ORIGINAL-Criton-1952-10-11 pdf
Le Courrier d’Aix – 1952-10-11 – La Vie Internationale.
Les Erreurs de Staline
Le Congrès du Parti communiste Russe à Moscou a été l’occasion pour les dirigeants soviétiques de s’expliquer abondamment sur les questions intérieures et extérieures. En sommes-nous pour cela mieux informés de leurs desseins ? La parole leur sert plutôt à déguiser leur pensée qu’à l’exprimer et la phraséologie du marxisme léninisme est, à cet effet, un instrument incomparable. Les Américains feraient bien d’en trouver l’équivalent pour donner cours à leur intempérance de langage.
L’Article de Staline
On a fait de tous côtés l’exégèse de l’article de Staline et du rapport Malenkov pour en tirer des indications sur la politique étrangère de l’U.R.S.S. On s’est demandé surtout si Staline croyait vraiment qu’un conflit entre les puissances capitaliste, comme il le dit, était plus probable qu’une guerre entre l’U.R.S.S. et l’Occident. La phrase est certainement destinée à rassurer le peuple russe, mais il est probable aussi que Staline pense que les conditions qui ont amené les deux guerres mondiales sont susceptibles de se répéter, les Etats-Unis jouant cette fois le rôle à deux reprises rempli par l’Allemagne, Il croit aussi sans doute, que ce qu’on appelle les contradictions du système capitaliste contiennent un germe de conflit inéluctable. Cela a peut-être été le cas à la fin du XIX° siècle ou au début du XX°, bien que les causes des deux grandes guerres sont loin d’être toutes d’ordre économique. Mais – et cela est un trait commun aux dirigeants soviétiques – l’évolution du monde libre tant dans l’ordre économique que psychologique leur échappe. Une guerre ou même un conflit sérieux entre la France, l’Angleterre et les Etats-Unis est aujourd’hui inconcevable. Et même si l’Allemagne et le Japon en avaient un jour les moyens, ce qui se conçoit guère, il est peu probable que les conditions morales d’un conflit armé seraient réunies pour jeter les peuples dans une lutte mortelle contre l’une des trois puissances démocratiques. Il y a plus.
Sans doute, les rivalités économiques et la difficulté d’harmoniser les échanges internationaux subsistant – on peut même dire qu’elles n’ont jamais été aussi aigües – mais il n’est pas un responsable dans les pays libres qui ne soit convaincu que la guerre ne les résoudrait pas. C’est là ce qui est nouveau. Enfin et surtout on a fait des progrès décisifs dans le maniement de la conjoncture économique. Si l’on ne s’est pas encore décidé à appliquer les remèdes dont on dispose et dont le plan Truman, que nous avons exposé samedi, est le type, c’est que des difficultés politiques y font encore obstacle et aussi que la situation n’est pas assez critique pour y recourir sans délai.
Mais il n’est pas douteux qu’ils s’imposeront. On n’arrivera pas d’emblée et peut-être jamais tout à fait à créer un système harmonieux d’échanges mondiaux, mais on évitera sûrement les catastrophes. En d’autres temps qui ne sont pas bien loin dans le passé, l’Angleterre aurait fait banqueroute et la France aurait fait une inflation galopante à la manière de l’Allemagne de 1923. Les grands concurrents comme les Etats-Unis et même les petits auraient recueilli l’héritage et pris la place des victimes d’un tel effondrement financier. Or, on peut affirmer que rien de tel ne se produira aujourd’hui parce que la solidarité du monde libre est beaucoup plus forte qu’elle n’apparaît. La mentalité des Soviétiques en ce domaine comme en bien d’autres est en retard sur le cours des choses.
Le Sens Politique de l’Article
Mais si les contradictions ne manquent pas dans l’organisation des pays plus ou moins capitalistes, une contradiction encore plus évidente gêne l’expansion du bolchévisme, et c’est à ce point délicat que fait une allusion complexe l’article de Staline – point qui paraît avoir complètement échappé aux lecteurs étrangers. C’est le fameux passage du socialisme au communisme. Le socialisme en terme stalinien, c’est ce que nous appelons le capitalisme d’état, c’est l’état maître en Russie de tous les moyens de production qui en règle les normes et répartit sans contrôle les biens de consommation. Beaucoup de camarades du Parti bolchevik considèrent cette phase comme transitoire et voient avec inquiétude le régime, non seulement se perpétuer et se perfectionner, mais la bureaucratie et la police enlever de plus en plus à l’individu, comme au groupe l’initiative et la responsabilité indispensables à un véritable progrès humain. C’est pourquoi Staline promet dans son article la journée de cinq ou six heures et parle au sujet des kolkhoses de substituer – un jour – la propriété collective à la propriété étatique. Il y a, même en Russie, des gens qui sentent que le capitalisme privé évolue lui aussi dans ce sens, que l’entreprise, même privée, au lieu d’être comme au temps de Marx une relation de patron à ouvrier, d’exploiteur à exploité, tend peu à peu, lentement, à devenir une cogestion et même une forme de copropriété où les responsabilités seront étendues à tous les participants d’une entreprise et aussi les profits, dans un système de libre concurrence. Les signes de ce genre abondent : comité d’entreprises ici, Matbestimmung en Allemagne, pour ne rien dire de certaines grandes sociétés américaines et européennes, on peut même ….. …… paradoxes que beaucoup d’industries à forme capitaliste sont moins éloignées du collectivisme que n’importe quelle fabrique en Russie. Et les critiques, si discrètes qu’elles soient en U.R.S.S. ont gagné même les sphères dirigeantes. Les progrès de la production ne les ont pas étouffées, bien au contraire.
Les Intentions en Politique Internationale
Ce que l’on peut retenir sur le plan international de la tactique Russe, c’est l’intensification de la propagande antiaméricaine. La demande de rappel de l’ambassadeur des Etats-Unis à Moscou, Kennan, illustre à plein cette campagne. Dès 1945, nous l’avons vu ici, cette offensive ouverte ou chuchotée n’a cessé de s’exercer. Elle a obtenu des résultats auxquels les maladresses américaines ont prêté plus d’un aliment. Mais il n’est pas sûr qu’en lui donnant tant de publicité, les Soviets n’iront pas à l’encontre de leur but. L’impopularité des Américains n’augmentera pas, si l’on voit trop ce que leurs ennemis directs en attendent, et les Etats-Unis pourraient profiter d’un contre-courant s’ils font réellement un effort décisif pour restaurer la prospérité de leurs alliés.
La Campagne Electorale aux Etats-Unis
C’est quelque chose d’analogue qui se passe au cours de la campagne électorale aux Etats-Unis. Tandis que les deux adversaires, Stevenson et Eisenhower se sont opposés avec toute la courtoisie compatible avec ce genre de compétition, le président Truman a cru bon de lancer au Général des apostrophes désobligeantes qu’on n’attendait pas entre hommes qui ont partagé de si hautes responsabilités. Truman a montré là le côté médiocre de son caractère et n’aura pas ainsi augmenté les chances de son Parti.
Le Problème Sarrois
C’est toujours le problème sarrois qui demeure le point crucial dont l’avenir de l’Europe dépend. Les Allemands feront-ils les sacrifices nécessaires pour obtenir le bénéfice des accords de Bonn, dont la mise en exécution dépend du Parlement français. Les adversaires de la politique Schuman auront-ils la sagesse de comprendre que si l’accord était impossible, les Américains qui ont besoin d’une force militaire allemande passeraient outre, que les Italiens suivraient Washington et que recommencerait le tragique isolement de la France qui ne pourrait pas plus qu’en 1936, compter sur une alliance britannique.
Malgré les difficultés présentes, il nous semble que les temps sont changés et qu’une solution interviendra. Cette solution ne saurait être provisoire. Sur ce point Paris et Sarrebruck ont pleinement raison d’être intransigeants. Mais dans le cadre d’une européanisation, ne pourrait-on pas trouver une formule qui laisse au pays sarrois son caractère de terre allemande à statut spécial. Cela ne changerait rien aux dispositions de fait, mais éviterait aux Allemands d’avoir le sentiment d’une province perdue.
CRITON