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Le Courrier d’Aix – 1953-12-19 – La Vie Internationale.
L’Heure du Choix
La mise en demeure de se prononcer sur la Communauté Européenne de Défense adressée à la France par Foster Dulles, n’a soulevé qu’une émotion de surface. On connaissait la politique américaine sur ce point ; on avait entendu Churchill à Margate dans le même sens. La France reste libre de sa décision ; elle ne l’est pas d’entretenir indéfiniment l’équivoque. L’opinion internationale est unanime là-dessus.
La Position Française
Ce qui irrite sans doute les Anglo-Saxons, c’est de sentir que la position diplomatique de la France est très forte et qu’elle ne manque pas d’en jouer. D’une part, la carte indochinoise : le sort de l’Asie du Sud-Est est en nos mains. La perte de ressources de matières premières, le caoutchouc et l’étain, et du grenier à riz qui alimente l’Asie méridionale serait pour les Anglo-Saxons plus grave encore que pour nous. Elle mettrait à la disposition des chinois tout ce qu’ils convoitent et qui leur manque pour affermir leur puissance. Nous tenons également la carte allemande puisque nous disposons du droit de veto contre tout réarmement de celle-ci aussi bien que contre toute modification du statut actuel d’occupation. Si l’on met en regard les avances un peu voyantes que l’U.R.S.S. nous prodigue pour nous faire changer de camp en nous offrant l’armistice en Indochine, si nous consentons à assurer de concert avec la Russie et ses satellites la garde d’une Allemagne démembrée et désarmée, on conviendra que quels que soit la puissance anglo-saxonne et le prestige d’Adenauer, c’est de la France que dépend la solution des problèmes clefs du monde actuel. On ne peut donc qu’approuver notre diplomatie de vouloir tirer de cette position le maximum d’avantages et de garanties.
C’est de bonne guerre. On le comprend d’ailleurs fort bien à Bonn où Adenauer recommande à sa presse d’être patiente et de ne pas nous irriter.
Ne pas Recommencer 1911 et 1922
Cependant, il ne faudrait pas abuser de la meilleure des positions. Il y a toujours en politique un moment délicat où il faut abattre son jeu et conclure. Si en France, les nationalistes ont joué un rôle, à tout prendre utile en poussant l’opinion à ne pas se contenter de garanties verbales pour la constitution de l’Union Européenne, il ne faudrait pas que cette obstruction triomphe.
Souvenons-nous. Certains Français auxquels ne ressemblent que trop nos nationalistes d’aujourd’hui ont brisé en 1911 la politique de Caillaux, et porté une part de responsabilité dans cette guerre de 1914-1918 dont nous ne nous sommes jamais relevés et dont le plus clair résultat fut la révolution bolchévique de 1917 et la destruction au profit des Anglais de la flotte allemande à Scapa-Flow. Ces mêmes hommes ont contribué à l’écroulement de la République de Weimar et donné aux pourparlers Briand-Stresemann en 1922, ce qu’on a appelé « le coup de Cannes ». Souhaitons avec la majorité des Français qu’en 1954, un troisième coup de ce genre nous soit épargné, car le suicide dont parle M. Dulles n’est pas une simple métaphore.
Hypothèses
Parlons clair. Supposons que nous remettions en vigueur le pacte franco-soviétique suivant les plans de Molotov et de Daladier et que dans quelques années, pour des raisons intérieures ou extérieures, le Bloc soviétique se désagrège, c’est alors que les « revanchards de Bonn » prendraient en effet leur revanche de l’oppression à laquelle la France et l’U.R.S.S. les auraient condamnés, et cela sous le regard indifférent des Anglo-Saxons.
Il y a plus proche et plus certain encore. Si la France changeait de camp, l’Union Française ne durerait pas longtemps. Marocains et Tunisiens, nationalistes et révolutionnaires de toute l’Afrique ne demanderaient pas la permission de Moscou pour tenter le grand assaut dont nous avons eu l’esquisse ces derniers mois et qui ne s’est apaisé que parce qu’ils sentaient derrière la France la puissance des Etats-Unis qui désapprouvaient leur audace. Il en serait autrement demain. L’anticolonialisme n’est pas mort.
Ceux qui ne Veulent pas Voir
Que l’armée européenne ne soit pas une joyeuse union – certes – mais à ceux qui se piquent de réalisme nous répondons : qui pourrait de bonne foi contredire à ces données de fait que nous venons d’évoquer. Il est vrai que les pèlerins de Varsovie ont vu une Pologne heureuse, fière d’être aux ordres du maréchal Rokossowski et priant avec sérénité dans leurs églises rebâties non loin de la prison du Cardinal Vichinsky. Il faudrait distribuer à tous les exilés polonais dispersés l’article de M. Loustaunau-Lacau publié par « Le Monde », pour leur donner une idée fidèle de la patrie perdue et une haute considération pour certains de leurs amis français. L’ordre règne toujours en effet à Varsovie.
Nous pensons d’ailleurs que ces propos sont – Dieu merci – inutiles. L’opinion française est saine, inquiète sans doute des décisions à prendre qui ne le peuvent être de gaieté de cœur, mais consciente des liens qu’on ne peut briser, des appuis indispensables à sauvegarder et de la nécessité de mettre à profit l’état de péril qui se dresse sur l’Elbe et l’Oder, pour en finir avec l’antagonisme franco-allemand qui fut cause de la ruine des deux peuples voisins. Il serait sage désormais de laisser à notre diplomatie le soin de mettre au point, avec toute liberté de manœuvre les conventions qui règleront le statut de l’Europe future.
L’Attitude Anglaise
Il y a encore autre chose à observer. A Londres, les contradictions de l’opinion française ont été pleinement mises à profit. Nous avons suivi ici la ligne observée par Churchill et le rapprochement progressif qu’il a opéré avec Washington. Les divergences de vues qui étaient sans doute réelles au printemps ont été patiemment dissipées. Que ce soit en Corée, ou en Europe, tout a été fait pour reconstituer l’unité anglo-saxonne. Quoiqu’on en ait dit en haut lieu, on ne s’est pas privé de nous faire sentir qu’on se serait volontiers passé de nous aux Bermudes. Si la France changeait de camp, on le déplorerait à Londres, mais seulement en paroles. On ne serait peut-être pas désolé que sur le continent, sans qu’on y soit pour quelque chose, les antagonismes reprennent leur physionomie d’antan. Il y a des concurrents dangereux qu’on ne voudrait pas combattre en face, mais dont on aimerait voir d’autres se charger de lier les mains.
CRITON