Criton – 1952-11-15 – Autour de l’Armée Européenne

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Le Courrier d’Aix – 1952-11-15 – La Vie Internationale.

 

Autour de l’Armée Européenne

 

Profitons de l’absence d’événements majeurs sur la scène internationale pour discuter trois remarquables articles de M. Duverger traitant dans « Le Monde » de la question brûlante de l’armée européenne. Après tant de diatribes passionnées, un examen objectif comme celui-là vaut qu’on s’y arrête.

 

L’Exposé de M. Duverger

On ne créera pas l’Europe, dit en substance l’auteur, par des institutions seules, mais par un accord entre ces institutions et les aspirations profondes des peuples. Le succès du plan Schuman vient de cet accord ; car les nations du continent européen sentent, à tort ou à raison, que l’infériorité de leur niveau de vie sur celui des Etats-Unis vient de l’étroitesse de leurs marchés et qu’il convient d’en instituer un grand à la dimension de l’Europe même. Par contre, le soutien populaire manque au projet d’armée populaire. Ce n’est pas tant par la survivance du nationalisme, ni par la crainte de voir l’Allemagne envahir à nouveau ses voisins d’Occident. Ce risque est faible : l’ère des guerres nationales est close au siècle des grands empires.

Mais c’est qu’une armée, dit M. Duverger, n’est qu’un moyen au service d’une diplomatie et l’Europe ne peut avoir de diplomatie commune car les objectifs nationaux des pays européens ne coïncident pas. L’Allemagne craint certes la guerre, mais elle y voit la seule chance de réunification. Les autres pays européens au contraire, n’ont rien à attendre d’une guerre, que souffrance et destruction. Ils sont dès lors attachés à la politique de « l’endiguement », empêcher les Soviets d’envahir l’Europe est leur seul but et tout porte à croire que pour cela la puissance américaine suffit. Même, aurait pu ajouter M. Duverger, ils préfèrent le statu quo.

Pour la France en particulier, la libération de l’Europe orientale et la réunification de l’Allemagne poseraient des problèmes plus redoutables que l’occupation actuelle de ces pays par les Soviets. Pour les Allemands au contraire, la politique du renfoncement représente la libération de leur territoire, la fin de l’occupation étrangère et de la mutilation de la patrie, et sans doute la reconquête des provinces perdues à l’Est. Pour le moment l’Allemagne n’est pas belliciste et la peur de la guerre dont les souvenirs sont proches, contrebalance l’aspiration à l’unité et à la grandeur perdue. Mais à mesure que passera le temps, ce dernier sentiment l’emportera surtout si l’on met à sa disposition une armée, même intégrée dans la masse européenne.

Par ailleurs, les Etats-Unis se sentent directement visés par l’impérialisme soviétique, et bien qu’ils soient pacifiques et n’aient aucune idée de croisade, dit M. Duverger, ils ne se sentiront rassurés que lorsque les Russes auront été refoulés chez eux. D’où une solidarité d’intérêt entre l’irrédentisme allemand et la sécurité américaine, et la tendance du monde libre à se constituer en deux camps : ceux qui, comme la France et l’Angleterre, veulent seulement être protégées d’une agression russe et ceux qui veulent se libérer de la domination ou de la peur des Soviets. D’où la vague de mauvaise humeur des peuples qui, bien qu’attachés à la communauté occidentale et nullement neutralistes veulent demeurer indépendants des Etats-Unis et se désolidariser d’une croisade possible.

 

La « Machine Infernale »

Le danger de la création d’une armée européenne serait donc, selon M. Duverger, de séparer le continent de l’Angleterre, de renforcer l’influence américaine par l’intermédiaire de l’Allemagne, de diviser l’Europe sur le plan diplomatique, à moins d’étendre à toute l’Europe l’irrédentisme allemand actuel : Europe germanisée au lieu d’une Allemagne européiste, tel serait le résultat. De plus, dans l’armée européenne l’Allemagne obtiendra rapidement une place dominante, prépondérance démographique et économique, différence aussi d’esprit militaire, absence enfin d’engagements extérieurs ; tout concourra à faire de l’Allemagne la puissance militaire la plus forte du continent. Ainsi son influence diplomatique suivra fatalement cette augmentation de force matérielle. D’où le danger de voir une Allemagne réarmée entraîner l’Europe, unie à elle par la peur du communisme, dans une fatale aventure.

 

Les Institutions Civiles d’Abord

En conclusion, M. Duverger voudrait que l’on créât d’abord, pour renforcer la popularité de l’idée d’Europe, des institutions communes dans les domaines où les peuples ont des intérêts communs : Union douanière et monétaire, Pool vert, etc., et qu’on constituât une autorité politique et un parlement européen élu pour coordonner ces services. Faire l’Europe civile avant l’Europe militaire. On pourrait ainsi affaiblir l’irrédentisme allemand en polarisant les aspirations populaires vers le développement d’institutions économiques et politiques. L’Allemagne a besoin plus que toute autre nation de mythes : le réarmement les cristallisera dans le sens du nationalisme ; l’idée Europe peut agir en sens contraire.

Et, ajoute M. Duverger, ce serait pour l’Allemagne même peut-être une chance de retrouver pacifiquement son unité ; si faible que soit cette chance, elle vaut bien celle qu’offre une croisade. Car il est douteux, conclut l’auteur, que les Soviets se lancent dans une invasion militaire de l’Ouest. S’ils en avaient l’intention, ils l’auraient fait quand la voie était libre.

 

Discussion

Les idées exprimées dans ce bref résumé s’imposent par leur rigueur, et la justesse de ces vues n’est pas contestable. Elles seraient convaincantes s’il n’y avait un facteur primordial complètement passé sous silence : il existe une république d’Allemagne orientale, peu à peu complètement soviétisée où est déjà formée une armée de cent cinquante mille hommes dont beaucoup sont d’authentiques communistes allemands encadrés d’officiers russes (plus de quatre mille). Il existe aussi depuis quelques semaines un entraînement militaire obligatoire de toute la jeunesse allemande des deux sexes qui commence à fonctionner et qui aura sur les jeunes générations prussiennes un effet certain : la résistance au bolchévisme étant surtout le fait des citoyens d’âge mûr. L’Allemagne orientale sera bientôt un satellite armé et équipé comme la Pologne ou la Tchécoslovaquie. Sans doute en cas de guerre, une bonne part de ces éléments serait peu sûre, mais il y en aura toujours assez pour partir à l’assaut de la République de Bonn au nom de l’idéal national et pour la réunification dont chaque jour on leur prêche. C’est un putsch de ce genre que préparent les Russes et non une guerre mondiale. Comme toujours, ils n’agiront pas eux-mêmes, mais par peuple interposé.

Laissera-t-on aux Américains le soin de repousser l’assaut allemand sous les yeux des Allemands de l’Ouest qui verront tuer leurs frères ? C’est pour cela que les Américains ont besoin d’une armée allemande pour garder la frontière contre un mouvement communiste. Il ne s’agit pas là d’hypothèses : il suffit d’entendre et de confronter les informations des journaux de Berlin-ouest, et de la Radio libre avec les menaces de la presse et de la Radio allemande contrôlée par les Soviets. L’armée de la « libération », c’est là-bas qu’elle se prépare. Les bolcheviks n’en font pas mystère, au contraire. Leurs menaces sont claires comme leurs objectifs, ce qu’ils veulent, c’est atteindre sans guerre totale la Ruhr et le Rhin. A ce moment, le glas de l’Europe sera bien près de sonner, et les Etats-Unis n’y pourraient rien à moins d’engager une guerre totale qu’on veut éviter. Et dans cette guerre, la France serait en première ligne.

Ce qui nous fait conclure que quels que soient les maux que représente la reconstitution d’une armée allemande, elle est inévitable. Mieux vaut qu’elle soit européenne que purement germanique. La situation actuelle n’a que deux issues : ou bien une désagrégation intérieure du bloc communiste après la mort de Staline, et dans ce cas, nous le répétons, il faut d’ores et déjà prévoir la dissolution des contingents allemands actuellement formés exclusivement contre le péril soviétique, ou bien par une guerre et dans ce cas, il est juste que les Allemands se battent les premiers puisqu’au demeurant ce sont eux qui auraient un intérêt majeur à vaincre.

 

                                                                                            CRITON