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Le Courrier d’Aix – 1953-12-26 – La Vie Internationale.
Pénurie et Abondance
On a accueilli avec satisfaction la réponse russe aux propositions Eisenhower sur le pool des réserves atomiques. Les Soviets paraissent plus disposés à négocier sur ce sujet, où leur position est favorable, que sur les problèmes allemands et autrichiens. La conférence de Berlin n’a pas encore reçu l’adhésion du Kremlin à quelques jours du rendez-vous fixé par les Alliés aux Bermudes ; ni Washington, ni Moscou ne semble d’ailleurs pressés de se rendre à cette confrontation dont on ne voit pas ce qu’on pourrait retirer sinon un nouvel ajournement des solutions européennes.
Le Désordre de la Production Soviétique
Peu à peu depuis la mort de Staline le voile se lève sur les difficultés intérieures de la Russie. Les nouveaux dirigeants n’hésitent pas à ouvrir l’abcès et à étaler publiquement les insuffisances criantes de la population agricole et des biens de consommation. On se souvient du rapport Krouchtchev de septembre dernier. Le discours du 4 décembre du même premier Secrétaire du Parti révèle que les plans établis n’ont pas encore reçu un commencement sérieux d’exécution. Il s’agissait d’abord d’envoyer dans les campagnes ingénieurs agronomes, mécaniciens de tracteur, éleveurs vétérinaires embusqués jusqu’ici dans la bureaucratie centrale ; Krouchtchev se plaint que l’on n’ait pas réussi jusqu’ici à en déloger beaucoup et que la production de viande et de lait reste stationnaire aux environs de 60% du programme prescrit. Il est pour le moins curieux que dans ce pays où il ne fallait qu’un signe du M.K.V.D. pour envoyer un grand personnage à la mort, les Maîtres de l’heure ne parviennent pas à déplacer leurs subordonnés. Le formidable appareil bureaucratique de l’U.R.S.S. résiste aux plus hautes pressions. La nouvelle classe de techniciens soviétiques ne se laisse plus malmener.
Absence d’Objets de Première Nécessité
La pénurie de biens de consommation est plus flagrante encore que celle des produits alimentaires. L’absence dans les grandes villes des ustensiles nécessaires pour satisfaire les besoins les plus simples est l’objet de récriminations quotidiennes. L’U.R.S.S. est obligée avec son or d’acheter à l’étranger de la viande, aussi bien que des ustensiles de cuisine. Elle commande même des cargos à des chantiers navals français. Et cela se passe en Russie.
Dans les pays satellites, n’en déplaise aux pèlerins de Varsovie, la disette est encore plus grande. On n’a sans doute pas conduit les hôtes distingués le long des queues où les ménagères attendent des heures la distribution de pommes de terre et qui reviennent souvent le panier vide. Krouchtchev se plaint également de l’invraisemblable mépris des chefs d’entreprise à l’égard du prix de revient. A titre d’exemple, « La Pravda » qui n’est parfois pas beaucoup plus volumineuse que « Le Courrier d’Aix », occupe 2.500 employés aux bureaux de rédaction et d’administration. Evidemment à ce prix, le plein emploi est bien assuré. Le système étatique est partout aussi onéreux. L’administration d’Hitler elle-même n’échappait pas à ces défauts. Les dirigeants de l’U.R.S.S. ne se dissimulent pas qu’ils auront fort à faire à remonter la pente. Krouchtchev se contente de promettre aux Russes pour 1956 la ration de viande qui nous était donnée sous l’occupation allemande. Plus de huit ans après la guerre, les critiques les plus malveillants du régime soviétique n’auraient jamais osé prévoir une gabegie aussi générale et des résultats aussi désastreux : on se serait moqué d’eux.
Le Pool de l’Énergie Atomique
Mais revenons aux négociations atomiques. La proposition Eisenhower accueillie avec tant d’enthousiasme par les officiels de tous les pays nous a paru, quant à nous, fort obscure dans ses mobiles. Personne, semble-t-il, ne s’est avisé que les Etats-Unis se trouvent dans ce domaine devant une difficulté alarmante. Ils ont constitué une réserve de bombes atomiques telle que, répandue, elle ne laisserait guère de coins de terre ennemie qui ne soit pulvérisé. Pendant ce temps, la production d’uranium se développe à une vitesse croissante. Mines et usines de traitement s’édifient un peu partout. Qu’en faire ? Les limites du stockage sont atteintes. Si les Russes manquent d’uranium, ils n’auront pas grand peine à s’en procurer quand les producteurs ne sauront plus où placer le leur. Les Américains voudraient donc, sans toucher à leur réserve atomique, organiser à des fins industrielles l’utilisation du minerai en développement. La tâche est urgente et quelles que soient les conclusions des pourparlers avec la Russie, il faudra entreprendre un vaste Point 4 du programme atomique, ce qui sera fait.
Mais les Russes ne l’entendent pas ainsi. Non sans raison, ils prétendent que l’on commence par renoncer à l’usage des armes atomiques, et qu’on les détruise. Or les Américains ne peuvent se dessaisir d’un engin qui est leur seul garant du maintien de l’équilibre militaire entre la Russie et le Monde libre. Les Soviets se trouvent donc très forts sur ce terrain, et leur propagande en faveur d’un désarmement atomique préalable ne peut que rencontrer l’approbation des masses apeurées.
Gestes de Détente de Moscou
On a remarqué par ailleurs les gestes de détente multipliés par Moscou à l’égard de Tito. Ces jours-ci, la commission de la navigation sur le Danube présidée jusqu’ici par un Russe et où les Yougoslaves n’avaient pu défendre leurs intérêts aura un président désigné par Tito. Après la Bulgarie et la Hongrie, l’Albanie a sollicité la reprise des relations diplomatiques avec Belgrade.
Toutes ces prévenances sont en corrélation avec le différend qui oppose la Yougoslavie et l’Italie sur Trieste. Partout d’ailleurs, dans la mesure où ils ne sont pas obligés de sacrifier leurs intérêts, les Soviets montrent de l’empressement à apaiser les frictions qu’ils ont entretenues. Ils veulent rendre un peu de créance à leur diplomatie et se montrer sous un jour moins redoutable et ramener l’espoir d’une détente effective. Tout cela est jusqu’ici plus spectaculaire que pratique. Molotov a compris que la peur que Staline voulait inspirer ne paie pas. Le bilan de la guerre de Corée est négatif. La crainte a servi les Etats-Unis à reconstituer leurs forces et à resserrer leurs alliances. Les Soviets espèrent que la bonne volonté et les bonnes paroles suffiront à endormir la crainte et à détendre les coalitions. Là encore, ils conservent l’initiative. La difficulté pour eux viendra au moment où il faudra passer des mots aux actes.
Dans l’état où se montre aujourd’hui la Russie, devant le contraste aveuglant entre l’abondance d’un côté du rideau de fer et la pénurie au-delà, il n’est guère possible qu’une concession trop manifeste ne passe pas pour faiblesse, ce qui réduit singulièrement les chances d’un accord sur quelque point que ce soit.
CRITON