fond l’arbitre de la situation et l’on devine que malgré sa sympathie pour Eisenhower, il ne souhaite pas le voir candidat en novembre, car beaucoup de Démocrates voteront pour lui et le Parti sortira de l’élection moralement amoindri, tandis que contre Taft, non seulement le Démocrate fera le plein, mais l’emportera.

Pour l’heure, les chances sont « fifty-fifty », l’élection de Taft serait grave pour l’Europe, et particulièrement pour la France. Taft est manifestement le préféré de Moscou qui jusqu’ici l’a épargné. On se réserve. Quelle belle cible pour la propagande que ce yankee du Middle-West, ultra-conservateur, l’ennemi numéro un des travailleurs. Tandis qu’Eisenhower, le vainqueur de 1945, est moins vulnérable. Cet argument, la faveur – toute provisoire – de Moscou, le Général ne l’a pas utilisé dans sa campagne contre son adversaire. L’argument aurait cependant son poids. Nous attendons cette Convention de Chicago du 7 juillet avec un peu d’angoisse, avouons-le.

D’autre part, cette incertitude sur la désignation du futur président des U.S.A. pèse sur toute l’orientation diplomatique et particulièrement sur l’évolution du problème allemand. Adenauer devra reporter la ratification parlementaire des accords après la Convention de Chicago et le Sénat américain fera peut-être de même. Mais alors, c’est ajourner les décisions à Septembre ? Il semble bien qu’on ne pourra l’éviter.

 

La Question d’une Conférence à Quatre

Une certaine confusion est manifeste dans les esprits au sujet d’une conférence à Quatre sur l’Allemagne. Est-elle opportune ? Sera-t-elle efficace ? Walter Lippmann se prononce pour la négative : négocier avec la Russie serait une faute, dit-il, car une telle conférence serait un échec et ne servirait pas, comme on le répète, à mettre en évidence la mauvaise foi des Soviets. Elle ne ferait que montrer notre impuissance à arriver avec l’U.R.S.S. à un arrangement sur l’Allemagne. Jusqu’ici, Lippmann a raison. Mais peut-il soutenir que les Allemands sont, eux, capables de négocier avec les Russes, non pas Adenauer mais Schumacher, mais les Allemands qui prendraient le pouvoir, s’il était prouvé que tous les gouvernements de Bonn sont incapables de rétablir l’unité allemande.

A notre avis, Moscou ne négociera jamais avec les Allemands, pas plus qu’il ne désire négocier avec les Trois. Comme l’a dit le « Manchester Guardian », (le seul journal d’opinion qui se soit trouvé de notre opinion), les Soviets ne sont pas du tout mécontents des accords contractuels de Bonn. Ils avaient prévu leur signature et n’y ont fait obstacle que pour les besoins de la propagande. Ces accords, en réalité, servent leur dessein, leur permet d’isoler complètement les deux Allemagnes et de dresser une armée communiste allemande pour un coup de force à Berlin ou ailleurs. La guerre civile entre Allemands, tel est l’objectif de Moscou pour s’emparer de toute l’Allemagne en cas de succès, au risque en cas d’échec, de se replier derrière la frontière actuelle hérissée de barbelés, foyer d’incidents quotidiens.

 

Notre Politique envers l’Allemagne

Quant à l’opinion française en la matière, elle semble avoir perdu le sens, parmi ceux surtout qui font figure de nationalistes. Où est notre intérêt ? On feint de craindre le réarmement de l’Allemagne mutilée comme l’est celle de Bonn, et l’on consentirait à s’entendre avec les Russes pour refaire une Allemagne de 70 millions d’habitants, avec une armée propre et indépendante par surcroît.

Par ailleurs, on trouve les accords contractuels trop généreux pour l’Allemagne, la contribution de Bonn à l’armée européenne dangereuse pour notre sécurité, le Pool charbon-acier périlleux pour notre industrie. Veut-on réellement perpétuer le statut d’occupation et maintenir dans le domaine militaire les Allemands en tutelle ? On sait pourtant où mène cette politique : à Hitler. « N’abandonnons rien », et il vient un jour où l’on lâche tout à la fois. Il faut convaincre les Allemands qui y sont tout disposés au fond, que leur intérêt est dans l’intégration avec l’Occident, et pour cela il faut les tenir pour égaux en droit et en fait, sinon ils s’allieront à Moscou, peut-être la mort dans l’âme, mais parce que leur instinct qui est irrésistible leur fera préférer le suicide à l’humiliation.

 

                                                                                            CRITON