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Le Courrier d’Aix – 2016-11-08 – La Vie Internationale.
Lendemain de Victoire
Eisenhower, est élu président par un vote massif du peuple américain. Peu d’événements étaient plus faciles à prévoir. On s’étonne que ni les augures ni les gallups n’aient pressenti cette poussée d’opinion. Non seulement le Général, mais une majorité de Républicains l’emporte au Sénat et à la Chambre. Majorité beaucoup moins spectaculaire, mais suffisante pour assurer au nouveau Président un appui qui a si souvent manqué à Roosevelt et à Truman et qui est, au Sénat surtout, le facteur paralysant de la politique américaine.
Le Message du Président à la France
Les Français ont tout lieu de se réjouir de l’événement. Fait sans précédent dans les annales des compétitions présidentielles, Eisenhower, à peine élu, a transmis au peuple français et à lui seul, un message d’amitié qui contient deux allusions significatives, l’une à l’Afrique du Nord dont Eisenhower connaît la valeur stratégique et la situation politico-sociale ; l’autre à l’impérialisme soviétique dont nombre de Français minimisent, ou feignent d’ignorer, la menace qui est pourtant la plus grave que l’humanité ait connue depuis l’invasion des barbares au IV° siècle, menace auprès de laquelle, même celle de l’impérialisme allemand ne pourrait être comparé. Oublie-t-on que l’armée rouge est à 200 kilomètres du Rhin ?
Les Réactions
L’élection d’Eisenhower a été diversement accueillie selon les passions politiques d’un chacun. Peu importent les mérites d’un homme si on lui accole l’étiquette droite ou gauche et que vous êtes de l’autre bord. Rien d’ailleurs ne permettrait d’opposer Eisenhower, l’homme issu du peuple, à Stevenson qui est un aristocrate, en faisant de l’un le prisonnier de la réaction et de l’autre le champion de la classe ouvrière. Ces distinctions qui empoisonnent le jugement des Européens n’ont pas de sens aux Etats-Unis. Il est malheureusement à craindre qu’il n’en prenne un, peu à peu.
La Fin du Sud solide
En effet, ce qui jusqu’ici avait empêché de faire des Démocrates une gauche et des Républicains une droite, c’était l’existence du « Solid South ». Les Etats du Sud où la question raciale se posait à l’état aigu et qui étaient socialement les moins avancés des Etats-Unis appartenaient depuis la guerre de Sécession au parti démocrate. Cette aile droite faisait contrepoids à la clientèle des couches sociales les moins favorisées des Etats industriels de l’Est. Hier, le Sud a voté en grande partie Eisenhower au mépris de la tradition, ce qui pourrait déterminer le Parti démocrate à devenir un parti de gauche au sens européen du terme. Il est à souhaiter qu’il n’en soit rien et que les Etats-Unis demeurent étrangers à ces idéologies redoutables qui faussent le jugement et alourdissent le progrès.
Perspectives
Le plus saillant résultat de l’élection c’est que l’homme au pouvoir appuyé par les deux Chambres disposera d’une autorité qui manquait à son prédécesseur. Truman, malgré ses défauts de caractère, avait su s’entourer d’excellents conseillers et dans l’ensemble on ne peut lui reprocher d’erreur capitale. Acheson est le plus remarquable secrétaire d’Etat que les Etats-Unis aient eu depuis Kellogg, mais il a le malheur d’être antipathique. Il s’habille avec recherche, et péché capital, il ressemble à un Anglais. Peu d’hommes ont été attaqués avec autant de violence et d’injustice. Truman l’a maintenu contre vents et marées. Son successeur – Dulles ou Dewey – aura fort à faire pour le remplacer.
Le Point de Vue Soviétique
En redonnant de l’activité à la guerre de Corée à la veille de l’élection, les Soviets ont apporté du renfort au courant d’opinion en faveur d’Eisenhower. Celui-ci aurait d’ailleurs été élu sans cela. Tout se passe comme si les Russes préféraient un président républicain à un démocrate pour mieux diviser les Alliés européens des Etats-Unis, et ébranler le Bloc atlantique. Pour les bolcheviks, la propagande compte plus que tout. Eisenhower et les Républicains de Wall Street, représentent le capitalisme mieux que Stevenson, cela suffit. Toutefois, ils ne tarderont pas à reconnaître qu’ils ont en Eisenhower un adversaire des plus sérieux et qui ne leur laissera pas le champ libre.
En Faveur de l’Unité Européenne
Enfin, ce sera pour la cause de l’unité européenne sous toutes ses formes un appui de première importance. Eisenhower a fait siennes les formules françaises de Pool charbon-acier et d’union européenne de défense, c’est pourquoi les adversaires déchaînés de l’unification ne sont pas satisfaits. Parmi les mécontents, signalons les socialistes de toutes les nuances et nationalités, et l’unanimité des Anglais. Eisenhower n’a jamais eu beaucoup de facilité à s’entendre avec Churchill et moins encore avec Montgomery.
Satisfaction en Espagne
Par contre en Espagne, on se réjouit. Le Parti républicain avait voté des crédits à Franco que Truman avait refusé d’attribuer, et encouragé les pourparlers au sujet des bases espagnoles, qui d’ailleurs ont virtuellement abouti avant l’élection présidentielle, Acheson désirant enlever aux Républicains cet argument ; le public américain ne comprenait pas en effet, qu’on refusât à l’Espagne ce qu’on accordait si libéralement au communiste Tito. L’intégration de l’Espagne au programme de défense européenne se concrétisera peu à peu.
La Carrière du Général Naguib
Nous avons montré un certain scepticisme à l’égard du coup d’état du général Naguib en Egypte. Il semble au contraire que l’ « expérience » a plus de chances qu’il ne paraissait. Certes le Wafd décapité de Nahas Pacha n’est rentré dans l’ombre que par la force et il est probable qu’il guette une défaillance ou une baisse de popularité du dictateur. Celui-ci néanmoins a été remarquablement habile : sur le plan intérieur, les réformes sociales en projet entretiennent la faveur populaire dont l’influence n’est plus comme auparavant négligeable. Sur le plan extérieur, on a senti dès l’abord, que Naguib romprait avec le nationalisme aveugle et qu’il n’irait pas sur les traces de Mossadegh.
Pour faire de l’Egypte une grande nation, comme il le proclame, il lui faut l’appui, et des gouvernements et des capitaux étrangers, des armes pour ses troupes, et de l’argent pour équiper les usines. Il a donc fait un pas hardi en concluant avec les représentants soudanais un accord susceptible de leur donner une autonomie complète ; les slogans de l’unité de la vallée du Nil et du rattachement du Soudan à la couronne égyptienne ont été remisés. La solution est acceptable pour les Anglais puisqu’elle répond, en apparence du moins, à leurs propres suggestions. Bien des points cependant demeurent obscurs et à Londres on ne se réjouit pas trop, d’abord pour ne pas compromettre Naguib en face des nationalistes, et parce que celui-ci ne laissera pas aux Anglais beaucoup de liberté de manœuvre pour faire du nouveau Soudan un dominion, ce qui est le grand espoir des Anglais. Néanmoins, le principe d’une collaboration entre l’Egypte et l’Occident est acquis ce qui vaut à Naguib les sympathies américaines. L’exemple est d’importance et aura sur le monde arabe une influence dont on ne peut prévoir l’étendue.
En tout cas, l’Occident aura gagné, sinon un allié, du moins un partenaire raisonnable.
CRITON