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Le Courrier d’Aix – 1953-12-12 – La Vie Internationale.
Le Colloque des Bermudes
Si les Russes en acceptant la conférence à Quatre avaient eu pour seul objet d’aggraver la confusion dans les milieux diplomatiques alliés, ils y ont parfaitement réussi. Ajoutons que la contradiction se trouve, non seulement dans les tendances des opinons publiques, mais même, ce qui est plus grave, dans l’esprit même des responsables.
La Conférence des Bermudes avec ses incidents et ses indiscrétions n’a pas apporté de clarté. Le communiqué final n’affirme que les lieux communs de la politique occidentale. Quant à la politique de prestige de Winston Churchill, elle s’est surtout, comme nous le craignions, exercée contre la France
Les Contradictions de l’Attitude Anglaise
Les journaux anglais si respectueux qu’ils soient à l’endroit du vieux leader ne peuvent s’empêcher de voir les contradictions de sa politique : Promoteur d’un accord avec les Soviets, il n’en presse pas moins la France de ratifier la Communauté Européenne de Défense dont les Russes proclament qu’ils ne veulent pas. Si contre toute attente, la réunion des Quatre à Berlin devait avoir quelque résultat, ce serait précisément de substituer à l’armée européenne une neutralisation de l’Allemagne, assortie de quelque Locarno nouveau style auquel Churchill ne paraît plus tenir, dont du moins le communiqué des Bermudes ne parle pas. Il est par surcroit d’assez maladroite politique de traiter la France comme partie négligeable alors que, si les Russes y tiennent réellement, la France même affaiblie peut se trouver l’arbitre de la situation.
Les Pèlerins de Varsovie
Si MM. Daladier et Soustelle avec leurs amis ont fait le voyage de Varsovie, c’est qu’ils y ont été invités par les communistes pour se faire l’avocat d’un accord Franco-Russe qui bouleverserait toute la politique européenne suivie jusqu’ici, et qui tendrait à maintenir une Allemagne réduite et morcelée sous la garde permanente de la Pologne soviétisée et de la France indépendante de tout engagement envers les Anglo-Saxons.
Les Russes n’ont pas la naïveté de croire que cette politique peut réussir en 1954, mais la manœuvre est suffisante pour mettre les Alliés occidentaux dans une position inextricable à la Conférence de Berlin, et leur faire perdre la face devant leurs adversaires.
L’Échec des Pourparlers de Pan Mun Jon
Par ailleurs, pendant que cette rencontre se prépare, les pourparlers de Pan Mun Jon sur la réunion éventuelle d’une assemblée de belligérants et de neutres susceptibles de résoudre le problème coréen sont délibérément mis au point mort par les Sino-Coréens, ce qui est de fâcheuse augure pour le succès de la réunion des Quatre.
Le Désarmement Atomique
Pour faire diversion à cet imbroglio, le président Eisenhower, reprenant un vieux projet, a présenté devant l’O.N.U. un plan de désarmement atomique, plan qui a reçu l’approbation des Anglais qui y ont collaboré, des Français et de toutes les délégations assemblées à New-York.
La formule de ce projet est très adroite parce qu’elle a obligé les Soviets d’applaudir et a apporté – ce qui est le but – un succès moral pour les Américains devant l’opinion mondiale. La politique d’Eisenhower est de conquérir cette opinion, et il y a jusqu’ici, en partie, réussi. Elle contient cependant des processus qui la font ressembler au plan Baruch que les Soviets ont toujours repoussé ; de mauvais esprits pourraient comprendre que les Etats-Unis demandent que l’on remette progressivement toutes les ressources atomiques existantes entre les mains d’une Commission gérée par l’O.N.U., en sorte qu’après que ceux qui ont le moins de bombes auront livré les leurs, il n’en reste plus qu’aux mains de celui qui en a le plus. C’est probablement ce que Vichinsky fera valoir.
Il est peu probable qu’Eisenhower se fasse l’illusion de croire que les Russes se dépouilleront de leurs armes et livreront leurs secrets à une commission internationale.
Le Risque d’un Projet de Contrôle Atomique
Et cependant ? Si le plan Eisenhower était accepté et appliqué, il arriverait un moment où aucun des adversaires n’aurait plus d’arme nucléaire. Les Russes alors avec leur puissante armée terrestre ne seraient-ils pas maîtres de tous les continents, l’Europe et l’Asie et peut-être même l’Afrique ? Si les Russes n’étaient pas enfermés dans leur tactique et leur routine, ils pourraient mettre les Anglo-Saxons au pied du mur car, dépouillés de leur supériorité atomique, la force militaire de ceux-ci ne pèserait pas lourd devant les 300 divisions rouges. On voit par cet exemple, à quoi aboutissent ces politiques de la place publique où les protagonistes ne poursuivent que des buts de propagande et enveloppent les vrais problèmes de tous les voiles de l’hypocrisie, en se donnant l’air d’être sincère.
Surmenage
Cette Conférence des Bermudes suggère des réflexions d’un autre ordre. C’est le spectacle de gens surmenés qui arrivent à bout de forces à des délibérations qui peuvent engager l’avenir du monde. Les responsables de la politique extérieure d’un grand pays devraient être exempts de tout souci autre que celui de leur tâche. Avoir tout le loisir de réfléchir, de consulter et de décider ce à quoi toute leur énergie est à peine suffisante. Quand nous songeons au temps et aux méditations que consacre un modeste chroniqueur à l’étude des problèmes mondiaux pour les connaître imparfaitement, on est inquiet pour la santé et le jugement des ministres de la démocratie.
La Reprise des Relations Anglo-Iraniennes
Nous sommes arrivés tout de même à un petit épilogue de la question iranienne. Mossadegh ayant définitivement perdu, le général Zahedi, son successeur, a pu, sans susciter de mouvements révolutionnaires, renouer les relations diplomatiques avec les Anglais. Reste à résoudre la question du pétrole. Quand la crise a éclaté, on craignait – et Mossadegh jouait là-dessus – que la perte de la raffinerie d’Abadan ne mette en péril l’approvisionnement du monde libre en essence. Depuis on en a tant produit qu’il n’y a plus de place pour celle de l’Iran.
Les Russes ont profité de cet embarras pour proposer à leur tour de leur pétrole à certains pays dont la France, aggravant ainsi les soucis du général Zahedi et des grandes Compagnies anglo-saxonnes. Les Russes de plus font construire à l’étranger une flotte de tankers dont ils étaient dépourvus, soit pour se porter acquéreur du pétrole iranien, soit pour exporter le leur, même s’ils doivent s’en priver eux-mêmes afin de désorganiser le marché mondial. Cela est à la rigueur possible. Il n’y a guère de circulation automobile en Russie, puisqu’à Moscou, ville de 4 millions d’habitants, il n’y a que 5 postes d’essence publics et pratiquement aucun sur les routes en dehors des autostrades.
Il faut y songer : le jour où les Russes disposeront d’assez de quelque matière de base pour ruiner les producteurs étrangers par une guerre des prix, c’est alors que la paix du monde serait en mortel péril. Pas avant.
CRITON