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Le Courrier d’Aix – 1952-09-13 – La Vie Internationale.
La Dictature Refleurit
Tandis que le Politburo reconsidère sa politique après la réception de Chou en Laï et avant la réunion du Congrès du Parti communiste prévue pour le 5 octobre, l’actualité internationale met en relief l’avènement de deux dictatures, celle de Naguib au Caire, celle du général Ibanez au Chili.
L’Égypte
La rupture entre le général Naguib et le civil Ali Maher n’est pas une surprise. C’eut été le premier exemple dans l’histoire d’un duumvirat où civils et militaires se seraient réellement partagé le pouvoir. Ou bien le militaire se transforme en civil comme Perón, ou le civil endosse un uniforme d’emprunt comme le généralissime Staline, mais toujours les deux qualités finissent par se confondre dans le même homme, et si la moindre dualité de pouvoir subsiste, si atténuée qu’elle soit, comme dans le cas de Mussolini ou d’Hitler, tôt ou tard, le conflit reparaît. C’est donc par la force des choses, si ces intentions au départ étaient sincères, que le général égyptien a assumé la totalité du pouvoir. Reste à savoir si sa position s’en trouve réellement renforcée dans un pays où les masses, en faveur desquelles le mouvement est dirigé, n’ont aucune organisation, aucune conscience collective.
En dehors de l’armée, qui ne constitue ni une opinion, ni un parti, il faut bien qu’une formation politique appuie l’autorité. Il faut au dictateur l’aide et la propagande d’un parti. Si le Wafd est dissous, il ne reste que les Frères Musulmans qui aient assez de force pour épauler Naguib. Est-ce dans la voie du progrès social qu’ils l’engageraient ou vers le fanatisme religieux xénophobe et rigoriste ? L’aventure Naguib est intéressante à suivre comme on suit le dompteur ou l’équilibriste. Il est difficile de croire que l’Égypte y trouvera la stabilité.
Les Américains avaient fait à Naguib bon accueil. Cette association du pouvoir civil et du pouvoir militaire pour réaliser la démocratie sociale avait de quoi leur plaire, et Acheson s’était hâté d’applaudir. Il doit le regretter. Quant aux Anglais, les événements ne peuvent que les servir. Étant en place au Soudan et à Suez, ils vont gagner du temps pendant que Naguib sera aux prises avec les politiciens. Le Général ne pourra rien faire qui puisse lui attirer des difficultés supplémentaires avec les puissances occidentales dont il attend au surplus des armes pour ses troupes. Et si une période d’anarchie s’ensuivait, elle ne ferait que retarder les décisions désagréables pour la puissance britannique.
Au Chili
L’arrivée, ou plutôt le retour d’Ibanez au pouvoir au Chili après l’établissement de la dictature Estensero en Bolivie va par contre ajouter beaucoup de difficultés à la politique des Etats-Unis en Amérique latine. Le Chili avait fait de sérieux progrès dans la voie de la démocratie et le précédent gouvernement avait réussi à concilier les intérêts nationaux avec les besoins de ses clients étrangers qui avaient mis en valeur les richesses essentielles du pays : le cuivre et le nitrate.
On peut se demander si le retour d’Ibanez ne marque pas une orientation vers un Péronisme dont les conséquences pour l’Argentine en matière économique se sont révélées désastreuses. Heureusement qu’il y a toujours un abîme entre les promesses électorales et les exigences du pouvoir. Cependant, dans des pays encore mal équilibrés, des mesures excessives et inconsidérées sont toujours possibles. Ibanez suivra-t-il la voie modérée de Vargas au Brésil ou celle de Perón ? En tous cas, étant donné l’importance numérique et l’influence de l’Amérique latine à l’O.N.U., ce nouveau facteur d’incertitude peut inquiéter les puissances occidentales et pas seulement les Etats-Unis.
Les Négociations sur la Sarre
Mais ce sont là pour les Européens des problèmes secondaires. Il n’est pas exagéré de dire que la question dont dépend aujourd’hui l’avenir de l’Europe est l’affaire sarroise. C’est la solution de cette difficulté majeure qui commande l’avenir. Les négociateurs Français et Allemands paraissent en avoir pleinement conscience, et c’est déjà beaucoup. Les opinions publiques si mal informées qu’elles soient par des politiciens intéressés, le sentent également. Il est difficile d’espérer trouver un règlement qui donne toute satisfaction aux trois parties. Mais le vote récent des Sociaux-démocrates sarrois en faveur de l’européanisation a une valeur impérative pour les Allemands et trace en même temps pour les Français les limites de leurs exigences.
Malgré les difficultés évidentes, nous avons été optimistes quant à l’issue des négociations. Les dernières nouvelles si réservées et obscures qu’elles soient, confirment et accentuent cet espoir. Les Etats-Unis de leur côté pèseront de tout leur poids en faveur d’un compromis. Un accord aurait en outre l’avantage de renforcer les institutions du Pool Charbon-acier dont la mise en place se révèle laborieuse. L’édifice de la nouvelle Europe y trouverait sa pierre angulaire.
L’Entente Yougoslavie-Grèce-Turquie
Un autre aspect encourageant de la situation vient des Balkans. A l’entente Gréco-turque déjà bien assise, vient enfin s’ajouter après de longs mois d’incertitude un commencement de participation yougoslave. Tito ayant accepté l’aide des puissances occidentales qui l’ont octroyée avec une générosité qui a par moments un peu surpris, est obligé d’en payer le prix. Malgré sa répugnance à s’intégrer dans le Bloc occidental, il a trop de difficultés pour se retrancher dans une neutralité même partielle ; son régime ne peut vivre économiquement que si ses relations avec l’Italie et la Grèce deviennent normales ; cela suppose un règlement de la question de Trieste et de l’affaire macédonienne. Sous la pression du Bloc soviétique et des exigences normales des Occidentaux il devra s’aligner. Si l’heure n’est pas encore venue, elle paraît devoir inévitablement sonner avant longtemps.
Aux Etats-Unis
La campagne électorale aux Etats-Unis poursuit sa course sans grand éclat. Le général Eisenhower lui-même se fait au métier de politicien, ce qui parfois gêne ses admirateurs. Devant les fermiers du Middle-Ouest, il n’a pas hésité à faire de la surenchère. Sur les promesses et les réalisations des Démocrates, il n’a pas craint de s’attaquer au « solide Sud » où il a réussi à détacher des démocrates un nombre important de notabilités. Comment faire de la politique en restant honnête homme, il n’est ni le premier ni le dernier à se poser l’amère question.
CRITON