Criton – 1952-11-29 – Quand nous serons à Cent

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Le Courrier d’Aix – 1952-11-29 – La Vie Internationale.

 

Quand Nous Serons à Cent …

 

Le Refus de Vichinsky

Vichinsky à l’O.N.U. a mis brutalement fin aux tentatives de compromis sur le rapatriement des prisonniers de Corée. Compromis laborieusement formulé par l’Inde qui semblait avoir reçu des encouragements de Moscou et de Pékin. Du même coup, le Bloc anticommuniste que le moindre espoir de détente suffit à ébranler, se trouve ressoudé dans sa déception. En particulier s’évanouissent les divergences réelles ou feintes qui apparaissaient entre Londres et Washington, les Anglais désirant complaire à l’Inde pour la retenir dans le Commonwealth et assurer sa collaboration à l’importante conférence qui s’ouvre à Londres entre membres de l’Empire britannique.

Bref, voici toutes les nations libres suivant l’Inde d’un commun accord et passant outre à l’opposition russe. Que de démarches et de faux espoirs ne se serait-on pas épargnés si l’on avait été convaincu qu’il n’y aurait jamais d’accord sincère et durable entre le monde soviétique et l’Occident, comme nous l’avons dit ici à satiété. Souhaitons que, pour éviter d’être manœuvrés, cette conviction s’imposera sinon Staline aurait tort de se gêner.

 

Le Procès de Prague

Le cynisme tranquille de Moscou, le mépris de tout ce qui tient à cœur à l’humanité s’étalent dans l’actuel procès de Prague, contre Slansky et Cie, traîtres au communisme orthodoxe. Staline n’a pas peur de défier le monde civilisé. Au contraire le bolchévisme, à mesure qu’il se sent plus fort, se plaît à étaler son abjection pour en tirer un effet de terreur qui agit sur les faibles et ébranle les volontés.

A Prague, les chimistes-thérapeutes qui droguent les accusés ont mis cette fois-ci double dose. Le « Grand Guignol » est dépassé. On voit le fils qui demande la mort pour son père et la permission de lui cracher au visage, une épouse qui appelle le châtiment sur son mari et promet d’élever ses enfants dans la haine de leur père ; enfin, ce qui est peut-être le comble, l’accusé qui appelle la corde pour le pendre.

 

L’Antisémitisme

Ce qui caractérise ce procès, c’est que presque tous les accusés sont juifs. L’antisémitisme n’est pas nouveau en U.R.S.S. et l’on peut se demander ce qu’il est advenu des deux millions d’israélites demeurés en Russie. Hitler connaissait bien le pouvoir qu’a sur l’instinct populaire la persécution contre les Juifs, boucs émissaires pour toutes les souffrances qu’un gouvernement autoritaire impose. Il se peut aussi que Staline ait voulu, en poursuivant les Juifs, atteindre l’Etat d’Israël et s’attirer la faveur du monde arabe où l’antisémitisme, depuis la guerre de Palestine, a pris un tour violent.

 

Les Réparations de Bonn à Israël

On a vu en particulier les protestations des pays arabes et même de l’Egypte de Naguib contre l’accord de réparations signé entre l’Allemagne de Bonn et Israël pour dédommager les Juifs des spoliations nazies. Protestations qui ont presque amené une rupture des relations commerciales avec l’Allemagne, si précieuses cependant au développement des pays du Moyen-Orient.

Moscou en dirigeant sa propagande contre le Sionisme, en évoquant – ce qui est nouveau – un véritable racisme – les accusés de Prague sont traités de Juifs et poursuivis comme tels – Moscou joue sa partie dans la lutte du monde arabe contre l’Occident en un moment où les passions populaires à Bagdad en particulier, sont échauffées ; l’Irak et la Perse ne peuvent être que sensibles à toute dénonciation du Sionisme et d’Israël. Cela peut agir sur les masses, sur les dirigeants cela est moins sûr, car ils n’ont de leçons de ruse à recevoir de personne. Les manœuvres de Staline ne trompent pas un Mossadegh.

 

Dictature Militaire à Bagdad

Le Moyen-Orient est en passe de devenir un réseau de dictatures militaires. Voici qu’à Bagdad à la suite d’émeutes, le pouvoir a été confié au chef d’état-major, Noureddine Mahmoud ; la contagion de l’exemple y est pour beaucoup. L’état des esprits en Irak a été très influencé par les événements de Perse et nous voyons des partis similaires, une extrême gauche communisante et une extrême droite excitée par le fanatisme religieux, s’allier dans la xénophobie contre les gouvernements qui s’appuient sur les Anglo-Saxons et signent avec eux des accords.

Il est certain que les misérables de Bagdad se soucient peu des procès de Prague, mais comprennent fort bien ceux qui les excitent contre les Juifs, les Américains et les Anglais. La politique de Moscou – et cela était sensible dès 1917 – est dirigée contre toute élite quelle qu’elle soit et contre la morale qu’elle représente et trouve plus profitable de cultiver la haine que de ménager les principes moraux. Il faut reconnaître que jusqu’ici les succès n’ont pas manqué, mais le dernier mot n’est pas dit.

 

Le Malaise Français

Nous avions le sentiment, samedi dernier que le fond du malaise qui est surtout un malaise français avait été touché. On semble, en effet, renaître à un très léger optimisme. L’excellent discours de M. Pleven sur le traité de défense européenne ouvre la voie à un compromis qui a probablement l’agrément de Londres et peut-être de Washington. Les relations franco-allemandes, exaspérées par les élections sarroises de dimanche prochain, ne peuvent qu’être meilleures après l’événement.

Mais surtout, on assiste au revirement de l’opinion en faveur du président Eisenhower au point qu’on a hâte aujourd’hui de le voir gouverner. Ce qui a rassuré les Européens ce sont les nominations faites par le Général aux postes-clefs de son nouveau cabinet et dans son entourage privé. Il n’y a guère de Taftistes et, comme on devait le prévoir, l’Europe et la solidarité atlantique ne sont en rien abandonnées. On sent aussi l’importance, dans les circonstances présentes, d’un homme fort et respecté, investi de la plus grande autorité du monde. Si des mesures énergiques urgentes et impopulaires s’imposaient demain en Indochine au gouvernement des Etats-Unis, croit-on qu’Acheson ou même Stevenson auraient été en mesure de les faire accepter ? Si demain il convient de parler avec quelque rudesse aux Allemands pour rendre le sens de la mesure et des réalités aux excités socialistes ou néonazis et imposer un accord équitable avec la France, n’est-ce pas la voix d’Eisenhower qui pourra les persuader ? La lutte entre le bolchévisme et la liberté est une guerre sans merci et sans rémission. Elle demande de la force et une union constante. Moscou n’a pas peur de le rappeler périodiquement. Profitons de la leçon.

 

                                                                                            CRITON