Criton – 1952-11-22 – Le Fond du Malaise

ORIGINAL-Criton-1952-11-22 pdf

Le Courrier d’Aix – 1952-11-22 – La Vie Internationale.

 

Le Fond du Malaise

 

Il se pourrait que nous touchions ces jours-ci au fond d’une dépression morale qui pour des raisons complexes, plus psychologiques qu’économiques, a affecté le monde des derniers mois, et dont le point extrême a été la déception irraisonnée causée par l’élection d’Eisenhower.

 

L’Humeur Française

En France en particulier, outre un malaise commercial normal quand s’arrête l’inflation, on s’est appesanti sur les premiers revers au Tonkin, l’ingérence de l’O.N.U. dans nos affaires Tunisiennes et Marocaines, la querelle de la Sarre, le conflit politique au sujet de l’armée européenne. Le réflexe bien français a suivi : une vague d’anti-germanisme et d’antiaméricanisme qui court partout où l’on voudrait vivre tranquille, à Londres comme à Paris.

 

La Crise à l’O.N.U.

La crise à l’O.N.U. ressemble à celles qui ont secoué à Genève l’ancienne Société des Nations. Une société ne peut vivre que si tous ses membres acceptent en théorie comme en pratique des règles communes. Le propre des régimes totalitaires, fascistes ou communistes, est de n’en admettre aucune. Une Société des Nations ne peut que se grouper contre ces régimes. La non-coopération était visible dès le départ de l’organisation. Et puis les Etats-Unis ont eu le tort d’installer ce parlement mondial chez eux ; sur terrain neutre l’atmosphère aurait été moins tendue. D’autre part, on a peut-être attribué trop d’importance à ce genre de tribune ; on a voulu y voir une cour de justice politique où la raison internationale aurait tranché les différends et restauré la paix.

Dans un monde en fermentation où tout évolue si vite, cette société internationale où chaque pays délègue ses avocats a plutôt enflé les querelles. Elle n’a servi qu’à leur donner de la publicité et à alimenter les propagandes. La démission de Trygve Lie et le suicide de Feller ont marqué l’impuissance de l’O.N.U. et la difficulté qu’il y aura à lui rendre un prestige.

Il ne faut pas dramatiser. Une Société des Nations ne peut être que le reflet de l’état du monde. Un jour viendra où cette institution rendra des services. Mais on ne peut lui demander de réconcilier Moscou et Washington.

 

La Nouvelle Administration à Washington

L’opinion américaine commence à prendre une vue plus objective du succès du général Eisenhower. On se rend compte qu’il ne s’agit pas d’une catastrophe pour l’Europe et pour la paix. Si nous avions été américains, nous aurions voté pour cet homme à la fois prestigieux, sage et bon diplomate.

En tant qu’Européens, nous nous réjouissons de l’arrivée au pouvoir aux Etats-Unis d’un homme fort qui, bien qu’il ait à s’inspirer des tendances de l’opinion, a un soutien populaire assez large pour n’être prisonnier de personne. Enfin pour un Français, les sympathies du Général pour la France ne sont pas feintes et celui qui semble devoir être son principal adjoint, Cabot Lodge est notoirement de nos amis. Dans l’équipe du Président jusqu’ici, il n’y a personne que des francophiles, on n’en pouvait dire autant de l’Administration Truman. Et aux Etats-Unis, le sentiment compte, même en politique.

 

Les Plans d’Eisenhower

Nous surprendrons peut-être plus d’un lecteur si nous disons que nous attendons de grandes choses d’Eisenhower et que nous partageons l’optimisme naïf des habitants de l’Arkansas. Contrairement à ce qu’on a écrit, le Général n’a pas fait à ses concitoyens des promesses électorales. S’il va en Corée pour y terminer la guerre, c’est qu’il a quelque idée des moyens, et s’il pense qu’il n’est pas impossible de rétablir la paix par des moyens pacifiques, c’est qu’il y a réfléchi.

 

La Guerre en Corée

La guerre en Corée continue et, en principe, le dernier point en litige qui retient tout accord serait le rapatriement, volontaire ou non, des prisonniers chinois. Que d’encre a fait couler cette histoire !

On comprend que les communistes se moquent bien des prisonniers et s’ils ont choisi cette pierre d’achoppement, c’est qu’elle permet à volonté de conclure ou de ne pas conclure la paix selon les avantages à venir. Il suffit dans un cas de se rallier à un compromis qu’on vous tend, dans l’autre de se retrancher derrière des principes comme l’a fait Vichinsky. La porte reste ainsi entrebâillée. Eisenhower a-t-il le moyen de l’ouvrir ? Il se pourrait.

 

La Bombe H

Les Etats-Unis ont travaillé de toutes leurs forces à forger et à perfectionner l’arme atomique. Aujourd’hui, nous avons virtuellement la bombe à hydrogène. Ces terribles armes ont sauvé le monde de l’invasion bolchévique sans qu’on eût à les employer. A elles seules, elles ont maintenu la paix. L’avance qu’ont les Etats-Unis dans ce domaine capital permettrait-elle de faire mieux ? Avec une bombe H d’un côté en évidence sur le tapis vert, pourra-t-on convaincre Staline de rendre la paix du monde et de ramener ses forces à l’intérieur du territoire russe ? Nous pensons que c’est là le rêve d’Eisenhower. Il sait ce que vaut la force contre ceux qui ne respectent qu’elle.

 

La Victoire de Papagos

Manifestement les militaires ont le vent pour eux. La peur qui étreint le monde, si exagérée et même injustifiée qu’elle soit, pousse les peuples vers les hommes forts ou réputés tels. Le succès de Naguib au Caire a rendu les Grecs jaloux. Il est vrai que les Grecs ont déjà fait l’expérience d’une dictature militaire chaque fois que l’anarchie démocratique avait passé les bornes. Les excès de la dictature ont ramené ensuite la démocratie. Il ne semble pas que la politique européenne et l’Alliance atlantique dont fit partie la Grèce, en soit affectée. La Grèce est encore le point de moindre résistance du cercle qui confronte le rideau de fer. Il n’est pas indifférent qu’il se consolide.

 

Le Débat sur la Tunisie et le Maroc

Nous pensons qu’on a donné trop d’importance au débat de l’O.N.U. sur notre action en Tunisie et au Maroc. Comme Schuman, nous aurions préféré qu’on ne se raidisse pas dans un amour propre blessé. Il suffisait, tout en maintenant bien entendu le point de vue juridique d’incompétence de l’O.N.U., d’étaler notre dossier et le confronter avec celui des pays arabes dits libres et enfin avec celui des colonies musulmanes de l’U.R.S.S. et du sort des Tatars, Uzbeks et Kasaks exterminés ou épurés. Les absents ont toujours tort et les justes causes sont bonnes à plaider. D’ailleurs, les Etats-Unis arrangeront les choses et les intrigues mêmes des représentants rivaux des nationalistes tunisiens et marocains ont coupé l’élan des accusateurs de la France. L’affaire aura fait long feu. Mais la France a pour principal avantage, outre l’attrait propre de sa personne, de représenter l’attachement rigoureux au droit et à la justice ; qu’on l’accuse ou qu’on la sollicite, la France ne se dérobe pas.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-11-15 – Autour de l’Armée Européenne

ORIGINAL-Criton-1952-11-15  pdf

Le Courrier d’Aix – 1952-11-15 – La Vie Internationale.

 

Autour de l’Armée Européenne

 

Profitons de l’absence d’événements majeurs sur la scène internationale pour discuter trois remarquables articles de M. Duverger traitant dans « Le Monde » de la question brûlante de l’armée européenne. Après tant de diatribes passionnées, un examen objectif comme celui-là vaut qu’on s’y arrête.

 

L’Exposé de M. Duverger

On ne créera pas l’Europe, dit en substance l’auteur, par des institutions seules, mais par un accord entre ces institutions et les aspirations profondes des peuples. Le succès du plan Schuman vient de cet accord ; car les nations du continent européen sentent, à tort ou à raison, que l’infériorité de leur niveau de vie sur celui des Etats-Unis vient de l’étroitesse de leurs marchés et qu’il convient d’en instituer un grand à la dimension de l’Europe même. Par contre, le soutien populaire manque au projet d’armée populaire. Ce n’est pas tant par la survivance du nationalisme, ni par la crainte de voir l’Allemagne envahir à nouveau ses voisins d’Occident. Ce risque est faible : l’ère des guerres nationales est close au siècle des grands empires.

Mais c’est qu’une armée, dit M. Duverger, n’est qu’un moyen au service d’une diplomatie et l’Europe ne peut avoir de diplomatie commune car les objectifs nationaux des pays européens ne coïncident pas. L’Allemagne craint certes la guerre, mais elle y voit la seule chance de réunification. Les autres pays européens au contraire, n’ont rien à attendre d’une guerre, que souffrance et destruction. Ils sont dès lors attachés à la politique de « l’endiguement », empêcher les Soviets d’envahir l’Europe est leur seul but et tout porte à croire que pour cela la puissance américaine suffit. Même, aurait pu ajouter M. Duverger, ils préfèrent le statu quo.

Pour la France en particulier, la libération de l’Europe orientale et la réunification de l’Allemagne poseraient des problèmes plus redoutables que l’occupation actuelle de ces pays par les Soviets. Pour les Allemands au contraire, la politique du renfoncement représente la libération de leur territoire, la fin de l’occupation étrangère et de la mutilation de la patrie, et sans doute la reconquête des provinces perdues à l’Est. Pour le moment l’Allemagne n’est pas belliciste et la peur de la guerre dont les souvenirs sont proches, contrebalance l’aspiration à l’unité et à la grandeur perdue. Mais à mesure que passera le temps, ce dernier sentiment l’emportera surtout si l’on met à sa disposition une armée, même intégrée dans la masse européenne.

Par ailleurs, les Etats-Unis se sentent directement visés par l’impérialisme soviétique, et bien qu’ils soient pacifiques et n’aient aucune idée de croisade, dit M. Duverger, ils ne se sentiront rassurés que lorsque les Russes auront été refoulés chez eux. D’où une solidarité d’intérêt entre l’irrédentisme allemand et la sécurité américaine, et la tendance du monde libre à se constituer en deux camps : ceux qui, comme la France et l’Angleterre, veulent seulement être protégées d’une agression russe et ceux qui veulent se libérer de la domination ou de la peur des Soviets. D’où la vague de mauvaise humeur des peuples qui, bien qu’attachés à la communauté occidentale et nullement neutralistes veulent demeurer indépendants des Etats-Unis et se désolidariser d’une croisade possible.

 

La « Machine Infernale »

Le danger de la création d’une armée européenne serait donc, selon M. Duverger, de séparer le continent de l’Angleterre, de renforcer l’influence américaine par l’intermédiaire de l’Allemagne, de diviser l’Europe sur le plan diplomatique, à moins d’étendre à toute l’Europe l’irrédentisme allemand actuel : Europe germanisée au lieu d’une Allemagne européiste, tel serait le résultat. De plus, dans l’armée européenne l’Allemagne obtiendra rapidement une place dominante, prépondérance démographique et économique, différence aussi d’esprit militaire, absence enfin d’engagements extérieurs ; tout concourra à faire de l’Allemagne la puissance militaire la plus forte du continent. Ainsi son influence diplomatique suivra fatalement cette augmentation de force matérielle. D’où le danger de voir une Allemagne réarmée entraîner l’Europe, unie à elle par la peur du communisme, dans une fatale aventure.

 

Les Institutions Civiles d’Abord

En conclusion, M. Duverger voudrait que l’on créât d’abord, pour renforcer la popularité de l’idée d’Europe, des institutions communes dans les domaines où les peuples ont des intérêts communs : Union douanière et monétaire, Pool vert, etc., et qu’on constituât une autorité politique et un parlement européen élu pour coordonner ces services. Faire l’Europe civile avant l’Europe militaire. On pourrait ainsi affaiblir l’irrédentisme allemand en polarisant les aspirations populaires vers le développement d’institutions économiques et politiques. L’Allemagne a besoin plus que toute autre nation de mythes : le réarmement les cristallisera dans le sens du nationalisme ; l’idée Europe peut agir en sens contraire.

Et, ajoute M. Duverger, ce serait pour l’Allemagne même peut-être une chance de retrouver pacifiquement son unité ; si faible que soit cette chance, elle vaut bien celle qu’offre une croisade. Car il est douteux, conclut l’auteur, que les Soviets se lancent dans une invasion militaire de l’Ouest. S’ils en avaient l’intention, ils l’auraient fait quand la voie était libre.

 

Discussion

Les idées exprimées dans ce bref résumé s’imposent par leur rigueur, et la justesse de ces vues n’est pas contestable. Elles seraient convaincantes s’il n’y avait un facteur primordial complètement passé sous silence : il existe une république d’Allemagne orientale, peu à peu complètement soviétisée où est déjà formée une armée de cent cinquante mille hommes dont beaucoup sont d’authentiques communistes allemands encadrés d’officiers russes (plus de quatre mille). Il existe aussi depuis quelques semaines un entraînement militaire obligatoire de toute la jeunesse allemande des deux sexes qui commence à fonctionner et qui aura sur les jeunes générations prussiennes un effet certain : la résistance au bolchévisme étant surtout le fait des citoyens d’âge mûr. L’Allemagne orientale sera bientôt un satellite armé et équipé comme la Pologne ou la Tchécoslovaquie. Sans doute en cas de guerre, une bonne part de ces éléments serait peu sûre, mais il y en aura toujours assez pour partir à l’assaut de la République de Bonn au nom de l’idéal national et pour la réunification dont chaque jour on leur prêche. C’est un putsch de ce genre que préparent les Russes et non une guerre mondiale. Comme toujours, ils n’agiront pas eux-mêmes, mais par peuple interposé.

Laissera-t-on aux Américains le soin de repousser l’assaut allemand sous les yeux des Allemands de l’Ouest qui verront tuer leurs frères ? C’est pour cela que les Américains ont besoin d’une armée allemande pour garder la frontière contre un mouvement communiste. Il ne s’agit pas là d’hypothèses : il suffit d’entendre et de confronter les informations des journaux de Berlin-ouest, et de la Radio libre avec les menaces de la presse et de la Radio allemande contrôlée par les Soviets. L’armée de la « libération », c’est là-bas qu’elle se prépare. Les bolcheviks n’en font pas mystère, au contraire. Leurs menaces sont claires comme leurs objectifs, ce qu’ils veulent, c’est atteindre sans guerre totale la Ruhr et le Rhin. A ce moment, le glas de l’Europe sera bien près de sonner, et les Etats-Unis n’y pourraient rien à moins d’engager une guerre totale qu’on veut éviter. Et dans cette guerre, la France serait en première ligne.

Ce qui nous fait conclure que quels que soient les maux que représente la reconstitution d’une armée allemande, elle est inévitable. Mieux vaut qu’elle soit européenne que purement germanique. La situation actuelle n’a que deux issues : ou bien une désagrégation intérieure du bloc communiste après la mort de Staline, et dans ce cas, nous le répétons, il faut d’ores et déjà prévoir la dissolution des contingents allemands actuellement formés exclusivement contre le péril soviétique, ou bien par une guerre et dans ce cas, il est juste que les Allemands se battent les premiers puisqu’au demeurant ce sont eux qui auraient un intérêt majeur à vaincre.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-11-08 – Lendemain de Victoire

ORIGINAL-Criton-1952-11-08 pdf

Le Courrier d’Aix – 2016-11-08 – La Vie Internationale.

 

Lendemain de Victoire

 

Eisenhower, est élu président par un vote massif du peuple américain. Peu d’événements étaient plus faciles à prévoir. On s’étonne que ni les augures ni les gallups n’aient pressenti cette poussée d’opinion. Non seulement le Général, mais une majorité de Républicains l’emporte au Sénat et à la Chambre. Majorité beaucoup moins spectaculaire, mais suffisante pour assurer au nouveau Président un appui qui a si souvent manqué à Roosevelt et à Truman et qui est, au Sénat surtout, le facteur paralysant de la politique américaine.

 

Le Message du Président à la France

Les Français ont tout lieu de se réjouir de l’événement. Fait sans précédent dans les annales des compétitions présidentielles, Eisenhower, à peine élu, a transmis au peuple français et à lui seul, un message d’amitié qui contient deux allusions significatives, l’une à l’Afrique du Nord dont Eisenhower connaît la valeur stratégique et la situation politico-sociale ; l’autre à l’impérialisme soviétique dont nombre de Français minimisent, ou feignent d’ignorer, la menace qui est pourtant la plus grave que l’humanité ait connue depuis l’invasion des barbares au IV° siècle, menace auprès de laquelle, même celle de l’impérialisme allemand ne pourrait être comparé. Oublie-t-on que l’armée rouge est à 200 kilomètres du Rhin ?

 

Les Réactions

L’élection d’Eisenhower a été diversement accueillie selon les passions politiques d’un chacun. Peu importent les mérites d’un homme si on lui accole l’étiquette droite ou gauche et que vous êtes de l’autre bord. Rien d’ailleurs ne permettrait d’opposer Eisenhower, l’homme issu du peuple, à Stevenson qui est un aristocrate, en faisant de l’un le prisonnier de la réaction et de l’autre le champion de la classe ouvrière. Ces distinctions qui empoisonnent le jugement des Européens n’ont pas de sens aux Etats-Unis. Il est malheureusement à craindre qu’il n’en prenne un, peu à peu.

 

La Fin du Sud solide

En effet, ce qui jusqu’ici avait empêché de faire des Démocrates une gauche et des Républicains une droite, c’était l’existence du « Solid South ». Les Etats du Sud où la question raciale se posait à l’état aigu et qui étaient socialement les moins avancés des Etats-Unis appartenaient depuis la guerre de Sécession au parti démocrate. Cette aile droite faisait contrepoids à la clientèle des couches sociales les moins favorisées des Etats industriels de l’Est. Hier, le Sud a voté en grande partie Eisenhower au mépris de la tradition, ce qui pourrait déterminer le Parti démocrate à devenir un parti de gauche au sens européen du terme. Il est à souhaiter qu’il n’en soit rien et que les Etats-Unis demeurent étrangers à ces idéologies redoutables qui faussent le jugement et alourdissent le progrès.

 

Perspectives

Le plus saillant résultat de l’élection c’est que l’homme au pouvoir appuyé par les deux Chambres disposera d’une autorité qui manquait à son prédécesseur. Truman, malgré ses défauts de caractère, avait su s’entourer d’excellents conseillers et dans l’ensemble on ne peut lui reprocher d’erreur capitale. Acheson est le plus remarquable secrétaire d’Etat que les Etats-Unis aient eu depuis Kellogg, mais il a le malheur d’être antipathique. Il s’habille avec recherche, et péché capital, il ressemble à un Anglais. Peu d’hommes ont été attaqués avec autant de violence et d’injustice. Truman l’a maintenu contre vents et marées. Son successeur – Dulles ou Dewey – aura fort à faire pour le remplacer.

 

Le Point de Vue Soviétique

En redonnant de l’activité à la guerre de Corée à la veille de l’élection, les Soviets ont apporté du renfort au courant d’opinion en faveur d’Eisenhower. Celui-ci aurait d’ailleurs été élu sans cela. Tout se passe comme si les Russes préféraient un président républicain à un démocrate pour mieux diviser les Alliés européens des Etats-Unis, et ébranler le Bloc atlantique. Pour les bolcheviks, la propagande compte plus que tout. Eisenhower et les Républicains de Wall Street, représentent le capitalisme mieux que Stevenson, cela suffit. Toutefois, ils ne tarderont pas à reconnaître qu’ils ont en Eisenhower un adversaire des plus sérieux et qui ne leur laissera pas le champ libre.

 

En Faveur de l’Unité Européenne

Enfin, ce sera pour la cause de l’unité européenne sous toutes ses formes un appui de première importance. Eisenhower a fait siennes les formules françaises de Pool charbon-acier et d’union européenne de défense, c’est pourquoi les adversaires déchaînés de l’unification ne sont pas satisfaits. Parmi les mécontents, signalons les socialistes de toutes les nuances et nationalités, et l’unanimité des Anglais. Eisenhower n’a jamais eu beaucoup de facilité à s’entendre avec Churchill et moins encore avec Montgomery.

 

Satisfaction en Espagne

Par contre en Espagne, on se réjouit. Le Parti républicain avait voté des crédits à Franco que Truman avait refusé d’attribuer, et encouragé les pourparlers au sujet des bases espagnoles, qui d’ailleurs ont virtuellement abouti avant l’élection présidentielle, Acheson désirant enlever aux Républicains cet argument ; le public américain ne comprenait pas en effet, qu’on refusât  à l’Espagne ce qu’on accordait si libéralement au communiste Tito. L’intégration de l’Espagne au programme de défense européenne se concrétisera peu à peu.

 

La Carrière du Général Naguib

Nous avons montré un certain scepticisme à l’égard du coup d’état du général Naguib en Egypte. Il semble au contraire que l’ « expérience » a plus de chances qu’il ne paraissait. Certes le Wafd décapité de Nahas Pacha n’est rentré dans l’ombre que par la force et il est probable qu’il guette une défaillance ou une baisse de popularité du dictateur. Celui-ci néanmoins a été remarquablement habile : sur le plan intérieur, les réformes sociales en projet entretiennent la faveur populaire dont l’influence n’est plus comme auparavant négligeable. Sur le plan extérieur, on a senti dès l’abord, que Naguib romprait avec le nationalisme aveugle et qu’il n’irait pas sur les traces de Mossadegh.

Pour faire de l’Egypte une grande nation, comme il le proclame, il lui faut l’appui, et des gouvernements et des capitaux étrangers, des armes pour ses troupes, et de l’argent pour équiper les usines. Il a donc fait un pas hardi en concluant avec les représentants soudanais un accord susceptible de leur donner une autonomie complète ; les slogans de l’unité de la vallée du Nil et du rattachement du Soudan à la couronne égyptienne ont été remisés. La solution est acceptable pour les Anglais puisqu’elle répond, en apparence du moins, à leurs propres suggestions. Bien des points cependant demeurent obscurs et à Londres on ne se réjouit pas trop, d’abord pour ne pas compromettre Naguib en face des nationalistes, et parce que celui-ci ne laissera pas aux Anglais beaucoup de liberté de manœuvre pour faire du nouveau Soudan un dominion, ce qui est le grand espoir des Anglais. Néanmoins, le principe d’une collaboration entre l’Egypte et l’Occident est acquis ce qui vaut à Naguib les sympathies américaines. L’exemple est d’importance et aura sur le monde arabe une influence dont on ne peut prévoir l’étendue.

En tout cas, l’Occident aura gagné, sinon un allié, du moins un partenaire raisonnable.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-11-01 – Fausses Manoeuvres

ORIGINAL-Criton-1952-11-01 pdf

Le Courrier d’Aix – 1952-11-01 – La Vie Internationale.

 

Fausses Manœuvres

 

« Rébellion contre l’inévitable » titre l’article de tête d’un grand journal allemand et il montre, non sans ironie, que ce sont les mêmes éléments qui dans les deux pays luttent contre le cours des événements. Coalition imposante et disparate où la grosse industrie s’allie aux communistes, les socialistes aux nationalistes, les militaristes d’ici à ceux d’en face, et les politiciens octogénaires à leurs contemporains d’outre-Rhin.

L’ironie de la situation est que les arguments de part et d’autre sont les mêmes : Du côté français, s’affranchir de la tutelle américaine en concluant avec les Russes un traité de sécurité mutuelle selon l’ancien style. Du côté allemand, s’affranchir de la tutelle américaine et du même coup des contraintes et des manœuvres de la politique française pour conquérir une influence plus grande dans la politique mondiale, et jouer le rôle d’arbitre en Europe. Ces rêves seraient vite déplorés, si, par impossible, les Américains déplaçaient le Centre de gravité de leur défense hors d’Europe ; la marée rouge aurait vite fait, en dépit de tous les traités, de mettre d’accord les plaideurs.

 

Chantage ?

En réalité, l’opposition de part et d’autre n’est qu’un moyen d’obtenir plus du partenaire atlantique du côté français des garanties de sécurité et une répartition  plus équitable des charges de la guerre d’Indochine, et si possible une solidarité dans le maintien de notre position en Afrique, enfin sur la question de la Sarre, une participation anglo-saxonne dans un règlement définitif qui consacrerait les droits acquis.

Il est difficile de prédire si cette levée de boucliers contre les accords de Bonn et de Paris, qui a servi toutefois à clarifier la situation, réussira à améliorer la position française. On spécule sur l’obligation inéluctable pour les Américains de ne pas laisser les Soviets s’emparer de l’énorme puissance industrielle de l’Europe continentale qui romprait l’équilibre des forces entre les deux géants. Les Allemands, eux, croient que le temps travaille pour eux et que la faiblesse de la France et ses exigences inclineront la nouvelle administration américaine à s’appuyer sur eux plutôt que de perdre du temps en négociations sans issue.

Il est certain que si les récriminations françaises ont été accueillies outre-Atlantique avec une bienveillance apparente, M. Acheson, à la veille des élections, n’a pas vu l’effondrement de ses plans avec satisfaction. Si les démocrates triomphaient mardi, on aurait peut-être d’assez désagréables surprises : l’Alliance atlantique n’en serait pas pour cela rompue, mais on nous ferait sans doute payer indirectement cet accès de mauvaise humeur.

 

L’Election Présidentielle aux U.S.A.

On voit venir avec soulagement l’échéance du 4 novembre qui décidera des préférences américaines. A mesure que le grand jour approche le résultat de l’élection présidentielle parait plus incertain. Les « Gallup » donnent les deux adversaires à égalité.

Pour notre part, nous avons toujours pensé que le général Eisenhower l’emportera et cela avec une marge confortable de quatre ou cinq millions de suffrages. D’abord parce qu’une majorité aux Etats-Unis souhaite un changement d’Administration et reproche aux démocrates le pourrissement de la guerre de Corée à laquelle le Général se fait fort de mettre un terme, ce qui est peut-être aventureux, mais aura sur les mères américaines une influence dominante. L’ensemble de la presse européenne semble au contraire attendre et souhaiter la victoire du gouverneur Stevenson.

Nous n’avons ici aucune préférence sentimentale ; le Gouverneur de l’Illinois a montré une grande dignité dans sa campagne ; on n’en dirait pas autant de ses supporters ni de ses adversaires. Il présente toutes les garanties de pondération et de jugement qui conviennent à un homme qui devrait tenir la première place dans les responsabilités mondiales. On craint qu’Eisenhower par contre ne soit le prisonnier de l’ancien isolationnisme et aussi d’un extrémisme qui serait volontiers belliqueux. Ces craintes ne sont pas fondées. Eisenhower est aussi indépendant que bon diplomate. Du point de vue international qui nous intéresse, on peut reprocher à l’Administration démocrate d’avoir toujours opté pour les demi-mesures et d’avoir reculé devant les solutions efficaces. Elle n’a pas su enlever aux Russes l’initiative, ni donner aux Européens les moyens de reprendre confiance en eux-mêmes. Et puis, le prestige compte. Ni Truman, ni Acheson n’en avaient assez pour leur tâche ; en face de Staline qui est le dieu de l’olympe soviétique, il faut une vraie gloire.

 

L’Indochine

Il serait vain de minimiser le tragique de la situation en Indochine. Ne pouvant envoyer là-bas les soldats du contingent, la petite armée de métier qui lutte là-bas, fond peu à peu et s’épuise. Et il est hors de question que les Anglo-Saxons, si intéressés qu’ils soient au maintien de notre position, fassent tuer leurs hommes en Indochine. Tout au plus peut-on espérer que l’aviation et la marine américaine prêteront un concours actif, mais qui ne saurait être décisif. Les Russes ont bien calculé leur affaire. Epuiser l’armée française peu à peu sans donner aux Viets trop d’appui, créer entre Alliés des dissensions à propos du Viet-Nam, obliger les Américains à intervenir tout en soutenant la lutte en Corée. Ce dosage des difficultés a été savamment étudié. Il faut cependant que les Alliés tiennent et l’emportent. Là encore, Eisenhower aura assez d’autorité pour employer les grands moyens s’ils peuvent être efficaces. Un jour viendra où l’on s’apercevra qu’en Asie Mac Arthur avait raison.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-10-25 – Les Chances de l’Europe

ORIGINAL-Criton-1952-10-25  pdf

Le Courrier d’Aix – 1952-10-25 – La Vie Internationale.

 

Les Chances de l’Europe

 

Il est difficile de parler d’autre chose que du débat soulevé en France autour de la ratification du traité signé à Paris en Mai, sur l’armée européenne. Le raidissement français concrétisé par les discours Herriot et Daladier au  Congrès radical de Bordeaux, a soulevé une vague de commentaires. L’émotion a d’ailleurs été plus marquée ici même qu’à l’extérieur. « Ils protestent, mais ils signeront parce qu’ils n’ont pas de politique de rechange à proposer » ; telle est l’impression que laissent les journaux étrangers. En un sens d’ailleurs, le débat public ouvert en France a servi la cause de la ratification en obligeant partisans et adversaires à mettre leurs arguments au grand jour. Et l’on s’est aperçu que si l’on pouvait encore exiger et obtenir des garanties supplémentaires de la part des Anglo-Saxons, les objections les plus sérieuses contre le traité d’armée européenne pourraient tomber. Par ailleurs, il semble qu’à Washington comme à Londres, les inquiétudes des Français ont été comprises, sinon partagées, et qu’on devait faire quelque chose pour les apaiser.

 

L’Alternative

Le fond du problème a été bien mis en lumière par M. Pleven, le père du projet de communauté européenne de défense. Le choix n’est pas entre le réarmement de l’Allemagne et le statut actuel, mais entre une armée européenne et la renaissance de la Wehrmacht.

Personne en France n’accepte de gaieté de cœur de revoir les Allemands en uniforme ; les Allemands eux-mêmes ne le souhaitent pas, sauf quelques professionnels du militarisme. Les Anglais manifestent la même répugnance et les Américains, particulièrement Eisenhower, ont hésité longtemps devant cette solution. Un fait malheureusement est là : il n’y a pas de défense européenne possible sans une participation des Allemands de l’Ouest, surtout depuis que les Allemands de la zone orientale ont endossé l’uniforme soviétique. Le vide créé entre le Rhin et l’Elbe serait inévitablement absorbé par les Russes et c’en serait fait de l’Europe libre.

 

Les Possibilités

Il n’en reste pas moins que la France dont la position stratégique est capitale a les moyens d’imposer sa volonté d’obtenir des garanties nouvelles contre toute rupture d’équilibre qui permettrait aux Allemands d’avoir la prépondérance dans l’armée intégrée ou de s’en libérer pour se constituer en force indépendante. A cet égard, il existe une formule très simple et très efficace que nous avions suggérée ici-même l’an passé et dont il est étrange que personne ne se soit avisé : c’est que la force militaire allemande ainsi créée serait dissoute par les soins des Américains le jour où ceux-ci quitteraient l’Europe, c’est-à-dire le jour où le danger venu de l’est aurait disparu et qu’il n’y aurait plus de raison de laisser une force armée de douze divisions à une Allemagne que personne ne menacerait plus (cela pouvant aller de pair avec un désarmement général contrôlé), car il est bien évident qu’une force militaire allemande intégrée ou non ne constituerait pas un danger tant qu’une armée américaine serait stationnée en Allemagne à côté de troupes françaises et anglaises.

 

Arrière-pensée

Le problème n’est donc pas insoluble, loin de là, à moins que derrière les objections françaises ne se cache une arrière-pensée que la presse étrangère ne s’est pas fait faute de formuler clairement. Ce que souhaitent les Français, c’est un accord avec les Russes garantissant le statu quo, c’est-à-dire la division en deux de l’Allemagne occupée discrètement par les quatre Puissances, exactement le statut actuel de l’Autriche.

Nous avons fait allusion ici, en son temps et bien avant les accusations du député socialiste allemand Wagner, à des approches secrètes tentées par l’U.R.S.S. pour convaincre les milieux officiels français de l’excellence de cette solution. Que les négociations aient eu lieu entre personnalités non responsables, cela est difficilement niable.

Mais un règlement de ce genre est inacceptable pour les Etats-Unis et supposerait en outre comme pour tout traité la bonne foi des Soviets dont ils n’ont pas donné jusqu’ici le moindre témoignage. En outre, on ne partage pas un grand pays comme l’Allemagne comme la Pologne de jadis. Cette solution de plus révolterait la conscience internationale et finirait à la longue par provoquer une rupture d’équilibre dont les Soviets seraient les seuls bénéficiaires.

 

Conclusion

Force est donc bien d’en revenir à la formule : Faire l’Europe ou périr ; périr non seulement par une nouvelle invasion venue de l’Est qui serait tôt ou tard inévitable, mais aussi d’asphyxie économique. On voit bien, depuis quelques mois surtout que la production européenne est en baisse ; que si un marché plus vaste n’est créé, chaque pays européen devra se replier sur son marché intérieur et reviendra peu à peu à un régime d’autarchie qui, en réduisant la production, amènerait un abaissement progressif du niveau de vie des peuples. Le besoin de progrès et de mieux-être ferait inévitablement éclater les cadres, au prix sans doute de convulsions internes. C’est là le vrai danger.

Si la guerre entre pays libres est, contrairement aux prophéties de Staline, hors de question dans l’avenir prévisible, le risque de révolution sociale dans des pays économiquement comprimés est une éventualité plausible. Car si la France se repliait sur elle-même, elle souffrirait moins d’une Europe compartimentée comme elle l’est actuellement, grâce à ses possessions d’outre-mer et à son équilibre agricole ; mais alors une intégration de ses voisins se ferait sans elle. En voici la preuve :

 

Les Relations Economiques Italo-Allemandes

Les présidents des unions industrielles italiennes et allemandes, MM. Costa et Fritz Berg ont envisagé la suppression entre leurs deux pays du contrôle des devises, le rétablissement de la libre convertibilité des monnaies ainsi que la libération complète des échanges. Ils ont préconisé une intégration progressive de l’ensemble des deux économies qui sont complémentaires. Le récent accord commercial germano-italien faisant suite aux conversations Adenauer-De Gasperi a élargi considérablement les transactions entre les deux pays. Quelle serait la position de la France si un bloc germano-italien sur le plan économique venait à se constituer ? Les réactions plutôt désagréables de la presse italienne aux réticences françaises prouvent que l’opinion dans la péninsule est décidée à aller de l’avant. Enfin, le récent discours destiné aux Allemands prononcé par M. Eden montre qu’à Londres on est disposé à seconder les efforts américains pour créer un vaste marché européen et à favoriser l’intégration des moyens de défense du continent. Les dispositions anglaises à l’endroit des Allemands sont toutes à l’apaisement. Eden n’a-t-il pas dit qu’il ne fallait pas juger un peuple sur son passé ? Autrement dit, la confiance n’est-elle pas la meilleure des attitudes quand la méfiance ne mène à rien ?

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-10-18 – Querelles de Prestige

ORIGINAL-Criton-1952-10-18  pdf

Le Courrier d’Aix – 1952-10-18 – La Vie Internationale.

 

Querelles de Prestige

 

De même que l’opinion a été longue à mesurer le péril représenté par l’armée soviétique aux portes de l’Occident, de même elle commence seulement à réaliser que le danger de guerre a depuis longtemps dépassé le point critique et que la situation présente semble pour un temps indéterminé arrivée à un point mort, ce qui laisse aux Nations libres une certaine latitude pour s’organiser et réfléchir. L’Europe cherche à mettre à profit ce répit pour relever la tête. La France et l’Angleterre en particulier, ont le sentiment que comprimées entre les deux blocs, elles font figure de satellites à l’égard des Etats-Unis. Un même mouvement de rébellion a surgi à Londres et Paris, plus violent ici, l’un et l’autre assez curieusement synchronisés avec les prédictions de Staline sur un conflit inévitable entre Occidentaux.

 

L’Incident Pinay-Dunn

Tout cela n’est-il que comédie de politique intérieure ? Oui et non. Il est certain que la scène, un peu théâtre où Pinay a remis avec indignation, sans commentaire, la note, d’ailleurs anonyme, que l’Ambassadeur américain lui avait fait tenir, est un très beau coup d’escrime parlementaire. On ne peut qu’applaudir. De là à imaginer que le Département d’État avait de concert avec Paris organisé la mise en scène, c’est peut-être aller un peu loin. Quoi qu’il en soit, en affirmant que la dignité française pouvait être offensée par certaines critiques, le Président du Conseil désarmait l’opposition nationaliste qui devenait menaçante, et allait rendre impossible un compromis avec l’Allemagne sur la Sarre et la ratification des Accords de Bonn et de Paris. Du même coup, il reprenait assez d’autorité pour poursuivre avec vigueur la désintégration de la cinquième colonne communiste réclamée avec insistance par Washington. Car le fond de la querelle Franco-Américaine est là. Il n’y a pas, dit le Pentagone, de défense possible de l’Occident tant qu’une armée clandestine est capable en France de paralyser l’armée qui combattrait sur l’Elbe ou sur le Rhin. Pas de défense de l’Occident a répété Ridgway sans participation d’une armée allemande et sans la sécurité des arrières.

Jusqu’où, dans un pays comme la France, pourra-t-on sacrifier le respect de la liberté individuelle au profit de la sécurité nationale sans provoquer de protestations ? En prenant devant l’opinion publique une attitude frondeuse et indépendante à l’égard des Etats-Unis, M. Pinay peut poursuivre le communisme sans paraître obéir à Washington. De là également cette agitation antiaméricaine au sujet de la sentence de La Haye dans l’affaire marocaine ; hier, des restrictions de commandes offshore aujourd’hui, de la plainte arabe concernant la Tunisie à l’O.N.U. et enfin des 125 millions de dollars qui font la différence entre ce que nous attendions des Etats-Unis et ce qu’ils donneront pour notre réarmement : une quarantaine de milliards, un pour cent du budget total. Il est difficile de croire que pour si peu on dresserait l’opinion, d’autant qu’il y a mille façons pour les Etats-Unis de donner cette somme par des moyens détournés.

 

Le Fond de la Querelle

Cependant, il y a dans cette affaire un côté sérieux, grave même, qui n’est pas de comédie parlementaire. Les Américains veulent que soit réalisée l’unité européenne. Ils en font une condition « sine qua non » de leur appui financier. Ils veulent que le Pool Charbon-acier fonctionne, qu’un compromis soit trouvé sans délai sur la Sarre, que l’Allemagne rentre dans le Bloc occidental et reconstitue une armée véritable, que, par conséquent, la France ratifie les accords passés avec Bonn.

La situation est délicate ! Si les Allemands sentent que les Américains ont besoin d’eux, leur attitude sera plus ferme. Ils ne cèderont rien à la France. Si les Français sentent que l’on ne peut rien sans eux, ils demeureront intransigeants sur la Sarre et s’opposeront contre l’armée européenne. Acheson n’a pas la partie facile.

Tout cela, à notre avis, a un grave inconvénient. Pour faire tant bien que mal prédominer leurs vues, les Américains devront conserver sur leurs partenaires des moyens de pression qui ne peuvent être que d’ordre financier et économique. Ils auront intérêt à maintenir leurs alliés la « tête hors de l’eau », sachant que dès que le reste émergerait, les velléités d’indépendance ébranleraient la coalition. Une entente franche et totale sur un programme bien défini et complet serait préférable à ce jeu d’équilibre artificiellement entretenu.

 

Le Redressement du Prestige Britannique

Le « redressement français » a coïncidé avec le relèvement du prestige britannique organisé par M. Butler, chancelier de l’Echiquier et par Churchill. Les circonstances étaient favorables : le Congrès travailliste de Morecambe avait fait ressortir les profondes querelles entre Bevan et Attlee ; l’opposition se montrait affaiblie. Le Chancelier de l’Echiquier a pu faire état de l’amélioration de la balance des paiements de l’Angleterre. L’hémorragie d’or et de dollars s’est calmée, non pas grâce à de plus larges exportations (celles-ci diminuent au contraire de plus en plus) mais grâce à des restrictions sévères d’importations et à la baisse profonde des matières importées. Cependant, si les difficultés fondamentales demeurent intactes, le spectre de la banqueroute s’éloignant, les Anglais se sont sentis rassurés. Et puis, il y a eu l’explosion de la bombe atomique de Montebello, ajoutée aux exploits de l’aviation réalisés par les Comets.

Sur le plan diplomatique, le voyage des ministres Turcs à Londres, l’Accord Anglo-américain contre Mossadegh et les relations moins tendues avec l’Égypte ; le parti Conservateur peut se vanter sans trop d’exagération d’avoir relevé le prestige britannique dans le monde. Mais où les relations anglo-américaines blessent, c’est au sujet de l’ANZUS : le pacte du Pacifique conclu entre les Etats-Unis et les deux Dominions, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et dont la métropole, l’Angleterre, est exclue. Jusqu’où disent les Britanniques, faut-il que notre influence ait sombré pour qu’on ne nous consulte pas sur la défense de Singapour et de Hong-Kong ?

Ce sont justement les positions sur lesquelles les Etats-Unis ne veulent pas d’engagement. Ils entendent lier à leur système économique et militaire les deux Dominions de l’Océan Indien et ne pas être obligé de consulter l’Amirauté sur la défense de leurs intérêts en Extrême-Orient. De fait, malgré ses efforts, l’Angleterre n’a plus guère d’influence dans ces parages où elle était jadis, la première nation européenne.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-10-11 – Les Erreurs de Staline

ORIGINAL-Criton-1952-10-11  pdf

Le Courrier d’Aix – 1952-10-11 – La Vie Internationale.

 

Les Erreurs de Staline

 

Le Congrès du Parti communiste Russe à Moscou a été l’occasion pour les dirigeants soviétiques de s’expliquer abondamment sur les questions intérieures et extérieures. En sommes-nous pour cela mieux informés de leurs desseins ? La parole leur sert plutôt à déguiser leur pensée qu’à l’exprimer et la phraséologie du marxisme léninisme est, à cet effet, un instrument incomparable. Les Américains feraient bien d’en trouver l’équivalent pour donner cours à leur intempérance de langage.

 

L’Article de Staline

On a fait de tous côtés l’exégèse de l’article de Staline et du rapport Malenkov pour en tirer des indications sur la politique étrangère de l’U.R.S.S. On s’est demandé surtout si Staline croyait vraiment qu’un conflit entre les puissances capitaliste, comme il le dit, était plus probable qu’une guerre entre l’U.R.S.S. et l’Occident. La phrase est certainement destinée à rassurer le peuple russe, mais il est probable aussi que Staline pense que les conditions qui ont amené les deux guerres mondiales sont susceptibles de se répéter, les Etats-Unis jouant cette fois le rôle à deux reprises rempli par l’Allemagne, Il croit aussi sans doute, que ce qu’on appelle les contradictions du système capitaliste contiennent un germe de conflit inéluctable. Cela a peut-être été le cas à la fin du XIX° siècle ou au début du XX°, bien que les causes des deux grandes guerres sont loin d’être toutes d’ordre économique. Mais – et cela est un trait commun aux dirigeants soviétiques  – l’évolution du monde libre tant dans l’ordre économique que psychologique leur échappe. Une guerre ou même un conflit sérieux entre la France, l’Angleterre et les Etats-Unis est aujourd’hui inconcevable. Et même si l’Allemagne et le Japon en avaient un jour les moyens, ce qui se conçoit guère, il est peu probable que les conditions morales d’un conflit armé seraient réunies pour jeter les peuples dans une lutte mortelle contre l’une des trois puissances démocratiques. Il y a plus.

Sans doute, les rivalités économiques et la difficulté d’harmoniser les échanges internationaux subsistant – on peut même dire qu’elles n’ont jamais été aussi aigües – mais il n’est pas un responsable dans les pays libres qui ne soit convaincu que la guerre ne les résoudrait pas. C’est là ce qui est nouveau. Enfin et surtout on a fait des progrès décisifs dans le maniement de la conjoncture économique. Si l’on ne s’est pas encore décidé à appliquer les remèdes dont on dispose et dont le plan Truman, que nous avons exposé samedi, est le type, c’est que des difficultés politiques y font encore obstacle et aussi que la situation n’est pas assez critique pour y recourir sans délai.

Mais il n’est pas douteux qu’ils s’imposeront. On n’arrivera pas d’emblée et peut-être jamais tout à fait à créer un système harmonieux d’échanges mondiaux, mais on évitera sûrement les catastrophes. En d’autres temps qui ne sont pas bien loin dans le passé, l’Angleterre aurait fait banqueroute et la France aurait fait une inflation galopante à la manière de l’Allemagne de 1923. Les grands concurrents comme les Etats-Unis et même les petits auraient recueilli l’héritage et pris la place des victimes d’un tel effondrement financier. Or, on peut affirmer que rien de tel ne se produira aujourd’hui parce que la solidarité du monde libre est beaucoup plus forte qu’elle n’apparaît. La mentalité des Soviétiques en ce domaine comme en bien  d’autres est en retard sur le cours des choses.

 

Le Sens Politique de l’Article

Mais si les contradictions ne manquent pas dans l’organisation des pays plus ou moins capitalistes, une contradiction encore plus évidente gêne l’expansion du bolchévisme, et c’est à ce point délicat que fait une allusion complexe l’article de Staline – point qui paraît avoir complètement échappé aux lecteurs étrangers. C’est le fameux passage du socialisme au communisme. Le socialisme en terme stalinien, c’est ce que nous appelons le capitalisme d’état, c’est l’état maître en Russie de tous les moyens de production qui en règle les normes et répartit sans contrôle les biens de consommation. Beaucoup de camarades du Parti bolchevik considèrent cette phase comme transitoire et voient avec inquiétude le régime, non seulement se perpétuer et se perfectionner, mais la bureaucratie et la police enlever de plus en plus à l’individu, comme au groupe l’initiative et la responsabilité indispensables à un véritable progrès humain. C’est pourquoi Staline promet dans son article la journée de cinq ou six heures et parle au sujet des kolkhoses  de substituer – un jour – la propriété collective à la propriété étatique. Il y a, même en Russie, des gens qui sentent que le capitalisme privé évolue lui aussi dans ce sens, que l’entreprise, même privée, au lieu d’être comme au temps de Marx une relation de patron à ouvrier, d’exploiteur à exploité, tend peu à peu, lentement, à devenir une cogestion et même une forme de copropriété où les responsabilités seront étendues à tous les participants d’une entreprise et aussi les profits, dans un système de libre concurrence. Les signes de ce genre abondent : comité d’entreprises ici, Matbestimmung en Allemagne, pour ne rien dire de certaines grandes sociétés américaines et européennes, on peut même ….. …… paradoxes que beaucoup d’industries à forme capitaliste sont moins éloignées du collectivisme que n’importe quelle fabrique en Russie. Et les critiques, si discrètes qu’elles soient en U.R.S.S. ont gagné même les sphères dirigeantes. Les progrès de la production ne les ont pas étouffées, bien au contraire.

 

Les Intentions en Politique Internationale

Ce que l’on peut retenir sur le plan international de la tactique Russe, c’est l’intensification de la propagande antiaméricaine. La demande de rappel de l’ambassadeur des Etats-Unis à Moscou, Kennan, illustre  à plein cette campagne. Dès 1945, nous l’avons vu ici, cette offensive ouverte ou chuchotée n’a cessé de s’exercer. Elle a obtenu des résultats auxquels les maladresses américaines ont prêté plus d’un aliment. Mais il n’est pas sûr qu’en lui donnant tant de publicité, les Soviets n’iront pas à l’encontre de leur but. L’impopularité des Américains n’augmentera pas, si l’on voit trop ce que leurs ennemis directs en attendent, et les Etats-Unis pourraient profiter d’un contre-courant s’ils font réellement un effort décisif pour restaurer la prospérité de leurs alliés.

 

La Campagne Electorale aux Etats-Unis

C’est quelque chose d’analogue qui se passe au cours de la campagne électorale aux Etats-Unis. Tandis que les deux adversaires, Stevenson et Eisenhower se sont opposés avec toute la courtoisie compatible avec ce genre de compétition, le président Truman a cru bon de lancer au Général des apostrophes désobligeantes qu’on n’attendait pas entre hommes qui ont partagé de si hautes responsabilités. Truman a montré là le côté médiocre de son caractère et n’aura pas ainsi augmenté les chances de son Parti.

 

Le Problème Sarrois

C’est toujours le problème sarrois qui demeure le point crucial dont l’avenir de l’Europe dépend. Les Allemands feront-ils les sacrifices nécessaires pour obtenir le bénéfice des accords de Bonn, dont la mise en exécution dépend du Parlement français. Les adversaires de la politique Schuman auront-ils la sagesse de comprendre que si l’accord était impossible, les Américains qui ont besoin d’une force militaire allemande passeraient outre, que les Italiens suivraient Washington et que recommencerait le tragique isolement de la France qui ne pourrait pas plus qu’en 1936, compter sur une alliance britannique.

Malgré les difficultés présentes, il nous semble que les temps sont changés et qu’une solution interviendra. Cette solution ne saurait être provisoire. Sur ce point Paris et Sarrebruck ont pleinement raison d’être intransigeants. Mais dans le cadre d’une européanisation, ne pourrait-on pas trouver une formule qui laisse au pays sarrois son caractère de terre allemande à statut spécial. Cela ne changerait rien aux dispositions de fait, mais éviterait aux Allemands d’avoir le sentiment d’une province perdue.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1952-10-04 – Le Plan Truman

ORIGINAL-Criton-1952-10-04  pdf

Le Courrier d’Aix – 1952-10-04 – La Vie Internationale.

 

Le Plan Truman

 

En l’attente de l’élection présidentielle aux Etats-Unis le 4 novembre, la scène internationale est occupée de projets et de discussions qui n’appellent pas de conclusion pratique. Non que l’on s’attende à un changement quelconque de l’orientation politique américaine, mais parce que les hommes d’Etat en place ne sont pas assurés de leur mandat. L’intérêt se trouve dispersé entre les débats de l’Assemblée européenne de Strasbourg et les congrès socialistes allemand et anglais. Quant au grand colloque entre l’Est et l’Ouest, il demeure comme prévu au point mort.

Deux questions cependant sont au centre des préoccupations. L’une d’ordre économique : le déficit en dollars qui pèse de plus en plus lourdement sur les finances européennes particulièrement de l’Angleterre et de la France ; l’autre d’ordre politique : le problème sarrois dont l’avenir de l’Europe dépend. Le drame Franco-Allemand sera-t-il résolu ?

 

Les Missions Sawyer et Harriman

Le président Truman entend laisser à son successeur un programme de stabilisation économique de la communauté atlantique. Il a pour cela confié la tâche d’une part à Harriman, directeur du M.C.A. (Office de sécurité mutuelle) et au ministre du Commerce Sawyer qui ont délégué sur place des missions d’enquête. Il s’agit de chiffrer et de déterminer les modalités des projets suivants :

Côté américain d’abord, la révision de la politique douanière afin d’ouvrir les frontières américaines aux marchandises importées des pays en déficit. Un geste dans ce sens devra nécessairement intervenir après les élections. Tous les responsables américains en reconnaissent enfin la nécessité.

Secundo, augmentation des commandes off-shore aux fabricants européens, indispensables à la France et à l’Italie comme à l’Angleterre pour poursuivre leur réarmement.

Tertio, projet de législation pour encourager les investissements américains soit en Europe et en Afrique, soit dans les pays arriérés où les industries européennes trouveraient des débouchés.

4° Création d’un organisme international pour stabiliser le cours des matières premières, en organiser le stockage et la répartition de façon à assurer aux producteurs un revenu en Dollars déterminé à l’avance sur une longue période.

5° Un plan pour augmenter les ressources de la banque internationale afin qu’elle multiplie ses crédits aux pays en difficulté, et surtout aux nouveaux organismes supranationaux comme le Pool charbon-acier et ses futurs annexes.

6° Enfin et surtout, la création d’un fond de stabilisation pour les monnaies européennes qui serait suffisamment considérable pour en permettre la convertibilité. On parle de deux milliards de dollars.

Les grandes lignes de ce plan que le président Truman soumettrait le 1er janvier au Congrès sont déjà établies. L’application en devient urgente devant le ralentissement de l’activité industrielle en Angleterre, et à un moindre degré dans les pays du continent, Allemagne de l’Ouest comprise, en présence aussi du déficit français et anglais à l’Union européenne de paiement ; si l’on ajoute à ces facteurs la confusion politique interne, l’ensemble conduirait à bref délai à une nouvelle crise monétaire qui ébranlerait l’Alliance atlantique. Eisenhower en est aussi conscient que Truman et Acheson.

 

La Sarre et la Corée

S’il leur semble impossible d’obtenir la Présidence pour le gouverneur Stevenson, du moins il est indispensable de dresser un bilan favorable de l’administration démocrate ; Truman et Acheson voudraient d’ici novembre ajouter d’autres succès à leur actif. D’abord, un accord franco-allemand sur la Sarre qui assurerait du même coup la ratification par la France des accords contractuels et du traité de défense européenne ; ensuite, une décision nette sur la question coréenne, soit l’armistice, soit l’intensification de la guerre en cas de refus des Sino-Coréens.

Sur le premier point, la Sarre : les pourparlers secrets ne laissent pas encore prévoir une solution. Schuman et Adenauer pressés d’aboutir, sont de plus en plus menacés par leurs oppositions intérieures. Le moindre recul du côté français signifierait la chute de notre ministre. Une concession trop apparente d’Adenauer rendrait certaine la défaite du Parti chrétien-démocrate aux élections de 1953. Il faut cependant faire vite.

Comment ne réalise-t-on pas de part et d’autre du Rhin que si l’on échoue, c’est là et non à Moscou que la paix du Monde dans l’avenir sera menacée ?

Dans l’affaire coréenne d’autre part, Acheson a remis aux Sino-Coréens un plan modifié pour le règlement du rapatriement des prisonniers, seule question apparemment en litige avant la conclusion d’un armistice. Ce projet assez voisin de celui qu’avait formulé le Mexique et qui a l’approbation des autres membres des Nations-Unies équivaut à un ultimatum. Ce plan rejeté, la guerre entrerait dans une phase nouvelle avec de nouveaux moyens. Cette éventualité ne paraît pas avoir ébranlé Pékin et Moscou. Nous pensions que les communistes auraient intérêt à se débarrasser d’une lutte coûteuse et stérile, les Chinois surtout. Cependant, le mot d’ordre de l’autre côté du rideau de fer paraît être la continuation de la guerre froide en Europe et, tiède ou chaude, en Asie. C’est ce qui ressort des pseudo-indiscrétions publiées sur l’entrevue entre Staline et le leader socialo-communiste italien Nenni.

 

Le Congrès de Dortmund

Le Congrès socialiste allemand de Dortmund ne nous a rien appris. Ollenhauer succède à Schumacher et prétend le continuer. Schumacher est heureusement remplaçable ; orateur médiocre, Ollenhauer n’est qu’un bon fonctionnaire. On a entendu à Dortmund les mêmes attaques haineuses contre la France, des déclarations d’un nationalisme étroit hostile à l’intégration de l’Allemagne dans l’Alliance atlantique et à tout accord qui rendrait possible la formation d’une communauté européenne, les appels à une conférence à Quatre que chacun sait sans objet, le refus du réarmement qui compromettrait les chances de réunification, toutes positions purement démagogiques qui n’auront peut-être pas autant d’effet sur le peuple allemand que la S.P.D. le pense. L’Allemand moyen sait qu’on ne peut rien attendre des Russes.

 

Le Congrès de Morecambe

C’est quelque chose d’assez semblable que l’on a entendu à Morecambe au Congrès des Socialistes anglais. Le Bevanisme a bruyamment triomphé ; hostilité à l’endroit des Etats-Unis, refus d’un réarmement adéquat aux défenses de la Grande-Bretagne, opposition à la formation d’une armée allemande atlantique et naturellement conférence à quatre pour l’établissement d’une paix définitive.

Ce congrès britannique est plus inquiétant que celui de Dortmund, car les socialistes allemands sont en perte de vitesse et n’ont pas beaucoup d’audience dans l’opinion. Leur attitude est de pure tactique électorale et leur bonne foi douteuse. Les slogans de Bevin ont au contraire exercé leur attraction sur une fraction importante de la classe ouvrière anglaise profondément tourmentée d’une crise interne qu’elle subit sans en comprendre les causes. Malgré leurs divisions internes et leur nationalisme exaspéré, les différents partis socialistes cherchent à refaire un bloc. Même la S.F.I.O. française en la personne d’un homme pourtant modéré et pourvu de l’expérience du pouvoir, Ramadier, a pris parti aussi contre l’unification de l’Europe et la constitution d’une autorité politique supranationale. On craint en réalité que cette Europe inspirée par la démocratie chrétienne, encouragée par le Vatican et les Etats-Unis ne soit libérale et que l’avènement du socialisme ne soit remis à des temps incertains. La passion partisane l’emporte sur ce qui fut l’idéal d’un parti et peut-être son seul titre.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-09-27 – Lutte pour l’Europe

ORIGINAL-Criton-1952-09-27  pdf

Le Courrier d’Aix – 1952-09-27 – La Vie Internationale.

 

Lutte pour l’Europe

 

En l’absence de grands événements, c’est la visite de De Gasperi à Bonn qui prête à commentaires. A la différence des entretiens d’autrefois qui avaient abouti à l’axe Rome-Berlin, la nouvelle amitié politique germano-italienne n’est pas dirigée contre la France. Depuis Napoléon III, les relations franco-italiennes n’ont jamais été aussi bonnes, et le voyage de De Gasperi ne porte pas ombrage au Quai d’Orsay. Au contraire, entre Adenauer et les Ministres de France et d’Italie, il y a communauté de vues et ils se heurtent tous trois aux mêmes adversaires : les sociaux-Démocrates en Allemagne, les Socialistes Français, le Nennistes Italiens, sans parler bien entendu des communistes, à gauche. A droite, le Néo-nazisme allemand qui risque en ce moment de se souder à un vaste groupement nationaliste dominé par le parti Allemand actuellement incorporé à la coalition gouvernementale. En Italie, le Néo-fascisme redevenu puissant sous l’étiquette de Mouvement social Italien. En France enfin, le vieux nationalisme intégral qui a passé de la défunte Action Française au Gaullisme orthodoxe et militant. Ce sont ces forces conjuguées qui s’opposent à la formation de l’Europe à laquelle travaille la Démocratie Chrétienne.

 

La Position de l’Italie

La position de l’Italie dans les projets d’unification européenne est la plus avancée. De Gasperi voudrait qu’on instituât une autorité politique européenne supra-nationale avant même de réaliser la communauté de défense. Partisans de l’européanisation de la Sarre, il passe pour être le médiateur entre la France et l’Allemagne sur ce problème capital.

La visite de De Gasperi pourrait avoir aussi un autre but : celui de montrer à une certaine opinion française qu’à défaut d’une collaboration franco-allemande, une entente germano-italienne directe pourrait s’établir, dont la prépondérance en Europe ne tarderait pas à s’affirmer. Cette forme indirecte de pression ne pourrait que faciliter la tâche de M. Schuman à la veille de la ratification des accords passés par la France avec Bonn.

Autour de cette approbation des accords contractuels et de la communauté de défense va se livrer à Paris la plus sérieuse lutte politique que l’Europe ait connue depuis la capitulation de l’Allemagne. De l’issue de ce prochain débat dépend l’avenir de l’Europe. On conçoit que les trois ministres ne négligent rien pour l’emporter.

 

Belgrade

Un second cercle d’intérêt se concentre à Belgrade. M. Eden est allé voir Tito et l’a invité à Londres. Episode après d’autres de la lutte courtoise et acharnée que se livrent Anglais et Américains pour le commandement en Méditerranée. De cette rivalité Tito ne manque pas de profiter comme les Grecs l’ont fait récemment. Les balkaniques excellent à ce jeu dont ils ont tiré l’existence et une relative indépendance depuis plus de cent ans. Tito ne peut se soustraire à la pression américaine ; sans l’aide des Etats-Unis il aurait inexorablement sombré sous le flot des difficultés économiques. Néanmoins, les Anglais si mal en point qu’ils soient, ont fait à la Yougoslavie des cadeaux non négligeables et l’aideront au besoin sur le terrain politique à ajourner une explication avec l’Italie.

Londres a toujours cherché à affaiblir l’Italie à cause de Malte et de Chypre, tant en Méditerranée où elle l’a évincée en Lybie qu’en Mer Rouge où elle l’a éliminée d’Erythrée. La solution du problème de Trieste n’apparaît pas urgente à M. Eden. D’autre part, le Maréchal Montgomery est en Turquie. La présence anglaise n’a cessé de s’exercer en Méditerranée orientale. Les missions anglaises ont immédiatement suivi les américaines, en Turquie comme en Grèce et peut-être avec quelques succès.

 

En Egypte

Cela paraît être aussi le cas au Caire où comme nous l’avons vu, la position de Naguib n’est pas défavorable aux intérêts britanniques. Ne voit-on pas le dictateur égyptien envoyer à Londres les officiers de son armée pour s’initier aux armements modernes. Comme on le devinait, Naguib a surtout en vue la constitution à bref délai d’une force militaire efficace qui seule peut lui permettre de tenir à l’intérieur ses adversaires en respect, car le voici en lutte ouverte avec le principal parti égyptien, le Wafd. Naguib avait bien réussi à emprisonner Sagar et Din, mais liquider Nahas Pacha est une autre affaire. Nahas a défié Naguib de le démissionner de la présidence du Parti. Les choses en sont là. Pour Naguib ou pour Nahas, les paris sont ouverts.

 

Au Liban

Les militaires ont le vent en poupe en Orient, voici le général Chehab maître de Beyrouth, mais à la différence de Naguib, ce nouveau maître du Liban n’est pas personnellement l’initiateur du coup d’Etat qui l’a porté au pouvoir. La situation au Liban est trop complexe pour être exposée ici. Il semble que la dictature militaire de Damas actuellement représentée par Chichakli ne soit pas étrangère à l’instauration d’un pouvoir militaire à Beyrouth. D’une façon générale, la guerre des Arabes en Palestine contre les Juifs a donné à l’élément militaire une importance qu’il avait perdue. Cependant, il n’y a pas de communauté de vue entre Naguib et ses confrères Syro-Libanais, ils ont hérité au contraire des rivalités de leurs prédécesseurs civils. Ce n’est pas encore le sabre qui fera l’unité panarabe.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1952-09-20 – Petites et Grandes Controverses

ORIGINAL-Criton-1952-09-20  pdf

Le Courrier d’Aix – 1952-09-20 – La Vie Internationale.

 

Petites et Grandes Controverses

 

C’est au moment où les négociations d’ordre militaire entre la Yougoslavie et la Grèce faisaient prévoir une coordination de la défense des Balkans et de l’Adriatique entre les Alliés du Bloc Atlantique et l’armée de Tito, que le Maréchal a brusquement lancé contre l’Italie et ses dirigeants une attaque verbale jugée injurieuse. Tito, fort de la position stratégique qu’il détient, manœuvre avec audace pour obtenir le maximum d’aide, sans s’engager avec ses partenaires sur le terrain politique. La vieille querelle italo-slave autour de Trieste demeure aussi virulente que par le passé.

Avec Tito, comme avec son ancien maître Staline, les Anglo-Saxons ont affaire à forte partie. L’habileté de ces dictateurs rouges consiste à ne jamais dévoiler leur jeu. On ne sait jamais distinguer ce qui est pure manœuvre de tactique diplomatique, d’une résolution véritable. En refusant à l’Italie toute concession sur Trieste, Tito met les trois Grands qui ont en 1948 promis le retour du territoire à l’Italie dans une position gênante.

L’opinion italienne ne comprend pas qu’on puisse sacrifier un allié sûr à un partenaire incertain. Les concessions franco-anglo-américaines pour soutenir l’économie chancelante de la Yougoslavie et renforcer son potentiel militaire sont jugées à Rome avec irritation. On le conçoit sans peine. On peut se demander si la position stratégique de Tito valait le risque de consolider en pays slave un communisme politiquement aussi dangereux, sinon plus, que celui de l’U.R.S.S.

Ce qui a convaincu les Américains de poursuivre cette politique d’assistance au Dictateur yougoslave c’est qu’il est le seul, dans ce pays composite et disparate déchiré de haines religieuses et raciales, à pouvoir maintenir une unité politique. Sans lui, l’unité yougoslave se briserait et Moscou trouverait, dans l’un ou l’autre des tronçons, des alliés plus sûrs que les satellites qu’il a soumis jusqu’ici. L’U.R.S.S. installée en Dalmatie, la défense de la Grèce serait impossible et sa sécurité en Méditerranée précaire. Tito peut tout se permettre, et l’échec subi par les Soviets dans la lutte contre le renégat du Kominform est compensé en partie par les difficultés qu’il crée à l’entente atlantique.

Après cette polémique violente entre Tito et De Gasperi, le Maréchal a fait une mise au point qui semble éclairer ses intentions véritables : collaborer sur le plan militaire avec les Alliés, mais rester intransigeant sur Trieste, sans se soucier des intérêts italiens. La dernière proposition de Tito : un condominium Italo-yougoslave sur Trieste et son territoire ressemble à une gageure.

On réalise aisément ce que cela pourrait être, un nouveau Berlin après Postdam, une plaie vive entretenue d’incidents entre les deux rivaux d’une part, entre l’Italie et ses alliés anglo-saxons, de l’autre. Malheureusement les Américains et les Anglais sont sans moyens pour faire plier Tito, à moins de lui refuser de l’aide. Mais les militaires du Pentagone et l’amiral Carney ne supporteraient pas que leurs plans stratégiques soient mis en péril pour des raisons purement politiques qu’ils jugent futiles. En quoi ils ont peut-être tort, car ce n’est pas de la force militaire de Tito que dépend la paix du monde, pas même de la position respective des deux blocs dans l’Adriatique.

 

Les Pourparlers Sino-Russes à Moscou

Si prudent qu’on doive demeurer en ces matières, on ne peut s’empêcher de supposer que la stratégie de l’U.R.S.S. est en ce moment soumise à une étude approfondie à Moscou entre Russes et Chinois. Il ne semble pas que la véritable raison de ces conciliabules prolongés ait été jusqu’ici mise en lumière : la voici à notre avis.

Les Sino-Soviétiques voient venir le moment où les Américains vont mettre en jeu en Corée, si l’armistice n’est pas conclu, les armes nouvelles susceptibles de révolutionner l’art militaire. Avec de tels moyens dont l’emploi n’est plus qu’une affaire de mois, les Américains pourront liquider l’affaire coréenne au risque d’anéantir complètement la partie du pays qu’occupent les armées chinoises et nord-coréennes. Les Russes hésitent à employer les armes nécessaires à une contre-offensive qui serait terriblement coûteuse et sans doute inefficace à la longue. Ils hésitent à risquer un échec qui aurait de profondes répercussions dans toute l’Asie et pourrait amener l’effondrement progressif des mouvements rebelles dans tout le Sud-Est asiatique. C’est pourquoi, il n’est pas impossible que de nouvelles propositions d’armistice soient offertes sous peu par les Russes et les Chinois afin, sinon d’aboutir, tout au moins de prolonger l’état actuel de guerre limitée le plus longtemps possible.

 

Les Deux Politiques Américaines

Walter Lippmann dans une série d’articles a pris position dans la polémique qu’ont suscitée les déclarations successives des deux candidats à la présidence des Etats-Unis : Stevenson et Eisenhower. La reprise en somme sous une forme simpliste des deux théories politico-stratégiques du « containment »  et du « roll back ». Faut-il contenir les Russes ou les refouler, et surtout, comment ?

Après Acheson qui a fait là-dessus un discours remarquable, Lippmann déplore les professions de foi qui ne peuvent que diviser l’opinion des Alliés des Etats-Unis, alors que dans l’état présent des choses on ne voit pas comment l’une ou l’autre des politiques pourrait être appliquée sans inconvénient, l’une donnant aux Russes d’emblée tout ce qu’ils souhaitent, et l’autre évoquant des risques de guerre. La politique future des Etats-Unis et de leurs Alliés ne pouvant qu’évoluer et se préciser au gré des circonstances et non selon un plan rigoureux, ce choix est imprévisible et les modalités d’application encore plus.

Ce qu’on peut retenir des articles de Lippmann, qui contiennent d’excellentes choses et méritent d’être médités, c’est que dans l’état présent la politique russe vise à consolider cet immense empire le plus vaste que l’histoire ait connu, et cela en évitant autant la guerre totale que l’apaisement. La guerre froide étant l’instrument même de défense de ce nouvel empire.

Lippmann d’autre part, souligne que ce bloc de 750 millions d’habitants qui va de Weimar aux portes de l’Alaska et du Japon et jusqu’auprès d’Hanoï constitue une menace qu’aucune supériorité militaire ne peut compenser. A la longue, si aucune modification géographique n’intervient dans l’empire soviétique, le poids de cette masse finirait par s’accroître et absorberait les faibles territoires qu’il borde.

Le danger est là, danger politique et psychologique, qui relève plus de la physique encore que de la stratégie. Polémiquer sur les moyens d’y parer est plein de risques et sans profit aucun.

 

                                                                                  CRITON