Criton – 1953-12-26 – Pénurie et Abondance

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Le Courrier d’Aix – 1953-12-26 – La Vie Internationale.

 

Pénurie et Abondance

 

On a accueilli avec satisfaction la réponse russe aux propositions Eisenhower sur le pool des réserves atomiques. Les Soviets paraissent plus disposés à négocier sur ce sujet, où leur position est favorable, que sur les problèmes allemands et autrichiens. La conférence de Berlin n’a pas encore reçu l’adhésion du Kremlin à quelques jours du rendez-vous fixé par les Alliés aux Bermudes ; ni Washington, ni Moscou ne semble d’ailleurs pressés de se rendre à cette confrontation dont on ne voit pas ce qu’on pourrait retirer sinon un nouvel ajournement des solutions européennes.

 

Le Désordre de la Production Soviétique

Peu à peu depuis la mort de Staline le voile se lève sur les difficultés intérieures de la Russie. Les nouveaux dirigeants n’hésitent pas à ouvrir l’abcès et à étaler publiquement les insuffisances criantes de la population agricole et des biens de consommation. On se souvient du rapport Krouchtchev de septembre dernier. Le discours du 4 décembre du même premier Secrétaire du Parti révèle que les plans établis n’ont pas encore reçu un commencement sérieux d’exécution. Il s’agissait d’abord d’envoyer dans les campagnes ingénieurs agronomes, mécaniciens de tracteur, éleveurs vétérinaires embusqués jusqu’ici dans la bureaucratie centrale ; Krouchtchev se plaint que l’on n’ait pas réussi jusqu’ici à en déloger beaucoup et que la production de viande et de lait reste stationnaire aux environs de 60% du programme prescrit. Il est pour le moins curieux que dans ce pays où il  ne fallait qu’un signe du M.K.V.D. pour envoyer un grand personnage à la mort, les Maîtres de l’heure ne parviennent pas à déplacer leurs subordonnés. Le formidable appareil bureaucratique de l’U.R.S.S. résiste aux plus hautes pressions. La nouvelle classe de techniciens soviétiques ne se laisse plus malmener.

 

Absence d’Objets de Première Nécessité

La pénurie de biens de consommation est plus flagrante encore que celle des produits alimentaires. L’absence dans les grandes villes des ustensiles nécessaires pour satisfaire les besoins les plus simples est l’objet de récriminations quotidiennes. L’U.R.S.S. est obligée avec son or d’acheter à l’étranger de la viande, aussi bien que des ustensiles de cuisine. Elle commande même des cargos à des chantiers navals français. Et cela se passe en Russie.

Dans les pays satellites, n’en déplaise aux pèlerins de Varsovie, la disette est encore plus grande. On n’a sans doute pas conduit les hôtes distingués le long des queues où les ménagères attendent des heures la distribution de pommes de terre et qui reviennent souvent le panier vide. Krouchtchev se plaint également de l’invraisemblable mépris des chefs d’entreprise à l’égard du prix de revient. A titre d’exemple, « La Pravda » qui n’est parfois pas beaucoup plus volumineuse que « Le Courrier d’Aix », occupe 2.500 employés aux bureaux de rédaction et d’administration. Evidemment à ce prix, le plein emploi est bien assuré. Le système étatique est partout aussi onéreux. L’administration d’Hitler elle-même n’échappait pas à ces défauts. Les dirigeants de l’U.R.S.S. ne se dissimulent pas qu’ils auront fort à faire à remonter la pente. Krouchtchev se contente de promettre aux Russes pour 1956 la ration de viande qui nous était donnée sous l’occupation allemande. Plus de huit ans après la guerre, les critiques les plus malveillants du régime soviétique n’auraient jamais osé prévoir une gabegie aussi générale et des résultats aussi désastreux : on se serait moqué d’eux.

 

Le Pool de l’Énergie Atomique

Mais revenons aux négociations atomiques. La proposition Eisenhower accueillie avec tant d’enthousiasme par les officiels de tous les pays nous a paru, quant à nous, fort obscure dans ses mobiles. Personne, semble-t-il, ne s’est avisé que les Etats-Unis se trouvent dans ce domaine devant une difficulté alarmante. Ils ont constitué une réserve de bombes atomiques telle que, répandue, elle ne laisserait guère de coins de terre ennemie qui ne soit pulvérisé. Pendant ce temps, la production d’uranium se développe à une vitesse croissante. Mines et usines de traitement s’édifient un peu partout. Qu’en faire ? Les limites du stockage sont atteintes. Si les Russes manquent d’uranium, ils n’auront pas grand peine à s’en procurer quand les producteurs ne sauront plus où placer le leur. Les Américains voudraient donc, sans toucher à leur réserve atomique, organiser à des fins industrielles l’utilisation du minerai en développement. La tâche est urgente et quelles que soient les conclusions des pourparlers avec la Russie, il faudra entreprendre un vaste Point 4 du programme atomique, ce qui sera fait.

Mais les Russes ne l’entendent pas ainsi. Non sans raison, ils prétendent que l’on commence par renoncer à l’usage des armes atomiques, et qu’on les détruise. Or les Américains ne peuvent se dessaisir d’un engin qui est leur seul garant du maintien de l’équilibre militaire entre la Russie et le Monde libre. Les Soviets se trouvent donc très forts sur ce terrain, et leur propagande en faveur d’un désarmement atomique préalable ne peut que rencontrer l’approbation des masses apeurées.

 

Gestes de Détente de Moscou

On a remarqué par ailleurs les gestes de détente multipliés par Moscou à l’égard de Tito. Ces jours-ci, la commission de la navigation sur le Danube présidée jusqu’ici par un Russe et où les Yougoslaves n’avaient pu défendre leurs intérêts aura un président désigné par Tito. Après la Bulgarie et la Hongrie, l’Albanie a sollicité la reprise des relations diplomatiques avec Belgrade.

Toutes ces prévenances sont en corrélation avec le différend qui oppose la Yougoslavie et l’Italie sur Trieste. Partout d’ailleurs, dans la mesure où ils ne sont pas obligés de sacrifier leurs intérêts, les Soviets montrent de l’empressement à apaiser les frictions qu’ils ont entretenues. Ils veulent rendre un peu de créance à leur diplomatie et se montrer sous un jour moins redoutable et ramener l’espoir d’une détente effective. Tout cela est jusqu’ici plus spectaculaire que pratique. Molotov a compris que la peur que Staline voulait inspirer ne paie pas. Le bilan de la guerre de Corée est négatif. La crainte a servi les Etats-Unis à reconstituer leurs forces et à resserrer leurs alliances. Les Soviets espèrent que la bonne volonté et les bonnes paroles suffiront à endormir la crainte et à détendre les coalitions. Là encore, ils conservent l’initiative. La difficulté pour eux viendra au moment où il faudra passer des mots aux actes.

Dans l’état où se montre aujourd’hui la Russie, devant le contraste aveuglant entre l’abondance d’un côté du rideau de fer et la pénurie au-delà, il n’est guère possible qu’une concession trop manifeste ne passe pas pour faiblesse, ce qui réduit singulièrement les chances d’un accord sur quelque point que ce soit.

 

                                                                                            CRITON                                                                   

 

Criton – 1953-12-19 – L’Heure du Choix

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Le Courrier d’Aix – 1953-12-19 – La Vie Internationale.

 

L’Heure du Choix

 

La mise en demeure de se prononcer sur la Communauté Européenne de Défense adressée à la France par Foster Dulles, n’a soulevé qu’une émotion de surface. On connaissait la politique américaine sur ce point ; on avait entendu Churchill à Margate dans le même sens. La France reste libre de sa décision ; elle ne l’est pas d’entretenir indéfiniment l’équivoque. L’opinion internationale est unanime là-dessus.

 

La Position Française

Ce qui irrite sans doute les Anglo-Saxons, c’est de sentir que la position diplomatique de la France est très forte et qu’elle ne manque pas d’en jouer. D’une part, la carte indochinoise : le sort de l’Asie du Sud-Est est en nos mains. La perte de ressources de matières premières, le caoutchouc et l’étain, et du grenier à riz qui alimente l’Asie méridionale serait pour les Anglo-Saxons plus grave encore que pour nous. Elle mettrait à la disposition des chinois tout ce qu’ils convoitent et qui leur manque pour affermir leur puissance. Nous tenons également la carte allemande puisque nous disposons du droit de veto contre tout réarmement de celle-ci aussi bien que contre toute modification du statut actuel d’occupation. Si l’on met en regard les avances un peu voyantes que l’U.R.S.S. nous prodigue pour nous faire changer de camp en nous offrant l’armistice en Indochine, si nous consentons à assurer de concert avec la Russie et ses satellites la garde d’une Allemagne démembrée et désarmée, on conviendra que quels que soit la puissance anglo-saxonne et le prestige d’Adenauer, c’est de la France que dépend la solution des problèmes clefs du monde actuel. On ne peut donc qu’approuver notre diplomatie de vouloir tirer de cette position le maximum d’avantages et de garanties.

C’est de bonne guerre. On le comprend d’ailleurs fort bien à Bonn où Adenauer recommande à sa presse d’être patiente et de ne pas nous irriter.

 

Ne pas Recommencer 1911 et 1922

Cependant, il ne faudrait pas abuser de la meilleure des positions. Il y a toujours en politique un moment délicat où il faut abattre son jeu et conclure. Si en France, les nationalistes ont joué un rôle, à tout prendre utile en poussant l’opinion à ne pas se contenter de garanties verbales pour la constitution  de l’Union Européenne, il ne faudrait pas que cette obstruction triomphe.

Souvenons-nous. Certains Français auxquels ne ressemblent que trop nos nationalistes d’aujourd’hui ont brisé en 1911 la politique de Caillaux, et porté une part de responsabilité dans cette guerre de 1914-1918 dont nous ne nous sommes jamais relevés et dont le plus clair résultat fut la révolution bolchévique de 1917 et la destruction au profit des Anglais de la flotte allemande à Scapa-Flow. Ces mêmes hommes ont contribué à l’écroulement de la République de Weimar et donné aux pourparlers Briand-Stresemann en 1922, ce qu’on a appelé « le coup de Cannes ». Souhaitons avec la majorité des Français qu’en 1954, un troisième coup de ce genre nous soit épargné, car le suicide dont parle M. Dulles n’est pas une simple métaphore.

 

Hypothèses

Parlons clair. Supposons que nous remettions en vigueur le pacte franco-soviétique suivant les plans de Molotov et de Daladier et que dans quelques années, pour des raisons intérieures ou extérieures, le Bloc soviétique se désagrège, c’est alors que les « revanchards de Bonn » prendraient en effet leur revanche de l’oppression à laquelle la France et l’U.R.S.S. les auraient condamnés, et cela sous le regard indifférent des Anglo-Saxons.

Il y a plus proche et plus certain encore. Si la France changeait de camp, l’Union Française ne durerait pas longtemps. Marocains et Tunisiens, nationalistes et révolutionnaires de toute l’Afrique ne demanderaient pas la permission de Moscou pour tenter le grand assaut dont nous avons eu l’esquisse ces derniers mois et qui ne s’est apaisé que parce qu’ils sentaient derrière la France la puissance des Etats-Unis qui désapprouvaient leur audace. Il en serait autrement demain. L’anticolonialisme n’est pas mort.

 

Ceux qui ne Veulent pas Voir

Que l’armée européenne ne soit pas une joyeuse union – certes – mais à ceux qui se piquent de réalisme nous répondons : qui pourrait de bonne foi contredire à ces données de fait que nous venons d’évoquer. Il est vrai que les pèlerins de Varsovie ont vu une Pologne heureuse, fière d’être aux ordres du maréchal Rokossowski et priant avec sérénité dans leurs églises rebâties non loin de la prison du Cardinal Vichinsky. Il faudrait distribuer à tous les exilés polonais dispersés l’article de M. Loustaunau-Lacau publié par « Le Monde », pour leur donner une idée fidèle de la patrie perdue et une haute considération pour certains de leurs amis français. L’ordre règne toujours en effet à Varsovie.

Nous pensons d’ailleurs que ces propos sont – Dieu merci – inutiles. L’opinion française est saine, inquiète sans doute des décisions à prendre qui ne le peuvent être de gaieté de cœur, mais consciente des liens qu’on ne peut briser, des appuis indispensables à sauvegarder et de la nécessité de mettre à profit l’état de péril qui se dresse sur l’Elbe et l’Oder, pour en finir avec l’antagonisme franco-allemand qui fut cause de la ruine des deux peuples voisins. Il serait sage désormais de laisser à notre diplomatie le soin de mettre au point, avec toute liberté de manœuvre les conventions qui règleront le statut de l’Europe future.

 

L’Attitude Anglaise

Il y a encore autre chose à observer. A Londres, les contradictions de l’opinion française ont été pleinement mises à profit. Nous avons suivi ici la ligne observée par Churchill et le rapprochement progressif qu’il a opéré avec Washington. Les divergences de vues qui étaient sans doute réelles au printemps ont été patiemment dissipées. Que ce soit en Corée, ou en Europe, tout a été fait pour reconstituer l’unité anglo-saxonne. Quoiqu’on en ait dit en haut lieu, on ne s’est pas privé de nous faire sentir qu’on se serait volontiers passé de nous aux Bermudes. Si la France changeait de camp, on le déplorerait à Londres, mais seulement en paroles. On ne serait peut-être pas désolé que sur le continent, sans qu’on y soit pour quelque chose, les antagonismes reprennent leur physionomie d’antan. Il y a des concurrents dangereux qu’on ne voudrait pas combattre en face, mais dont on aimerait voir d’autres se charger de lier les mains.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-12-12 – Le Colloque des Bermudes

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Le Courrier d’Aix – 1953-12-12 – La Vie Internationale.

 

Le Colloque des Bermudes

 

Si les Russes en acceptant la conférence à Quatre avaient eu pour seul objet d’aggraver la confusion dans les milieux diplomatiques alliés, ils y ont parfaitement réussi. Ajoutons que la contradiction se trouve, non seulement dans les tendances des opinons publiques, mais même, ce qui est plus grave, dans l’esprit même des responsables.

La Conférence des Bermudes avec ses incidents et ses indiscrétions n’a pas apporté de clarté. Le communiqué final n’affirme que les lieux communs de la politique occidentale. Quant à la politique de prestige de Winston Churchill, elle s’est surtout, comme nous le craignions, exercée contre la France

 

Les Contradictions de l’Attitude Anglaise

Les journaux anglais si respectueux qu’ils soient à l’endroit du vieux leader ne peuvent s’empêcher de voir les contradictions de sa politique : Promoteur d’un accord avec les Soviets, il n’en presse pas moins la France de ratifier la Communauté Européenne de Défense dont les Russes proclament qu’ils ne veulent pas. Si contre toute attente, la réunion des Quatre à Berlin devait avoir quelque résultat, ce serait précisément de substituer à l’armée européenne une neutralisation de l’Allemagne, assortie de quelque Locarno nouveau style auquel Churchill ne paraît plus tenir, dont du moins le communiqué des Bermudes ne parle pas. Il est par surcroit d’assez maladroite politique de traiter la France comme partie négligeable alors que, si les Russes y tiennent réellement, la France même affaiblie peut se trouver l’arbitre de la situation.

 

Les Pèlerins de Varsovie

Si MM. Daladier et Soustelle avec leurs amis ont fait le voyage de Varsovie, c’est qu’ils y ont été invités par les communistes pour se faire l’avocat d’un accord Franco-Russe qui bouleverserait toute la politique européenne suivie jusqu’ici, et qui tendrait à maintenir une Allemagne réduite et morcelée sous la garde permanente de la Pologne soviétisée et de la France indépendante de tout engagement envers les Anglo-Saxons.

Les Russes n’ont pas la naïveté de croire que cette politique peut réussir en 1954, mais la manœuvre est suffisante pour mettre les Alliés occidentaux dans une position inextricable à la Conférence de Berlin, et leur faire perdre la face devant leurs adversaires.

 

L’Échec des Pourparlers de Pan Mun Jon

Par ailleurs, pendant que cette rencontre se prépare, les pourparlers de Pan Mun Jon sur la réunion éventuelle d’une assemblée de belligérants et de neutres susceptibles de résoudre le problème coréen sont délibérément mis au point mort par les Sino-Coréens, ce qui est de fâcheuse augure pour le succès de la réunion des Quatre.

 

Le Désarmement Atomique

Pour faire diversion à cet imbroglio, le président Eisenhower, reprenant un vieux projet, a présenté devant l’O.N.U. un plan de désarmement atomique, plan qui a reçu l’approbation des Anglais qui y ont collaboré, des Français et de toutes les délégations assemblées à New-York.

La formule de ce projet est très adroite parce qu’elle a obligé les Soviets d’applaudir et a apporté – ce qui est le but – un succès moral pour les Américains devant l’opinion mondiale. La politique d’Eisenhower est de conquérir cette opinion, et il y a jusqu’ici, en partie, réussi. Elle contient cependant des processus qui la font ressembler au plan Baruch que les Soviets ont toujours repoussé ; de mauvais esprits pourraient comprendre que les Etats-Unis demandent que l’on remette progressivement toutes les ressources atomiques existantes entre les mains d’une Commission gérée par l’O.N.U., en sorte qu’après que ceux qui ont le moins de bombes auront livré les leurs, il n’en reste plus qu’aux mains de celui qui en a le plus. C’est probablement ce que Vichinsky fera valoir.

Il est peu probable qu’Eisenhower se fasse l’illusion de croire que les Russes se dépouilleront de leurs armes et livreront leurs secrets à une commission internationale.

 

Le Risque d’un Projet de Contrôle Atomique

Et cependant ? Si le plan Eisenhower était accepté et appliqué, il arriverait un moment où aucun des adversaires n’aurait plus d’arme nucléaire. Les Russes alors avec leur puissante armée terrestre ne seraient-ils  pas maîtres de tous les continents, l’Europe et l’Asie et peut-être même l’Afrique ? Si les Russes n’étaient pas enfermés dans leur tactique et leur routine, ils pourraient mettre les Anglo-Saxons au pied du mur car, dépouillés de leur supériorité atomique, la force militaire de ceux-ci ne pèserait pas lourd devant les 300 divisions rouges. On voit par cet exemple, à quoi aboutissent ces politiques de la place publique où les protagonistes ne poursuivent que des buts de propagande et enveloppent les vrais problèmes de tous les voiles de l’hypocrisie, en se donnant l’air d’être sincère.

 

Surmenage

Cette Conférence des Bermudes suggère des réflexions d’un autre ordre. C’est le spectacle de gens surmenés qui arrivent à bout de forces à des délibérations qui peuvent engager l’avenir du monde. Les responsables de la politique extérieure d’un grand pays devraient être exempts de tout souci autre que celui de leur tâche. Avoir tout le loisir de réfléchir, de consulter et de décider ce à quoi toute leur énergie est à peine suffisante. Quand nous songeons au temps et aux méditations que consacre un modeste chroniqueur à l’étude des problèmes mondiaux pour les connaître imparfaitement, on est inquiet pour la santé et le jugement des ministres de la démocratie.

 

La Reprise des Relations Anglo-Iraniennes

Nous sommes arrivés tout de même à un petit épilogue de la question iranienne. Mossadegh ayant définitivement perdu, le général Zahedi, son successeur, a pu, sans susciter de mouvements révolutionnaires, renouer les relations diplomatiques avec les Anglais. Reste à résoudre la question du pétrole. Quand la crise a éclaté, on craignait – et Mossadegh jouait là-dessus – que la perte de la raffinerie d’Abadan ne mette en péril l’approvisionnement du monde libre en essence. Depuis on en a tant produit qu’il n’y a plus de place pour celle de l’Iran.

Les Russes ont profité de cet embarras pour proposer à leur tour de leur pétrole à certains pays dont la France, aggravant ainsi les soucis du général Zahedi et des grandes Compagnies anglo-saxonnes. Les Russes de plus font construire à l’étranger une flotte de tankers dont ils étaient dépourvus, soit pour se porter acquéreur du pétrole iranien, soit pour exporter le leur, même s’ils doivent s’en priver eux-mêmes afin de désorganiser le marché mondial. Cela est à la rigueur possible. Il n’y a guère de circulation automobile en Russie, puisqu’à Moscou, ville de 4 millions d’habitants, il n’y a que 5 postes d’essence publics et pratiquement aucun sur les routes en dehors des autostrades.

Il faut y songer : le jour où les Russes disposeront d’assez de quelque matière de base pour ruiner les producteurs étrangers par une guerre des prix, c’est alors que la paix du monde serait en mortel péril. Pas avant.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-12-05 – On rebat les Cartes

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Le Courrier d’Aix – 1953-12-05 – La Vie Internationale.

 

On Rebat les Cartes …

 

Après la note russe du 3 novembre qui refusait l’invitation à Lugano, on s’accordait à clore le chapitre des colloques Est-Ouest et à s’installer dans le statu-quo. L’intervention de l’U.R.S.S. pour faire obstacle in-extremis à la ratification des accords de Bonn et de Paris et que l’on avait tant attendue, paraissait exclue. L’intégration allemande au bloc occidental servait, disions-nous avec d’autres, les intérêts soviétiques autant qu’elle pouvait leur nuire. La note remise ces jours-ci par Molotov aux Alliés fait rebondir la question, et les avances d’Ho Chi Minh favorables à un armistice en Indochine donnent créance à un changement de tactique. C’est ce qu’il faut étudier.

 

Changement de la Tactique Russe

Depuis la mort de Staline, les Russes avaient cherché aux moindres frais à réhabiliter leur crédit diplomatique détruit par le vieux tyran. Mais Molotov, au cours de l’automne avait par des refus de négocier, ramené la situation à son départ. Des pressions avaient dû être exercées sur lui pour qu’il ressaisisse l’initiative, et c’est ce qui explique la conférence qu’il avait récemment tenue, procédé inédit au pays des Soviets.

Là-dessus, les débats à la Chambre française ont montré au monde des résistances plus fortes qu’on ne le pensait au réarmement allemand et à la Fédération européenne. Moscou, comme nous l’avons répété, n’avait qu’un geste à faire pour remettre en question les laborieuses négociations qui avaient abouti à esquisser un projet d’Europe. Molotov s’est enfin décidé à le faire, ou plutôt on l’y a décidé.

 

L’Évolution de la Situation en Indochine

C’est vraisemblablement la tournure des événements d’Indochine qui a constitué le motif dominant de cette démarche nouvelle. La constitution d’un organisme politique au Vietnam s’est révélée difficile : rivalités des nationalistes tonkinois et cochinchinois, hostilité des uns et des autres à Bao Daï et au président Tam, confusion sur la nature de l’appartenance à l’Union Française, impossibilité de rallier toutes les nuances de l’opinion vietnamienne à une autorité unique, et surtout à celle peu populaire de l’Empereur. Enfin, l’inextricable imbroglio cambodgien aggravé par l’instabilité mentale du Roi. Quelle tentation de pêcher en eau si trouble.

Par ailleurs, le redressement militaire opéré par le général Navarre, appuyé par un afflux d’armes américaines, n’est pas niable. Les Viets n’ont pu reprendre l’offensive en automne, et la position stratégique du général Giap morcelée et menacée dans ses centres de ravitaillement, devenait difficile à tenir. L’aide au Vietminh sous sa forme actuelle ne pouvait empêcher leur situation de se détériorer. Pékin et Moscou ont sans doute décidé d’arrêter une opération qui n’est plus payante, et de sacrifier Ho Chi Minh comme ils le firent jadis avec Markos en Grèce. En se mêlant à nouveau à la politique intérieure vietnamienne, les communistes ont plus de chances de s’infiltrer qu’en continuant la guerre.

 

L’Indochine, Ciment Franco-Américain

Mais, il y a plus : la guerre d’Indochine liait de façon indissoluble les intérêts français et américains. Les premiers ne pouvaient tenir sans les fournitures et l’argent des seconds, et les U.S.A. ne pouvaient rien imposer à la France tant que celle-ci tenait la clef du Sud-Est asiatique. Pour rendre à la France sa liberté d’action, Moscou doit sacrifier l’Indochine. Alors la France n’ayant plus aussi urgent besoin des ressources américaines pourrait s’associer à la politique russe en Allemagne, de tenir celle-ci paralysée en perpétuant la coupure des deux républiques et en les neutralisant militairement l’une et l’autre. Il suffit pour cela de faire jouer le pacte Franco-Soviétique signé par de Gaulle. Si le neutralisme l’emportait en France, le statu-quo allemand pourrait s’éterniser.

 

Le Plan peut-il Réussir ?

Le plan est simple et de réalisation aisée. Il sera cependant très difficile à la France, supposant qu’elle le veuille, ce qui n’est pas sûr, de se détacher du bloc occidental pour se tenir en équilibre entre les deux Blocs. Elle ne le pourrait, à la rigueur, qu’avec l’appui des Anglais toujours précaire et incertain. Cela présenterait des risques sérieux sur lesquels nous nous sommes expliqués, ne fut-ce que celui d’un retour progressif des Américains à l’anticolonialisme qu’ils ont répudié à contrecœur pour éviter d’affaiblir la France et de compromettre leur sécurité militaire, ce qui mettrait en péril notre empire d’outre-mer. Les récents événements du Maroc et de Tunisie sont suffisamment éloquents à cet égard. De plus, la structure de notre économie telle que nous l’exposions samedi, ne résisterait pas à un repliement et à l’isolement. Cela sans parler du préjudice moral qui suivrait la déception déterminée dans la petite Europe par le reniement des principes que nous avions nous-mêmes formulés. Les Soviets ne se dissimulent certainement pas ces obstacles.

 

Le Nationalisme Traditionnel peut-il s’Imposer ?

La vieille tradition nationaliste et militaire qui reste puissante en France et dont les idées n’ont pas changé depuis 1870, ou du moins depuis Delcassé, n’a plus les moyens d’autrefois ni le même crédit sur le peuple. Le retour à l’alliance franco-russe flanqué d’une entente cordiale à éclipses, et mue par le souci de démembrement de l’Allemagne dont M. Daladier a repris le flambeau ne résisterait pas à des remous politiques graves. Il faudrait pour le renversement de l’actuelle politique une unanimité qui n’existe pas et une discipline nationale qui manque encore plus. En sorte que les Soviets en seront sans doute pour leur frais, à moins qu’ils ne soient prêts à des concessions majeures susceptibles de recevoir le consentement des Etats-Unis, ce qui paraît pratiquement impossible. Moscou ne peut reculer sans danger en Europe.

 

La Conférence à Quatre aura-t-elle Lieu ?

Il est probable que les Américains ne pourront pas se dérober à une Conférence à Quatre à laquelle ils répugnent si les Soviets veulent vraiment qu’elle se tienne, car il se peut qu’ils veuillent plutôt obliger les Etats-Unis à la refuser eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, Moscou ayant toujours la ressource de revenir à sa position antérieure sans craindre le désaveu d’une opinion intérieure aura réussi à gagner du temps et à faire renaître entre Alliés occidentaux des divergences aigües, qui ces temps-ci s’atténuaient. La politique de M. Dulles et Eisenhower aura quelque peine à s’imposer aux Bermudes, surtout si Churchill reprend, comme on le dit, ses plans du 11 Mai.

 

L’Initiative reste aux Soviets

Disons pour conclure que malgré les déclarations américaines selon lesquelles l’Occident avait repris l’initiative diplomatique, c’est Moscou, en dépit de son faible crédit et de la suspicion que suscite chacun de ses gestes, qu’il soit conciliant ou non, qui mène le jeu et oblige constamment ses adversaires à réviser leur attitude. La supériorité en tactique diplomatique des dictatures sur les démocraties, et des entités politiques sur les coalitions, n’est plus à démontrer. La conférence qui s’ouvre aux Bermudes ne présentera pas à sa conclusion un front uni des démocraties. La France est aussi partagée dans ses tendances que l’âne de Buridan et cherchera à éluder les questions précises. L’Angleterre, bien que décidée à ne pas heurter de front les résistances américaines, s’efforcera de reprendre à ceux-ci le rôle de leadership et de remonter son prestige, sans pour cela compromettre l’Alliance Atlantique.

 

La Politique de Prestige de Churchill

C’est surtout une politique de prestige que Churchill a à cœur de réaliser. Depuis quelques mois, l’affaire de Guyane, les troubles africains, et hier le cruel échec essuyé au Soudan ont fait sérieusement baisser la cote des Conservateurs ; à Londres, une récente élection partielle le montre. Dans les rangs même du Parti il y a des murmures et des menaces de rébellion ; le voyage des souverains autour du monde ne suffit pas à recréer une âme impériale que l’évolution des esprits et les maladresses de la politique coloniale anglaise ont déchirée. Un coup d’éclat sur le théâtre diplomatique arrangerait mieux les choses. Qui en ferait les frais ? Sans être dans le secret de M. Bidault, certaines de ses remarques toujours sibyllines nous donnent à croire qu’il pense que ce pourrait bien être nous.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-11-28 – Réflexions sur un Débat

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Le Courrier d’Aix – 1953-11-28 – La Vie Internationale.

 

Réflexions sur un Débat

 

Le long débat qui s’est institué à la Chambre française sur l’armée européenne et l’intégration économique et politique de l’Europe des six a été suivi à l’étranger avec attention, avec compréhension pour nos difficultés mais sans complaisance. Ce qui a été dit, estime-t-on, compte moins que les mobiles véritables, et le plus souvent cachés, qui inspiraient les discours, passions et combinaisons politiques, intérêts économiques et professionnels. Pourquoi se demande-t-on aussi, la France qui a inspiré ces idées de communauté européenne jusqu’en 1951, les combat-t-elle aujourd’hui avec une telle vigueur ? C’est à ces questions qu’il faut répondre avec franchise.

 

Le Renaissance Allemande

Il y a, d’abord et avant toute autre considération, la renaissance extraordinairement rapide de l’économie allemande, renaissance qui n’est pas seulement le fait de l’énergie et de la discipline d’un peuple mais aussi de l’application, comme le rappelait récemment le ministre Erhard, des principes et des méthodes de l’économie libérale. En matière monétaire une stricte orthodoxie conforme aux données de la réforme de 1948, en matière économique une pleine responsabilité laissée à l’initiative privée et une collaboration loyale des travailleurs. Les sacrifices très durs consentis par ceux-ci ont porté leurs fruits et leur sort est aujourd’hui comparable à celui des autres nations libres du continent, depuis l’extrême misère de l’après-guerre. Si les mêmes méthodes avaient été acceptées chez nous, nul doute que notre économie serait plus prospère qu’elle n’est.

 

La Hausse des Prix Français

Si, d’autre part, il y avait si peu d’opposition en 1950 aux perspectives d’intégration européenne, c’est que les prix français étaient inférieurs aux prix mondiaux et que dans l’Europe d’alors, nos possibilités d’expansion étaient considérables. Le marché européen nous était largement ouvert, et nous l’aurions dominé si l’on avait aboli les barrières douanières.

La situation est aujourd’hui exactement inverse. Nous sommes le pays le plus cher d’Europe, et l’ouverture des frontières serait notre ruine. La raison essentielle est fort simple : depuis 1950, les salaires (on l’oublie trop souvent) ont augmenté de 80 pour cent en moyenne, les prix de quarante – à l’extérieur la moyenne est de 15 et 10 respectivement -. Les charges sociales de plus grèvent ce salaire de 47 pour cent contre dix à vingt-cinq chez nos concurrents. Sait-on qu’en Angleterre, pays socialement très avancé, les allocations familiales sont de 3% du salaire horaire pour deux enfants, de 15% pour cinq, tandis que chez nous, avant les augmentations projetées, elles sont respectivement de 40 et de 110 pour cent !

Nous aurions tout lieu d’être fiers d’une telle réalisation, mais on comprend aisément que dans ces conditions les possibilités de concurrence sont nulles. D’où le protectionnisme dans lequel nous sommes enfermés. Notre économie est enviable, comme le disait M. Reynaud, et l’Europe impossible tant que nos voisins ne se seront pas alignés sur nous, et il est douteux qu’aucune nation accepte de présenter un budget où la fiscalité et la parafiscalité absorbent plus de la moitié du revenu national net.

On dit que nos dépenses militaires étaient excessives. Elles ne sont cependant pas sensiblement supérieures proportionnellement à nos ressources, à celles des autres nations, et ceux qui parlent de les réduire considérablement savent bien que cela est impossible, le coût de l’armement augmentant sans cesse. Quant à la guerre d’Indochine, si elle grève notre budget réel de 7 ou 8 pour cent, on sait bien que, même si la paix était faite dans les meilleures conditions imaginables, l’aide américaine une fois déduite, l’économie ne serait pas considérable pendant plusieurs années. Dire le contraire est pure démagogie.

 

Seule une Autorité Supranationale peut résoudre le Problème Français

Dans ces conditions, le salut ne serait-il pas de confier à une autorité supranationale le soin de procéder à l’égalisation des chances entre les différents pays. Elever le prix de revient des uns et abaisser celui des autres de façon à faire une Europe où les chances seraient égales pour tous ? Autrement, l’Europe se ferait au profit des uns, comme la Hollande et l’Allemagne ; et au détriment des autres, comme la Belgique et la France ; c’est la seule et indispensable condition d’une intégration. De cela personne ne parle, et pour cause. Tous veulent tricher.

 

Le Gallup Français sur la C.E.D.

Une controverse s’est établie sur un sondage fait dans l’opinion française pour savoir qu’elle était sa réaction en face des projets d’armée européenne. Cette enquête a montré que beaucoup ne connaissent pas la question et étaient incapables d’y répondre ; mais que parmi les autres, plus de 2 sur 3 étaient favorables à la C.E.D. On a contesté ces chiffres avec fureur. Il nous semble cependant que l’homme de la rue, d’après nos propres interrogations est en général assez affirmatif sur deux points :

D’abord que la rivalité séculaire entre la France et l’Allemagne doit être surmontée et qu’une coopération des deux pays est souhaitable et même indispensable – que la C.E.D. et ses annexes offre assez de garanties pour être tentée ; – qu’elle est préférable bien qu’imparfaite à toute autre solution.

En second lieu, la plupart reconnaissent que la sécurité de la France ne peut être assurée par ses forces militaires auxquelles les Français ne croient plus ; le souvenir de la débâcle de mai 1940 a laissé une profonde empreinte. On sent confusément que la pression du monde slave sur l’Europe n’est pas un phénomène passager, même si le communisme disparaissait, ce qui est tôt ou tard probable.

Cette pression ne se relâcherait nullement, peut-être s’accentuerait elle ; l’exemple de Tito est inquiétant à cet égard. Pour résister à cette pression, la conjonction des forces françaises et allemandes est malheureusement indispensable.

 

La Réduction des Effectifs Américains en Europe

Sur ce problème de sécurité un fait est significatif. Il a été question ces temps-ci d’une réduction des effectifs américains en Europe. On a cru voir là le désir des Etats-Unis de se décharger sur la future armée allemande du soin de défendre notre continent, et de permettre aux soldats américains de rentrer chez eux. Cette nouvelle, d’ailleurs en principe démentie, a provoqué une vive émotion même chez ceux qui voyaient sans déplaisir nos murs se couvrir de « U.S. go home ». Quand un peuple réfléchit sur son destin, les humeurs passagères cèdent à la raison, même si cette raison ne peut s’exprimer clairement. Malheureusement, le problème actuellement est plus économique que politique. En face d’une Allemagne prospère « l’homme malade » de l’Europe fait triste figure.

 

Notre Économie peut-elle être redressée

Un redressement de notre économie ne paraît guère possible présentement. La démagogie et la faiblesse de l’exécutif l’excluent. C’est là le point sombre. On a dit de tous côtés, à gauche comme à droite, que nous étions à la veille d’un 1789. Une révolution ne résoudrait rien, bien au contraire, car les privilèges à abattre ne sont pas tous du même côté. Elle aboutirait à une dictature ; de quelque côté qu’elle vienne, elle aggraverait la situation, et surtout isolerait la France du reste du monde libre et nous priverait de ce qui nous reste de plus précieux, nos amitiés qui toutes se fondent sur la liberté qui se dégage de notre ambiance.

Nous nous excusons de ces réflexions qui paraissent du domaine intérieur. En fait, elles résument et expliquent les commentaires des observateurs étrangers souvent meilleurs juges de nous, que nous-mêmes.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-11-21 – Le Grand Cercle

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Le Courrier d’Aix – 1953-11-21 – La Vie Internationale.

 

Le Grand Cercle

 

Les yeux s’ouvrent : M. Jules Moch, promoteur à l’O.N.U. des plans du désarmement français se déclare aujourd’hui convaincu que l’U.R.S.S. favorise la ratification par la France du traité de Communauté Européenne de Défense ; cela, dit-il, à des fins de propagande.

 

Pourquoi l’U.R.S.S. ne craint pas la C.E.D.

Rappelons que l’U.R.S.S. compte tirer de l’établissement d’une armée européenne d’autres avantages : en ralliant tous les adversaires du traité, bon gré, mal gré, autour du parti communiste, elle permet à celui-ci de se présenter en défenseur de la souveraineté nationale et de sortir un peu de l’isolement politique auquel l’avait réduit la qualification de représentant des intérêts d’une puissance étrangère. De là à faire partie un jour d’un nouveau front populaire, il n’y aurait peut-être que quelques étapes à franchir à la faveur d’une crise politique ou sociale. La Russie compte aussi sur les difficultés et les frictions que l’établissement d’une armée intégrée ne manquera pas de faire naître entre les nouveaux fédérés et, si l’Allemagne dans l’Europe nouvelle prenait une place prépondérante, sur un renouveau de craintes inspirées par le pangermanisme. Enfin, dans le cas où l’intégration de l’Allemagne à l’Europe ne troublerait pas l’équilibre des forces au sein de celle-ci, les Allemands seraient empêchés de pousser leurs revendications pour l’unité au-delà des limites purement diplomatiques, les Alliés ne voulant pas mourir pour Koenigsberg. Enfin, la Communauté de Défense consacrerait la division permanente de l’Allemagne et obligerait peu à peu les habitants de la zone orientale, soit à se soumettre au régime de Pankow, soit à s’enfuir en zone occidentale.

Comme nous l’avons dit, la Russie après les émeutes du 17 juin et les troubles en pays satellites, ne peut que renforcer les régimes qu’elle a établis. Reculer serait donner le signal d’une révolte générale en ces pays. On est en conséquence fondé à penser comme la plupart des commentateurs l’avouent maintenant que le point mort dans les relations Est-Ouest n’a guère de chance d’être dépassé.

 

La Rivalité U.R.S.S. – E.U. sert leur Politique

Une des idées fondamentales de nos exposés, c’est que tant l’U.R.S.S. que les Etats-Unis n’ont aucun intérêt à une détente, la division du monde les sert : la Russie, à maintenir malgré de multiples difficultés l’empire qu’elle s’est taillé en Europe et en Asie, l’Amérique, à maintenir la cohésion du monde libre que la force des choses l’incite à diriger.

Le fait essentiel de ces derniers mois, c’est le resserrement opéré par Churchill et Eden de l’Alliance Atlantique, et particulièrement des relations anglo-américaines que le discours du 11 mai avait quelque peu tendues. A la conférence des Bermudes qui va s’ouvrir, les négociateurs français vont se trouver devant cette association des anglo-saxons sur les problèmes allemands et même asiatiques. Ne recevant aucun appui du côté russe, nos délégués ne pourront que s’aligner. Toute autre attitude aboutirait à l’isolement de la France que sa situation économique et politique ne lui permet pas d’affronter. Tous les débats au Parlement resteront donc académiques.

 

Une Occasion Manquée

Le temps, disions-nous, ne travaille pas en notre faveur. En effet, le partenaire allemand, bien qu’il fasse preuve de modération, n’est est pas moins conscient de nos difficultés. Précisément à cause de la force recouvrée par l’Allemagne, Adenauer ne pourra pas devant son opinion publique aller bien loin dans les concessions sur la question sarroise qu’il aurait pu faire il y a quelques mois, et pour sauver la face de part et d’autre, on devra se contenter d’une solution plus ou moins provisoire ou verbale qui n’écartera pas les risques d’un revirement analogue à celui de 1935. Si les Français avaient vu clairement au printemps les développements pourtant bien prévisibles de la situation, ils auraient pris l’initiative, dans les meilleures conditions, de réaliser les plans d’intégration européenne auxquels, en tout état de cause, il est impossible de se soustraire. Il aurait fallu alors que chacun soit convaincu qu’il n’y avait rien à attendre, ni des Russes, ni des Anglais. L’histoire est assez éloquente sur ce point.

 

L’Encerclement du Monde Communiste

Plusieurs faits depuis lors ont affaibli notre position. Ce fut d’abord l’accord hispano-américain sur l’établissement de bases militaires des Etats-Unis en Espagne qui enlève aux positions stratégiques de France et d’Afrique du Nord un peu de leur importance. Deux de ces bases en projet au Maroc viennent d’être abandonnées. D’autre part, les points de vue anglais et américains sur l’Extrême-Orient se sont beaucoup rapprochés. Les Etats-Unis viennent de faire aux négociateurs communistes à Pan Mun Jon de nombreuses concessions demandées par les Anglais. L’U.R.S.S. participera à la Conférence sur la Corée – si elle se tient – ainsi que les neutres, dont l’Inde. Enfin, Foster Dulles n’a pas exclu en principe d’amission ultérieure de la Chine de Pékin à l’O.N.U. De plus, le commerce avec cette même Chine pourra, si l’on trouve une contre-partie, être élargi par les Anglais et leurs Dominions qui ont un besoin urgent de débouchés. Même les Américains qui commencent à souffrir du même besoin envisagent d’exporter leurs automobiles à la Chine rouge. Les excédents de coton et le caoutchouc demandent eux-mêmes preneurs.

 

L’Accord Militaire Etats-Unis – Pakistan

Autre fait d’importance : malgré les mystères et les démentis, un accord militaire vient d’être conclu entre les Etats-Unis et le Pakistan. L’Inde s’en est émue. Il est bien entendu que les bases que les Américains entretiendraient éventuellement aux confins russo-chinois et la réorganisation de l’armée pakistanaise ne visent pas l’Inde. Cependant, il y a le problème du Cachemire toujours en suspens entre les deux pays. La résistance pakistanaise ne pourra qu’être renforcée par la présence des Etats-Unis. En prenant pied aux frontières de l’Inde, les Américains réduiront la liberté de mouvement du Pandit Nehru qui s’est fait le champion du neutralisme, et l’attrait que cette politique exerçait sur les autres états asiatiques s’en trouvera atténué d’autant. De plus, l’élection aux Philippines du favori de Washington M. Magsaysay renforce la position américaine dans le Pacifique. Les Etats-Unis par leur aide au Vietnam, ont acquis une influence sur le Sud-Est asiatique à laquelle le Siam, la Birmanie et l’Indonésie ne peuvent rester insensibles.

Patiemment et méthodiquement, le grand cercle autour du bloc communiste se resserre et les Anglais collaborent – que pouvons-nous, sinon faire de même ?

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-11-14 – La Force des Choses

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Le Courrier d’Aix – 1953-11-14 – La Vie Internationale.

 

La Force des Choses

 

Les rumeurs d’un changement dans la direction de la diplomatie soviétique dont nous nous étions fait l’écho étaient sans fondement. Molotov a reparu à son rang habituel et sa dernière note en réponse à l’invitation des Alliés pour Lugano semble mettre un point final à toute tentative de négociation. Cela n’est certes pas une surprise, ni même une déception. Mais beaucoup d’illusions en tout cas seront dissipées, ce qui vaut mieux.

 

L’Anniversaire de la Révolution

La dernière parade traditionnelle d’octobre à Moscou a présenté une certaine originalité. Ce sont les militaires qui ont parlé : Vorochilov, Boulganine et les civils qui dans le défilé ont été à l’honneur. N’oublions pas cependant que ce sont les militaires qui se sont débarrassés de Beria et qu’ils sont les maîtres. Malheureusement, ceux qui commandent et particulièrement le vieux Vorochilov sont les éléments les plus réactionnaires du bolchévisme : révolutionnaires obtus, misonéistes et formalistes, ils portent à l’Occident une haine aveugle. C’est l’armature du rideau de fer. De ceux-là il n’y a rien à espérer, pas même le bon sens. Tout paraît indiquer que le pâle Malenkov est le porte-parole de ces soldats de 1920. Le vieux bolchévisme n’est pas mort avec Staline.

 

Les Nouvelles Bermudes

On se demande après cet échec des pourparlers à Quatre quel est l’objet de cette réunion solennelle d’Eisenhower, Churchill et Laniel aux Bermudes accompagnés de leurs Ministres des affaires étrangères. Les sujets de conversations ne manquent pas ; mais quelles solutions pourront apporter les trois « premiers » aux problèmes actuels dont les chancelleries n’ont pas déjà fait le tour sans succès. Une seule question domine vraiment l’avenir du monde, ce sont les relations franco-allemandes.

Après le refus russe de négocier qui semble bien définitif, on imagine mal une solution de remplacement à la C.E.D. Tout ce qu’on nous propose est verbal et utopique. La France n’a pas les moyens dans le domaine économique, financier, politique ou militaire de se détacher d’un bloc où l’Angleterre et les Etats-Unis se tiennent, où l’Allemagne a sa place marquée, où l’Espagne est demi-membre, et que la Belgique, la Hollande et l’Italie appuient. La diplomatie française a, grâce à l’Indochine, des cartes maîtresses pour céder son adhésion au plus haut prix.

Cependant, que l’on prenne garde, le temps ne travaille pas pour nous. A ne pas traiter au bon moment, on risque de perdre le meilleur des avantages possibles. Il est temps de se décider.

 

Les Échecs Électoraux des Républicains

Il y a longtemps que nous suivons ici le déclin de la popularité d’Eisenhower. Les dernières élections du New-Jersey et autres, après l’alarme du Wisconsin ont jeté les Républicains dans le désarroi. La politique n’est pas plus belle là-bas qu’ailleurs. Les Républicains, par représailles ont jeté en pâture au public de vieux scandales, dont l’affaire White. Les querelles sordides, les surenchères démagogiques reprennent un an à peine après le triomphe d’Ike. Comment les Républicains remonteront-ils la pente ? D’abord dans le domaine économique en faisant le contraire de ce qu’ils ont promis : l’argent bon marché, l’inflation au lieu de la déflation, le déséquilibre budgétaire au lieu des économies.

 

La Politique d’Austérité

On ne peut plus de nos jours imposer aux peuples libres – et semble-t-il même aux autres – une politique d’austérité : Ce qui, malgré toutes les bonnes raisons des financiers et des économistes, se conçoit. Devant l’abondance qui s’étale, il est absurde pour le profane de laisser perdre, faute d’acheteurs, ce dont chacun aurait envie. L’austérité a vécu même en U.R.S.S. (au moins en théorie). Il est assez curieux que, ici en France, l’homme qui cristallise les espoirs de certains milieux politiques de gauche est un partisan de l’austérité. Les Travaillistes anglais en ont fait l’expérience complète et rigoureuse, et ils avaient pour cela de meilleures raisons que nous. Ils n’ont cependant réussi qu’à retarder de trois ou quatre ans le retour de l’Angleterre à une vie normale.

 

Le Triomphe de l’Économie Concurrentielle

Un autre sujet où les Français vont aujourd’hui à contre-sens de l’évolution ; c’est celui de la concurrence et de la libre entreprise. Si quelque chose est évident, c’est que ce régime a retrouvé aujourd’hui tout son prestige. Les petits faits abondent pour le prouver. Les Anglais ne vont-ils pas renoncer au monopole de la télévision au profit d’entreprises privées qui vivront de la publicité ! Carlo Schmidt, le dirigeant socialiste allemand à qui l’on reprochait d’avoir renié les principes du socialisme en se ralliant au système concurrentiel, a fait cet aveu magnifique « que voulez-vous, nos troupes y sont acquises, nous ne pouvons que les suivre ! »

Le libéralisme n’est pas mort. Il ne s’est jamais mieux porté. Tous les efforts des grandes organisations internationales, O.E.C.E., U.E.P. tentent d’en restaurer le fonctionnement. La France est malheureusement le seul pays où ce libre jeu ne pourra être rétabli qu’après un long effort. S’agréger sans délai à un monde libéré de restrictions économiques serait pour la France s’exposer à une crise brutale. Mais s’entêter dans un système protectionniste, dirigiste et étatique, quand le monde libre tout entier s’en délivre peu à peu ou du moins s’y efforce, serait plus grave. L’alignement inévitable n’ira pas sans douleur. Mais là encore, il n’y a pas de solution de rechange.

 

Le Reniement des Principes

On finira par s’apercevoir que dans le monde actuel ce sont les pressions des faits qui dictent la politique et que les Gouvernements n’ont qu’à suivre. Il n’y a pas deux politiques possibles, et si ceux qui en discours en définissent une autre venaient au pouvoir, ils feraient le contraire de ce qu’ils ont promis. C’est ce qui arrive aux Etats-Unis qui eux cependant pourraient faire la loi puisqu’ils sont la puissance dirigeante et le facteur principal dans l’économie du monde libre. Or Eisenhower ne pourra se maintenir qu’en poursuivant la ligne Truman.

En politique extérieure le dernier discours de Dulles est à cet égard plein d’enseignements : quelle différence de ton d’avec l’an passé. Il va jusqu’à admettre que la Chine communiste pourrait être membre de l’O.N.U. et à Pan Mun Jon, il multiplie les concessions pour décider les Sino-Coréens à s’asseoir à la table ronde – sans succès d’ailleurs jusqu’ici.

 

La Fin de l’Anti-Colonialisme

Encore plus significatif à la suite des événements du Maroc, de Tunisie et d’Indochine ou plus récemment encore de Guyane, l’adjoint de Foster Dulles, Bgroade ( ?), et le sénateur Wiley, mettent en garde les peuples « non autonomes » contre la tendance à voir dans l’indépendance  une panacée à leurs maux. « Nous ne devons pas insister – ce sont les propres paroles de Wiley – auprès de la France et de la Grande-Bretagne pour les inciter à une politique d’émancipation hâtive susceptible de provoquer le chaos chez les peuples qui ne sont nullement préparés à l’indépendance ». On ne peut pas mieux renier ce qui était jusqu’ici chez les Américains un « anti-colonialisme » passionnel et idéologique invétéré. Les faits eux, ont imposé cette sagesse comme ils ont rallié à la forme moderne du capitalisme les socialistes d’outre-Rhin. Serons-nous les derniers, nous Français qui croyons à notre bon sens à nous battre contre des moulins à vent ?

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-11-07 – De la Coupe aux Lèvres

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Le Courrier d’Aix – 1953-11-07 – La Vie Internationale.

 

De la Coupe aux Lèvres

 

On a parlé de beaucoup de questions, mais au fond il n’y a qu’un problème qui tient le monde en suspens. La France et l’Allemagne trouveront-elles d’ici quelques semaines une formule d’accord ? Car l’échéance est proche ; au début de 1954, les jeux seront faits.

Il y a pour les Allemands, la Sarre, pour les Français, la C.D.E. A prendre les choses sans passion ni intérêt particulier, il n’y a pas dans un cas comme dans l’autre des difficultés majeures. Sans doute en est-il ainsi plus ou moins de tout ce qui vise les peuples et les hommes. Là cependant un esprit non prévenu trouverait la solution en quelques instants, et elle lui paraîtrait satisfaisante pour les deux parties. Peut-être faudrait-il élire un arbitre pour en sortir ?

 

La Question Sarroise

Pour la Sarre, en effet, Adenauer se dit prêt à reconnaître les avantages économiques consentis à la France. N’est-ce point là tout ce qui importe ? Le rattachement douanier de la Sarre à la France est la juste réparation des dommages subis par la guerre. Il faudrait qu’il soit acquis définitivement et sanctionné par un vote populaire. Quant au statut politique de la Sarre, il reste l’affaire des Sarrois eux-mêmes : Que tout Sarrois authentique, à l’exclusion d’émigrés récents, décide de son propre sort et en discute avec Bonn, toutes réserves faites pour une future solution européenne, s’il en intervient une un jour …

 

La C.E.D.

Pour la Communauté Européenne de Défense, il est difficile également de la combattre avec des arguments purement logiques. La conclusion du traité ne dépend que de Moscou. Or Moscou jusqu’ici ne s’y est opposé qu’en paroles, mais n’a rien fait qui le montrât prêt à mettre le prix pour l’éviter. Peut-être les Soviets attendent-ils la veille du débat devant la Chambre, quand on aura patiemment mis au point toutes les conventions préalables, Sarre, protocoles additionnels, collaboration britannique. Cela est fort possible. Nous avons expliqué pourquoi cela n’est pas certain, malgré l’évident intérêt qu’auraient les Russes à maintenir l’Allemagne désarmée.

 

La Politique Russe Présente

D’ailleurs, la politique soviétique est actuellement sans expression et la lecture de la presse officielle la montre plutôt contradictoire. Plus violente que jamais contre les impérialismes étrangers et particulièrement américain, elle termine toujours par le refrain rituel sur la possibilité de résoudre tous les problèmes par des conversations. Mais quand il s’agit de préciser l’objet des conversations et d’en fixer la date, seul répond le silence, comme l’on dit.

 

L’Absence de Molotov

On a rapproché récemment ce « point mort » de l’absence prolongée de Molotov aux dites du Kremlin. Absence dont on n’a pas donné d’explication. Serions-nous près d’un bouleversement dans le personnel diplomatique de Moscou ? Personne ne le sait en dehors des intéressés. Tout ce que l’on peut dire, c’est que l’impression d’une attitude imprécise qui laisse la voie ouverte aux orientations contraires pourrait indiquer que l’heure du choix décisif n’est pas venue et peut-être aussi des personnes pour le faire.

 

Le Débat sur les Atrocités en Corée

On a tort en France, pour des motifs qui se devinent plus qu’ils ne s’avouent, de passer sous silence le débat de l’O.N.U. au sujet des atrocités sino-coréennes et russes en Corée. D’atrocités, dit-on, on est saturé, même au théâtre. Ce siècle est une traînée de sang.

Il n’empêche qu’à l’O.N.U. devant les documents, les témoignages, les photographies terribles et le récit des méthodes appliquées par des Russes pour faire dire aux aviateurs américains qu’ils avaient jeté des germes bactériens sur la Chine, la réaction des délégations a été très vive. L’humanité existe encore et un des mérites de l’O.N.U., le principal et peut-être le seul, est d’avoir reconstitué une conscience collective où le crime est encore condamné. Il est significatif que Vichinsky ne peut plus parler sans que des murmures hostiles s’élèvent de délégations qui n’ont pourtant pas à prendre parti entre les deux blocs. La persécution antireligieuse, les tortures infligées aux dignitaires de l’Eglise, ont créé à l’O.N.U. un sentiment d’aversion à l’égard de l’U.R.S.S.

Il est certain que dans les sphères dirigeantes de la Russie actuelle, ces faits sont connus. Par tradition de plus, le Russe est très sensible à n’être pas traité en barbare. Le bolchévisme stalinien qui est la négation même de la civilisation n’est plus supporté sans gêne par la nouvelle société russe qui commence à s’organiser et à prendre conscience de sa force. Les récents décrets qui auront pour effet, sinon de liquider le communisme, mais tout au moins de lui tourner le dos quant à la production et la répartition des biens consommables, n’ont pu être pris que sous la pression d’une opinion. Des changements plus vastes et surtout – ce qui est indispensable pour que le changement ne soit pas purement verbal  – du changement de personnel ne sont pas exclus … l’incertitude qui pèse sur les conversations de Pan Mun Jom est un signe du même ordre. Ne soyons pas trop affirmatifs.

 

Les Autres Questions

Il conviendrait de parler de Trieste, des ruptures et des reprises des conversations anglo-égyptiennes, des approches subtiles, de l’espèce de marivaudage diplomatique qui se joue entre la Perse et l’Angleterre … Cela n’aurait d’intérêt que si l’on en racontait les nuances et les détails, et la psychologie qu’ils révèlent. Quant au fond, ce qui apparaît à l’observation sommaire, c’est que les litiges internationaux sont de plus en plus difficiles à résoudre, même quand ils ne paraissent pas compliqués et quand les Orientaux y participent, on ne peut que souhaiter de vivre assez longtemps pour voir s’ils se résolvent d’eux-mêmes.

A Trieste, il est bien évident maintenant que Tito n’est pas pressé de résoudre la question et si quelque grande nouvelle nous parvenait du Kremlin on s’apercevrait peut-être que Tito ne fut pas le dernier informé. Nous avons répété depuis que les Anglo-Saxons entourent le personnage de prévenances, que c’était folie de faire fond sur lui.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-10-31 – La Lutte Économique

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Le Courrier d’Aix – 1953-10-31 – La Vie Internationale.

 

La Lutte Économique

 

Les multiples conflits majeurs et mineurs qui encombrent en ce moment la scène internationale ne doivent pas nous faire perdre de vue la lutte que se livrent les deux mondes, le monde libre et le monde soviétique, sur le plan économique. Il ne le cède nullement en importance au politique.

Deux faits de première importance dans ce domaine ont émergé : d’une part le changement de politique économique en U.R.S.S. marqué par la publication du rapport Krouchtchev, et le coup de barre donné aux Etats-Unis pour tenter d’arrêter la dépression à la suite de l’avertissement constitué par la défaite du candidat républicain aux élections du Wisconsin.

 

Nouvelle Politique Agraire en U.R.S-S.

Les Soviets ont compris depuis la mort de Staline deux choses essentielles : d’abord qu’une nouvelle agression du type coréen n’était plus possible et qu’il fallait s’en tenir aux luttes diplomatiques pour un temps indéterminé. Secundo, que dans la compétition idéologique, la misère et le bas-niveau de vie des travailleurs du monde communiste desservait de plus en plus la propagande. Le dogme stalinien selon lequel on tient mieux les peuples misérables que prospères a été récusé. Et c’est la raison principale pour laquelle la mémoire du vieux tyran a été si vite effacée en U.R.S.S.

Nous avions soulevé l’incrédulité il y a deux ans en affirmant sur la foi des statistiques que le niveau de vie moyen de l’ouvrier soviétique, si l’on faisait abstraction de certains avantages de sécurité sociale, était inférieur à celui de l’époque des tsars. Or, le rapport Krouchtchev nous apprend que les ressources en viande de la population russe qui depuis 1914 a dû s’augmenter d’un bon quart, sont inférieures à ce qu’elles étaient alors. L’insuffisance de la production agricole due à la collectivisation forcée et à la mauvaise organisation des kolkhoses est mise en lumière dans le rapport avec une franchise que l’on avait cru jusqu’ici impossible. D’où un ensemble de mesures très complexes qui ont pour but de relever la production agricole et de réorganiser les marchés, et pour cela de remettre en honneur le profit individuel. Parallèlement, des moyens semblables sont appliqués aux pays satellites d’Europe dont la situation alimentaire était devenue catastrophique, surtout pour des populations habituées avant la guerre à une nourriture abondante. Les émeutes de Tchécoslovaquie et d’Allemagne orientale ont inquiété Moscou qui s’efforce de faire machine arrière pour remédier à la pénurie, à l’état même de demi-famine que les témoignages des évadés d’Allemagne orientale ont révélé de façon irréfutable. Nous assistons donc à un changement radical. L’U.R.S.S. et ses satellites réduiront une bonne part des efforts consacrés à l’industrie de base et partant à l’armement, pour développer la production des biens de consommation. La comparaison entre les niveaux de vie des travailleurs de part et d’autre du rideau de fer était trop défavorable pour que peu à peu dans l’esprit même des plus prévenus, la faillite du régime ne devienne pas évidente.

 

La Surproduction Agricole en France et aux U.S.A.

Le problème devant lequel se trouve placé le monde libre est exactement inverse. La production des biens de consommation est devenue tellement abondante, particulièrement dans l’ordre alimentaire dont l’élasticité est faible, que la pléthore provoque un effondrement des cours. A peu près au même moment, les Etats-Unis et la France se trouvent devant la même crise : un excédent agricole qui dépasse le pouvoir d’achat et même les besoins. En effet aux Etats-Unis, la distribution gratuite des surplus aux organisations chargées de venir en aide aux économiquement faibles ne trouve plus preneur, et l’administration met en œuvre un vaste programme de distribution à l’extérieur, partout où il y a des sous-alimentés. En France, le problème n’est pas radicalement différent. Il n’est pas probable en effet que l’élévation du pouvoir d’achat suffirait à absorber les surplus puisque ce sont les produits les moins chers qui se vendent le plus difficilement. La Hollande, le Danemark, la Suède sont dans le même embarras.

 

Danger d’une Dépression Agricole

Cette situation présente un double danger dans le monde libre. D’une part, la baisse des revenus des agriculteurs est l’amorce fatale d’une dépression économique ; toutes les crises ont commencé par la chute du revenu agricole. Or nous l’avons maintes fois souligné, une crise économique profonde analogue à celle de 1929-1932 serait aussi grave pour notre civilisation qu’une guerre perdue. D’autre part, cette chute des prix agricoles met en évidence les défauts du système économique, la répartition insuffisante du revenu national à l’intérieur de chaque pays et l’impossibilité d’abolir les barrières douanières et les restrictions financières, ce qui permettrait de répartir les denrées : pour fixer les idées, l’Angleterre manque de viande, quand nous en avons trop.

Ces deux faiblesses du système économique occidental que la crise actuelle met en évidence n’échappent pas à ses adversaires. C’est pourquoi l’impératif du monde soviétique est actuellement de relever le niveau de la consommation intérieure.

 

Les Remèdes Existent-ils ?

L’autre problème capital et plus vaste est de savoir, s’il existe des moyens de prévenir une crise économique du type classique, s’il y a des remèdes économiques aussi efficaces que les antibiotiques en médecine humaine.

Tout le monde s’accorde à penser que les gouvernants de 1953 ont les moyens d’éviter une dépression catastrophique, mais cela ne suffit pas : une simple stagnation comme celle que nous éprouvons ici serait, si elle se prolongeait, intolérable. Le système, dit libéral, d’économie exige pour durer une expansion constante à un rythme plus ou moins rapide. Or on se demandait il y a quelques semaines si l’économie dirigeante, celle des Etats-Unis, n’avait pas atteint un plafond qu’il allait être impossible de dépasser. C’est ce qui explique, plus que les événements de politique extérieure, la baisse rapide de popularité du président Eisenhower et cet échec électoral du Wisconsin qui a été une protestation des fermiers américains contre les hésitations de l’administration républicaine.

Les faits économiques et les faits politiques réagissent d’ailleurs les uns sur les autres et la baisse de l’influence des grandes puissances est liée à leurs difficultés à résoudre les problèmes industriels et agricoles.

 

Les Moyens de la « Relance »

Nous assistons en ce moment à des tentatives conjuguées en vue de ce qu’on nomme la « relance ». Aux Etats-Unis, la confiance ébranlée qui s’était traduite par une baisse sensible des cours à Wall-Street a été rapidement rétablie, et la hausse a presque compensé le recul. En Europe, la dépression est surtout notable en France et dans les pays agricoles. La production allemande au contraire continue à monter en flèche et la situation en Angleterre s’améliore lentement, mais régulièrement, partout cependant le prix de vente des matières premières est à la limite de la rentabilité : coton, caoutchouc, métaux gris, etc.

Les remèdes sont de plusieurs ordres, les uns psychologiques surtout efficaces aux Etats-Unis : croire à la baisse, c’est la créer et il faut agir comme si l’expansion était illimitée, et pour cela ne pas ralentir les investissements ni réduire à l’excès les stocks.

Les remèdes techniques à l’intérieur sont l’absorption des surplus invendables par des mesures gouvernementales, le jeu du mécanisme du crédit, le relèvement des salaires inférieurs et s’il le fallait, le recours à une certaine inflation et le relèvement du prix de l’or.

A l’extérieur ce sont les mesures de libération des échanges auxquels se sont appliqués les délégués du G.A.T.T. récemment réunis à Genève, libéralisations que la France et l’Angleterre en particulier se sont engagés à accroître dans des proportions sensibles après les avoir réduites à la suite de leurs difficultés à équilibrer leur balance des comptes. En outre, l’expansion économique à l’extérieur par la recherche de nouveaux débouchés ouverts par l’usage du crédit et les investissements extérieurs massifs pour les pays créditeurs.

Un très gros effort est fait en ce moment. Notre avenir est lié à l’abondance des fruits qu’ils porteront. Cela aussi est un aspect de la guerre froide infiniment plus important que les querelles diplomatiques. Nous nous excusons de l’aridité des faits, mais il est impossible pour comprendre l’histoire de ce temps de ne pas les mettre en lumière.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1953-10-24 – Le Déclin des Grandes Puissances

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Le Courrier d’Aix – 1953-10-24 – La Vie Internationale.

 

Le Déclin des Grandes Puissances

 

Les ministres des Affaires étrangères français, anglais et américains se sont réunis à Londres. Les commentateurs se plaignent unanimement qu’il n’en soit pas sorti de décisions capitales. On ne s’est pas demandé auparavant s’il existe des solutions possibles aux difficultés internationales actuelles, et s’il est au pouvoir des trois grands occidentaux d’imposer quoi que ce soit, ou même de proposer des règlements susceptibles d’être acceptés.

 

Le Déclin de l’Autorité des Grands

Comme le soulignait récemment Walter Lippmann, ce qui caractérise l’évolution présente des problèmes internationaux, c’est qu’il n’est plus au pouvoir de ceux qui jusqu’ici dominaient la scène de faire prévaloir leurs vues, et cela est vrai aussi bien de l’U.R.S.S. que des Anglo-Saxons, bien que pour le Bloc soviétique, ce fait soit moins apparent.

Depuis la fin de la guerre, les petites puissances, grâce à l’O.N.U., ont pris conscience de leurs possibilités. Elles ont, chacune à des degrés différents, les moyens de défendre leurs intérêts. Elles ont pu en diverses occasions se grouper dans ce but. Tel fut le cas du bloc arabo-asiatique et du bloc plus lâche du monde latino-américain ; en Europe, l’Espagne, l’Italie, la Yougoslavie, la Grèce et d’autres ont senti tout le prix de leur concours, et ce concours a pu servir de monnaie d’échange pour obtenir des avantages économiques. Partout se dressent des volontés collectives avec lesquelles les Grands doivent compter. Ce qui ne manque pas de compliquer les moindres problèmes, comme on le voit présentement avec Trieste, le conflit arabo-israélien et les rapports franco-vietnamiens.

Le prestige des grandes puissances est en déclin. On en peut tirer des prévisions favorables et défavorables. L’inconvénient évident est que cette multitude de petits nationalismes jeunes, présomptueux et toujours exaspérés, multiplient les difficultés et les rendent insolubles. Mais par ailleurs, ils peuvent rendre un conflit entre Grands moins probable. Car non seulement une guerre affaiblirait ceux qui la font, mais elle amènerait quelle qu’en soit l’issue, une désagrégation des forces sur lesquelles les belligérants croiraient pouvoir s’appuyer. L’empire soviétique éclaterait, et l’Alliance atlantique tomberait en morceaux.

 

Le Sort d’un Nouveau Locarno

On a pu s’étonner que l’initiative d’une sorte de pacte de non-agression et de garantie mutuelle du type Locarno que les conversations Eisenhower-Stevenson faisaient prévoir, pacte qui s’accordait avec les vues de Churchill, de Bidault et d’Adenauer, n’ait pas vu le jour et soit implicitement abandonné. Pourquoi ?

Il est assez singulier, pour ne pas dire plus, qu’aucun des grands journaux français qui prétendent diriger l’opinion n’ait fait mention d’articles parus dans la « Pravda » que la radio russe a largement diffusés et commentés. Les Etats-Unis, y disait-on, qui préparent la guerre contre l’Union Soviétique, cherchent en ce moment à s’abriter derrière des écrans qu’ils appellent des pactes défensifs. Ils ont poussé le mensonge de leur soi-disant alliance défensive jusqu’à prétendre que le Bloc Atlantique-nord auquel se joindrait l’armée d’Adenauer et de sa clique, pourrait se transformer en un pacte de sécurité qui protègerait tous les peuples d’Europe, y compris l’U.R.S.S. Cela peut satisfaire le peuple américain et ses satellites, mais les peuples épris de paix ne s’y laisseront pas prendre. Ils sauront se défendre des mensonges de la propagande américaine qui masque ses intentions agressives sous des propositions de non-agression.

Tel était en substance la réponse anticipée aux projets des occidentaux. On s’explique aisément que ceux-ci aient renoncé.

 

La Conférence de Lugano

De même, aucune illusion n’est permise sur le sort de la note remise aux Soviets à la suite de la Conférence de Londres, et qui propose une réunion à Lugano le 9 novembre. Là-dessus la radio, celle d’Allemagne orientale, a déclaré que rien dans la note ne répondait aux propositions antérieurement formulées par Moscou.

A suivre la presse française et même anglaise, l’opinion pourrait croire que si des conversations à Quatre ne s’engagent pas, ce n’est pas que les Russes s’y refusent, mais que les Alliés mettent à ces conversations des conditions que les Soviets ne peuvent accepter et qu’ils n’y aurait qu’à s’assembler sans programme préétabli pour trouver des solutions nouvelles.

En fait, les Soviets n’ont aucun désir de discuter sérieusement quelques questions que ce soit. S’ils acceptaient de le faire, ce ne serait que pour alimenter la propagande et faire trainer les pourparlers pour diviser les Alliés, comme cela fut le cas pour la Conférence du Palais Rose. Il faut d’ailleurs toujours en revenir à la question préalable que nous avons depuis longtemps formulée. Pour négocier, il faut que chacune des parties ait quelque chose à obtenir et quelque chose à offrir en échange ; or les Alliés n’ont que des demandes, et rien à proposer en contre-partie. Les Soviets ayant tout ce qu’ils peuvent pratiquement atteindre s’en tiennent au statu quo.

 

L’Affaire de Trieste

La détermination des Anglo-Saxons d’évacuer Trieste et de remettre la zone A à l’Italie n’est pas une improvisation. On sait que les Italiens, pour forcer la solution, avaient mis en balance la ratification de la Communauté Européenne de Défense. Par ailleurs, il n’y avait rien à attendre de la bonne volonté de Tito. La décision anglo-américaine a été pour lui une occasion de discours incendiaires et de cliquetis de sabre qu’il ne faut d’ailleurs pas prendre au tragique. Tous les dictateurs ont besoin pour détourner l’attention de leurs sujets de leur misère, de ces explosions de nationalisme. Tito n’a aucun intérêt à s’entendre avec l’Italie et entretiendra la querelle de Trieste pour serrer dans sa main les liens de l’unité nationale si difficile à maintenir.

La Yougoslavie n’a ni intérêt économique ni stratégique dans la zone A du territoire. Il s’agit d’une pure question de prestige. Les Italiens eux-mêmes n’ont émis des prétentions sur Trieste qu’après la fin de la Monarchie austro-hongroise. Une solution internationale s’imposait d’autant mieux qu’elle s’insérait dans le cadre d’une nouvelle Europe. Mais l’heure en est manifestement passée et l’on arrivera, après maints incidents et force conférences, à une solution boiteuse qui laissera la rivalité italo-yougoslave se perpétuer. Il n’est pas difficile de deviner que cela fera l’affaire de beaucoup de politiciens de part et d’autre du territoire contesté.

 

Les Incidents en Jordanie

L’affaire des incidents de frontière entre Israël et la Jordanie a pris une importance internationale depuis quelques jours alors que ce genre de bagarres durait depuis six ans. Les Etats-Unis ont mis le différend à profit pour retourner leur politique juive. On sait de quelles faveurs avait joui l’Etat d’Israël soutenu par les millions de Juifs électeurs aux U.S.A. Cela avait gravement gêné la politique américaine dans les pays arabes dont les Etats-Unis ont grand besoin, tant pour leur stratégie que pour le pétrole qu’ils en tirent. Les relations arabo-américaines s’envenimaient ; les récentes émeutes en Arabie Séoudite dans les propriétés de l’Aramco, compagnie pétrolière américaine, en sont une manifestation de plus.

En prenant partie contre Israël, en coupant brutalement le flot de Dollars sans lequel Israël ne peut vivre, les Américains espèrent ressaisir la faveur des Arabes. Ajoutons pour être complet que les Juifs américains votent en grande majorité démocrate, ce qui rend leur opinion moins intéressante pour l’Administration Eisenhower. La tournure prise par l’affaire a péniblement surpris le gouvernement de Tel-Aviv, sûrs jusqu’ici de la faveur des Etats-Unis. Si cette volte-face nous valait la paix dans ce coin troublé de l’Orient, le monde n’en respirerait que mieux.

 

                                                                                  CRITON