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Le Courrier d’Aix – 1952-11-01 – La Vie Internationale.
Fausses Manœuvres
« Rébellion contre l’inévitable » titre l’article de tête d’un grand journal allemand et il montre, non sans ironie, que ce sont les mêmes éléments qui dans les deux pays luttent contre le cours des événements. Coalition imposante et disparate où la grosse industrie s’allie aux communistes, les socialistes aux nationalistes, les militaristes d’ici à ceux d’en face, et les politiciens octogénaires à leurs contemporains d’outre-Rhin.
L’ironie de la situation est que les arguments de part et d’autre sont les mêmes : Du côté français, s’affranchir de la tutelle américaine en concluant avec les Russes un traité de sécurité mutuelle selon l’ancien style. Du côté allemand, s’affranchir de la tutelle américaine et du même coup des contraintes et des manœuvres de la politique française pour conquérir une influence plus grande dans la politique mondiale, et jouer le rôle d’arbitre en Europe. Ces rêves seraient vite déplorés, si, par impossible, les Américains déplaçaient le Centre de gravité de leur défense hors d’Europe ; la marée rouge aurait vite fait, en dépit de tous les traités, de mettre d’accord les plaideurs.
Chantage ?
En réalité, l’opposition de part et d’autre n’est qu’un moyen d’obtenir plus du partenaire atlantique du côté français des garanties de sécurité et une répartition plus équitable des charges de la guerre d’Indochine, et si possible une solidarité dans le maintien de notre position en Afrique, enfin sur la question de la Sarre, une participation anglo-saxonne dans un règlement définitif qui consacrerait les droits acquis.
Il est difficile de prédire si cette levée de boucliers contre les accords de Bonn et de Paris, qui a servi toutefois à clarifier la situation, réussira à améliorer la position française. On spécule sur l’obligation inéluctable pour les Américains de ne pas laisser les Soviets s’emparer de l’énorme puissance industrielle de l’Europe continentale qui romprait l’équilibre des forces entre les deux géants. Les Allemands, eux, croient que le temps travaille pour eux et que la faiblesse de la France et ses exigences inclineront la nouvelle administration américaine à s’appuyer sur eux plutôt que de perdre du temps en négociations sans issue.
Il est certain que si les récriminations françaises ont été accueillies outre-Atlantique avec une bienveillance apparente, M. Acheson, à la veille des élections, n’a pas vu l’effondrement de ses plans avec satisfaction. Si les démocrates triomphaient mardi, on aurait peut-être d’assez désagréables surprises : l’Alliance atlantique n’en serait pas pour cela rompue, mais on nous ferait sans doute payer indirectement cet accès de mauvaise humeur.
L’Election Présidentielle aux U.S.A.
On voit venir avec soulagement l’échéance du 4 novembre qui décidera des préférences américaines. A mesure que le grand jour approche le résultat de l’élection présidentielle parait plus incertain. Les « Gallup » donnent les deux adversaires à égalité.
Pour notre part, nous avons toujours pensé que le général Eisenhower l’emportera et cela avec une marge confortable de quatre ou cinq millions de suffrages. D’abord parce qu’une majorité aux Etats-Unis souhaite un changement d’Administration et reproche aux démocrates le pourrissement de la guerre de Corée à laquelle le Général se fait fort de mettre un terme, ce qui est peut-être aventureux, mais aura sur les mères américaines une influence dominante. L’ensemble de la presse européenne semble au contraire attendre et souhaiter la victoire du gouverneur Stevenson.
Nous n’avons ici aucune préférence sentimentale ; le Gouverneur de l’Illinois a montré une grande dignité dans sa campagne ; on n’en dirait pas autant de ses supporters ni de ses adversaires. Il présente toutes les garanties de pondération et de jugement qui conviennent à un homme qui devrait tenir la première place dans les responsabilités mondiales. On craint qu’Eisenhower par contre ne soit le prisonnier de l’ancien isolationnisme et aussi d’un extrémisme qui serait volontiers belliqueux. Ces craintes ne sont pas fondées. Eisenhower est aussi indépendant que bon diplomate. Du point de vue international qui nous intéresse, on peut reprocher à l’Administration démocrate d’avoir toujours opté pour les demi-mesures et d’avoir reculé devant les solutions efficaces. Elle n’a pas su enlever aux Russes l’initiative, ni donner aux Européens les moyens de reprendre confiance en eux-mêmes. Et puis, le prestige compte. Ni Truman, ni Acheson n’en avaient assez pour leur tâche ; en face de Staline qui est le dieu de l’olympe soviétique, il faut une vraie gloire.
L’Indochine
Il serait vain de minimiser le tragique de la situation en Indochine. Ne pouvant envoyer là-bas les soldats du contingent, la petite armée de métier qui lutte là-bas, fond peu à peu et s’épuise. Et il est hors de question que les Anglo-Saxons, si intéressés qu’ils soient au maintien de notre position, fassent tuer leurs hommes en Indochine. Tout au plus peut-on espérer que l’aviation et la marine américaine prêteront un concours actif, mais qui ne saurait être décisif. Les Russes ont bien calculé leur affaire. Epuiser l’armée française peu à peu sans donner aux Viets trop d’appui, créer entre Alliés des dissensions à propos du Viet-Nam, obliger les Américains à intervenir tout en soutenant la lutte en Corée. Ce dosage des difficultés a été savamment étudié. Il faut cependant que les Alliés tiennent et l’emportent. Là encore, Eisenhower aura assez d’autorité pour employer les grands moyens s’ils peuvent être efficaces. Un jour viendra où l’on s’apercevra qu’en Asie Mac Arthur avait raison.
CRITON