Criton – 1952-10-18 – Querelles de Prestige

ORIGINAL-Criton-1952-10-18  pdf

Le Courrier d’Aix – 1952-10-18 – La Vie Internationale.

 

Querelles de Prestige

 

De même que l’opinion a été longue à mesurer le péril représenté par l’armée soviétique aux portes de l’Occident, de même elle commence seulement à réaliser que le danger de guerre a depuis longtemps dépassé le point critique et que la situation présente semble pour un temps indéterminé arrivée à un point mort, ce qui laisse aux Nations libres une certaine latitude pour s’organiser et réfléchir. L’Europe cherche à mettre à profit ce répit pour relever la tête. La France et l’Angleterre en particulier, ont le sentiment que comprimées entre les deux blocs, elles font figure de satellites à l’égard des Etats-Unis. Un même mouvement de rébellion a surgi à Londres et Paris, plus violent ici, l’un et l’autre assez curieusement synchronisés avec les prédictions de Staline sur un conflit inévitable entre Occidentaux.

 

L’Incident Pinay-Dunn

Tout cela n’est-il que comédie de politique intérieure ? Oui et non. Il est certain que la scène, un peu théâtre où Pinay a remis avec indignation, sans commentaire, la note, d’ailleurs anonyme, que l’Ambassadeur américain lui avait fait tenir, est un très beau coup d’escrime parlementaire. On ne peut qu’applaudir. De là à imaginer que le Département d’État avait de concert avec Paris organisé la mise en scène, c’est peut-être aller un peu loin. Quoi qu’il en soit, en affirmant que la dignité française pouvait être offensée par certaines critiques, le Président du Conseil désarmait l’opposition nationaliste qui devenait menaçante, et allait rendre impossible un compromis avec l’Allemagne sur la Sarre et la ratification des Accords de Bonn et de Paris. Du même coup, il reprenait assez d’autorité pour poursuivre avec vigueur la désintégration de la cinquième colonne communiste réclamée avec insistance par Washington. Car le fond de la querelle Franco-Américaine est là. Il n’y a pas, dit le Pentagone, de défense possible de l’Occident tant qu’une armée clandestine est capable en France de paralyser l’armée qui combattrait sur l’Elbe ou sur le Rhin. Pas de défense de l’Occident a répété Ridgway sans participation d’une armée allemande et sans la sécurité des arrières.

Jusqu’où, dans un pays comme la France, pourra-t-on sacrifier le respect de la liberté individuelle au profit de la sécurité nationale sans provoquer de protestations ? En prenant devant l’opinion publique une attitude frondeuse et indépendante à l’égard des Etats-Unis, M. Pinay peut poursuivre le communisme sans paraître obéir à Washington. De là également cette agitation antiaméricaine au sujet de la sentence de La Haye dans l’affaire marocaine ; hier, des restrictions de commandes offshore aujourd’hui, de la plainte arabe concernant la Tunisie à l’O.N.U. et enfin des 125 millions de dollars qui font la différence entre ce que nous attendions des Etats-Unis et ce qu’ils donneront pour notre réarmement : une quarantaine de milliards, un pour cent du budget total. Il est difficile de croire que pour si peu on dresserait l’opinion, d’autant qu’il y a mille façons pour les Etats-Unis de donner cette somme par des moyens détournés.

 

Le Fond de la Querelle

Cependant, il y a dans cette affaire un côté sérieux, grave même, qui n’est pas de comédie parlementaire. Les Américains veulent que soit réalisée l’unité européenne. Ils en font une condition « sine qua non » de leur appui financier. Ils veulent que le Pool Charbon-acier fonctionne, qu’un compromis soit trouvé sans délai sur la Sarre, que l’Allemagne rentre dans le Bloc occidental et reconstitue une armée véritable, que, par conséquent, la France ratifie les accords passés avec Bonn.

La situation est délicate ! Si les Allemands sentent que les Américains ont besoin d’eux, leur attitude sera plus ferme. Ils ne cèderont rien à la France. Si les Français sentent que l’on ne peut rien sans eux, ils demeureront intransigeants sur la Sarre et s’opposeront contre l’armée européenne. Acheson n’a pas la partie facile.

Tout cela, à notre avis, a un grave inconvénient. Pour faire tant bien que mal prédominer leurs vues, les Américains devront conserver sur leurs partenaires des moyens de pression qui ne peuvent être que d’ordre financier et économique. Ils auront intérêt à maintenir leurs alliés la « tête hors de l’eau », sachant que dès que le reste émergerait, les velléités d’indépendance ébranleraient la coalition. Une entente franche et totale sur un programme bien défini et complet serait préférable à ce jeu d’équilibre artificiellement entretenu.

 

Le Redressement du Prestige Britannique

Le « redressement français » a coïncidé avec le relèvement du prestige britannique organisé par M. Butler, chancelier de l’Echiquier et par Churchill. Les circonstances étaient favorables : le Congrès travailliste de Morecambe avait fait ressortir les profondes querelles entre Bevan et Attlee ; l’opposition se montrait affaiblie. Le Chancelier de l’Echiquier a pu faire état de l’amélioration de la balance des paiements de l’Angleterre. L’hémorragie d’or et de dollars s’est calmée, non pas grâce à de plus larges exportations (celles-ci diminuent au contraire de plus en plus) mais grâce à des restrictions sévères d’importations et à la baisse profonde des matières importées. Cependant, si les difficultés fondamentales demeurent intactes, le spectre de la banqueroute s’éloignant, les Anglais se sont sentis rassurés. Et puis, il y a eu l’explosion de la bombe atomique de Montebello, ajoutée aux exploits de l’aviation réalisés par les Comets.

Sur le plan diplomatique, le voyage des ministres Turcs à Londres, l’Accord Anglo-américain contre Mossadegh et les relations moins tendues avec l’Égypte ; le parti Conservateur peut se vanter sans trop d’exagération d’avoir relevé le prestige britannique dans le monde. Mais où les relations anglo-américaines blessent, c’est au sujet de l’ANZUS : le pacte du Pacifique conclu entre les Etats-Unis et les deux Dominions, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et dont la métropole, l’Angleterre, est exclue. Jusqu’où disent les Britanniques, faut-il que notre influence ait sombré pour qu’on ne nous consulte pas sur la défense de Singapour et de Hong-Kong ?

Ce sont justement les positions sur lesquelles les Etats-Unis ne veulent pas d’engagement. Ils entendent lier à leur système économique et militaire les deux Dominions de l’Océan Indien et ne pas être obligé de consulter l’Amirauté sur la défense de leurs intérêts en Extrême-Orient. De fait, malgré ses efforts, l’Angleterre n’a plus guère d’influence dans ces parages où elle était jadis, la première nation européenne.

 

                                                                                            CRITON