Criton – 1952-11-22 – Le Fond du Malaise

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Le Courrier d’Aix – 1952-11-22 – La Vie Internationale.

 

Le Fond du Malaise

 

Il se pourrait que nous touchions ces jours-ci au fond d’une dépression morale qui pour des raisons complexes, plus psychologiques qu’économiques, a affecté le monde des derniers mois, et dont le point extrême a été la déception irraisonnée causée par l’élection d’Eisenhower.

 

L’Humeur Française

En France en particulier, outre un malaise commercial normal quand s’arrête l’inflation, on s’est appesanti sur les premiers revers au Tonkin, l’ingérence de l’O.N.U. dans nos affaires Tunisiennes et Marocaines, la querelle de la Sarre, le conflit politique au sujet de l’armée européenne. Le réflexe bien français a suivi : une vague d’anti-germanisme et d’antiaméricanisme qui court partout où l’on voudrait vivre tranquille, à Londres comme à Paris.

 

La Crise à l’O.N.U.

La crise à l’O.N.U. ressemble à celles qui ont secoué à Genève l’ancienne Société des Nations. Une société ne peut vivre que si tous ses membres acceptent en théorie comme en pratique des règles communes. Le propre des régimes totalitaires, fascistes ou communistes, est de n’en admettre aucune. Une Société des Nations ne peut que se grouper contre ces régimes. La non-coopération était visible dès le départ de l’organisation. Et puis les Etats-Unis ont eu le tort d’installer ce parlement mondial chez eux ; sur terrain neutre l’atmosphère aurait été moins tendue. D’autre part, on a peut-être attribué trop d’importance à ce genre de tribune ; on a voulu y voir une cour de justice politique où la raison internationale aurait tranché les différends et restauré la paix.

Dans un monde en fermentation où tout évolue si vite, cette société internationale où chaque pays délègue ses avocats a plutôt enflé les querelles. Elle n’a servi qu’à leur donner de la publicité et à alimenter les propagandes. La démission de Trygve Lie et le suicide de Feller ont marqué l’impuissance de l’O.N.U. et la difficulté qu’il y aura à lui rendre un prestige.

Il ne faut pas dramatiser. Une Société des Nations ne peut être que le reflet de l’état du monde. Un jour viendra où cette institution rendra des services. Mais on ne peut lui demander de réconcilier Moscou et Washington.

 

La Nouvelle Administration à Washington

L’opinion américaine commence à prendre une vue plus objective du succès du général Eisenhower. On se rend compte qu’il ne s’agit pas d’une catastrophe pour l’Europe et pour la paix. Si nous avions été américains, nous aurions voté pour cet homme à la fois prestigieux, sage et bon diplomate.

En tant qu’Européens, nous nous réjouissons de l’arrivée au pouvoir aux Etats-Unis d’un homme fort qui, bien qu’il ait à s’inspirer des tendances de l’opinion, a un soutien populaire assez large pour n’être prisonnier de personne. Enfin pour un Français, les sympathies du Général pour la France ne sont pas feintes et celui qui semble devoir être son principal adjoint, Cabot Lodge est notoirement de nos amis. Dans l’équipe du Président jusqu’ici, il n’y a personne que des francophiles, on n’en pouvait dire autant de l’Administration Truman. Et aux Etats-Unis, le sentiment compte, même en politique.

 

Les Plans d’Eisenhower

Nous surprendrons peut-être plus d’un lecteur si nous disons que nous attendons de grandes choses d’Eisenhower et que nous partageons l’optimisme naïf des habitants de l’Arkansas. Contrairement à ce qu’on a écrit, le Général n’a pas fait à ses concitoyens des promesses électorales. S’il va en Corée pour y terminer la guerre, c’est qu’il a quelque idée des moyens, et s’il pense qu’il n’est pas impossible de rétablir la paix par des moyens pacifiques, c’est qu’il y a réfléchi.

 

La Guerre en Corée

La guerre en Corée continue et, en principe, le dernier point en litige qui retient tout accord serait le rapatriement, volontaire ou non, des prisonniers chinois. Que d’encre a fait couler cette histoire !

On comprend que les communistes se moquent bien des prisonniers et s’ils ont choisi cette pierre d’achoppement, c’est qu’elle permet à volonté de conclure ou de ne pas conclure la paix selon les avantages à venir. Il suffit dans un cas de se rallier à un compromis qu’on vous tend, dans l’autre de se retrancher derrière des principes comme l’a fait Vichinsky. La porte reste ainsi entrebâillée. Eisenhower a-t-il le moyen de l’ouvrir ? Il se pourrait.

 

La Bombe H

Les Etats-Unis ont travaillé de toutes leurs forces à forger et à perfectionner l’arme atomique. Aujourd’hui, nous avons virtuellement la bombe à hydrogène. Ces terribles armes ont sauvé le monde de l’invasion bolchévique sans qu’on eût à les employer. A elles seules, elles ont maintenu la paix. L’avance qu’ont les Etats-Unis dans ce domaine capital permettrait-elle de faire mieux ? Avec une bombe H d’un côté en évidence sur le tapis vert, pourra-t-on convaincre Staline de rendre la paix du monde et de ramener ses forces à l’intérieur du territoire russe ? Nous pensons que c’est là le rêve d’Eisenhower. Il sait ce que vaut la force contre ceux qui ne respectent qu’elle.

 

La Victoire de Papagos

Manifestement les militaires ont le vent pour eux. La peur qui étreint le monde, si exagérée et même injustifiée qu’elle soit, pousse les peuples vers les hommes forts ou réputés tels. Le succès de Naguib au Caire a rendu les Grecs jaloux. Il est vrai que les Grecs ont déjà fait l’expérience d’une dictature militaire chaque fois que l’anarchie démocratique avait passé les bornes. Les excès de la dictature ont ramené ensuite la démocratie. Il ne semble pas que la politique européenne et l’Alliance atlantique dont fit partie la Grèce, en soit affectée. La Grèce est encore le point de moindre résistance du cercle qui confronte le rideau de fer. Il n’est pas indifférent qu’il se consolide.

 

Le Débat sur la Tunisie et le Maroc

Nous pensons qu’on a donné trop d’importance au débat de l’O.N.U. sur notre action en Tunisie et au Maroc. Comme Schuman, nous aurions préféré qu’on ne se raidisse pas dans un amour propre blessé. Il suffisait, tout en maintenant bien entendu le point de vue juridique d’incompétence de l’O.N.U., d’étaler notre dossier et le confronter avec celui des pays arabes dits libres et enfin avec celui des colonies musulmanes de l’U.R.S.S. et du sort des Tatars, Uzbeks et Kasaks exterminés ou épurés. Les absents ont toujours tort et les justes causes sont bonnes à plaider. D’ailleurs, les Etats-Unis arrangeront les choses et les intrigues mêmes des représentants rivaux des nationalistes tunisiens et marocains ont coupé l’élan des accusateurs de la France. L’affaire aura fait long feu. Mais la France a pour principal avantage, outre l’attrait propre de sa personne, de représenter l’attachement rigoureux au droit et à la justice ; qu’on l’accuse ou qu’on la sollicite, la France ne se dérobe pas.

 

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