Criton – 1953-12-05 – On rebat les Cartes

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Le Courrier d’Aix – 1953-12-05 – La Vie Internationale.

 

On Rebat les Cartes …

 

Après la note russe du 3 novembre qui refusait l’invitation à Lugano, on s’accordait à clore le chapitre des colloques Est-Ouest et à s’installer dans le statu-quo. L’intervention de l’U.R.S.S. pour faire obstacle in-extremis à la ratification des accords de Bonn et de Paris et que l’on avait tant attendue, paraissait exclue. L’intégration allemande au bloc occidental servait, disions-nous avec d’autres, les intérêts soviétiques autant qu’elle pouvait leur nuire. La note remise ces jours-ci par Molotov aux Alliés fait rebondir la question, et les avances d’Ho Chi Minh favorables à un armistice en Indochine donnent créance à un changement de tactique. C’est ce qu’il faut étudier.

 

Changement de la Tactique Russe

Depuis la mort de Staline, les Russes avaient cherché aux moindres frais à réhabiliter leur crédit diplomatique détruit par le vieux tyran. Mais Molotov, au cours de l’automne avait par des refus de négocier, ramené la situation à son départ. Des pressions avaient dû être exercées sur lui pour qu’il ressaisisse l’initiative, et c’est ce qui explique la conférence qu’il avait récemment tenue, procédé inédit au pays des Soviets.

Là-dessus, les débats à la Chambre française ont montré au monde des résistances plus fortes qu’on ne le pensait au réarmement allemand et à la Fédération européenne. Moscou, comme nous l’avons répété, n’avait qu’un geste à faire pour remettre en question les laborieuses négociations qui avaient abouti à esquisser un projet d’Europe. Molotov s’est enfin décidé à le faire, ou plutôt on l’y a décidé.

 

L’Évolution de la Situation en Indochine

C’est vraisemblablement la tournure des événements d’Indochine qui a constitué le motif dominant de cette démarche nouvelle. La constitution d’un organisme politique au Vietnam s’est révélée difficile : rivalités des nationalistes tonkinois et cochinchinois, hostilité des uns et des autres à Bao Daï et au président Tam, confusion sur la nature de l’appartenance à l’Union Française, impossibilité de rallier toutes les nuances de l’opinion vietnamienne à une autorité unique, et surtout à celle peu populaire de l’Empereur. Enfin, l’inextricable imbroglio cambodgien aggravé par l’instabilité mentale du Roi. Quelle tentation de pêcher en eau si trouble.

Par ailleurs, le redressement militaire opéré par le général Navarre, appuyé par un afflux d’armes américaines, n’est pas niable. Les Viets n’ont pu reprendre l’offensive en automne, et la position stratégique du général Giap morcelée et menacée dans ses centres de ravitaillement, devenait difficile à tenir. L’aide au Vietminh sous sa forme actuelle ne pouvait empêcher leur situation de se détériorer. Pékin et Moscou ont sans doute décidé d’arrêter une opération qui n’est plus payante, et de sacrifier Ho Chi Minh comme ils le firent jadis avec Markos en Grèce. En se mêlant à nouveau à la politique intérieure vietnamienne, les communistes ont plus de chances de s’infiltrer qu’en continuant la guerre.

 

L’Indochine, Ciment Franco-Américain

Mais, il y a plus : la guerre d’Indochine liait de façon indissoluble les intérêts français et américains. Les premiers ne pouvaient tenir sans les fournitures et l’argent des seconds, et les U.S.A. ne pouvaient rien imposer à la France tant que celle-ci tenait la clef du Sud-Est asiatique. Pour rendre à la France sa liberté d’action, Moscou doit sacrifier l’Indochine. Alors la France n’ayant plus aussi urgent besoin des ressources américaines pourrait s’associer à la politique russe en Allemagne, de tenir celle-ci paralysée en perpétuant la coupure des deux républiques et en les neutralisant militairement l’une et l’autre. Il suffit pour cela de faire jouer le pacte Franco-Soviétique signé par de Gaulle. Si le neutralisme l’emportait en France, le statu-quo allemand pourrait s’éterniser.

 

Le Plan peut-il Réussir ?

Le plan est simple et de réalisation aisée. Il sera cependant très difficile à la France, supposant qu’elle le veuille, ce qui n’est pas sûr, de se détacher du bloc occidental pour se tenir en équilibre entre les deux Blocs. Elle ne le pourrait, à la rigueur, qu’avec l’appui des Anglais toujours précaire et incertain. Cela présenterait des risques sérieux sur lesquels nous nous sommes expliqués, ne fut-ce que celui d’un retour progressif des Américains à l’anticolonialisme qu’ils ont répudié à contrecœur pour éviter d’affaiblir la France et de compromettre leur sécurité militaire, ce qui mettrait en péril notre empire d’outre-mer. Les récents événements du Maroc et de Tunisie sont suffisamment éloquents à cet égard. De plus, la structure de notre économie telle que nous l’exposions samedi, ne résisterait pas à un repliement et à l’isolement. Cela sans parler du préjudice moral qui suivrait la déception déterminée dans la petite Europe par le reniement des principes que nous avions nous-mêmes formulés. Les Soviets ne se dissimulent certainement pas ces obstacles.

 

Le Nationalisme Traditionnel peut-il s’Imposer ?

La vieille tradition nationaliste et militaire qui reste puissante en France et dont les idées n’ont pas changé depuis 1870, ou du moins depuis Delcassé, n’a plus les moyens d’autrefois ni le même crédit sur le peuple. Le retour à l’alliance franco-russe flanqué d’une entente cordiale à éclipses, et mue par le souci de démembrement de l’Allemagne dont M. Daladier a repris le flambeau ne résisterait pas à des remous politiques graves. Il faudrait pour le renversement de l’actuelle politique une unanimité qui n’existe pas et une discipline nationale qui manque encore plus. En sorte que les Soviets en seront sans doute pour leur frais, à moins qu’ils ne soient prêts à des concessions majeures susceptibles de recevoir le consentement des Etats-Unis, ce qui paraît pratiquement impossible. Moscou ne peut reculer sans danger en Europe.

 

La Conférence à Quatre aura-t-elle Lieu ?

Il est probable que les Américains ne pourront pas se dérober à une Conférence à Quatre à laquelle ils répugnent si les Soviets veulent vraiment qu’elle se tienne, car il se peut qu’ils veuillent plutôt obliger les Etats-Unis à la refuser eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, Moscou ayant toujours la ressource de revenir à sa position antérieure sans craindre le désaveu d’une opinion intérieure aura réussi à gagner du temps et à faire renaître entre Alliés occidentaux des divergences aigües, qui ces temps-ci s’atténuaient. La politique de M. Dulles et Eisenhower aura quelque peine à s’imposer aux Bermudes, surtout si Churchill reprend, comme on le dit, ses plans du 11 Mai.

 

L’Initiative reste aux Soviets

Disons pour conclure que malgré les déclarations américaines selon lesquelles l’Occident avait repris l’initiative diplomatique, c’est Moscou, en dépit de son faible crédit et de la suspicion que suscite chacun de ses gestes, qu’il soit conciliant ou non, qui mène le jeu et oblige constamment ses adversaires à réviser leur attitude. La supériorité en tactique diplomatique des dictatures sur les démocraties, et des entités politiques sur les coalitions, n’est plus à démontrer. La conférence qui s’ouvre aux Bermudes ne présentera pas à sa conclusion un front uni des démocraties. La France est aussi partagée dans ses tendances que l’âne de Buridan et cherchera à éluder les questions précises. L’Angleterre, bien que décidée à ne pas heurter de front les résistances américaines, s’efforcera de reprendre à ceux-ci le rôle de leadership et de remonter son prestige, sans pour cela compromettre l’Alliance Atlantique.

 

La Politique de Prestige de Churchill

C’est surtout une politique de prestige que Churchill a à cœur de réaliser. Depuis quelques mois, l’affaire de Guyane, les troubles africains, et hier le cruel échec essuyé au Soudan ont fait sérieusement baisser la cote des Conservateurs ; à Londres, une récente élection partielle le montre. Dans les rangs même du Parti il y a des murmures et des menaces de rébellion ; le voyage des souverains autour du monde ne suffit pas à recréer une âme impériale que l’évolution des esprits et les maladresses de la politique coloniale anglaise ont déchirée. Un coup d’éclat sur le théâtre diplomatique arrangerait mieux les choses. Qui en ferait les frais ? Sans être dans le secret de M. Bidault, certaines de ses remarques toujours sibyllines nous donnent à croire qu’il pense que ce pourrait bien être nous.

 

                                                                                  CRITON