Criton – 1953-10-31 – La Lutte Économique

ORIGINAL-Criton-1953-10-31  pdf

Le Courrier d’Aix – 1953-10-31 – La Vie Internationale.

 

La Lutte Économique

 

Les multiples conflits majeurs et mineurs qui encombrent en ce moment la scène internationale ne doivent pas nous faire perdre de vue la lutte que se livrent les deux mondes, le monde libre et le monde soviétique, sur le plan économique. Il ne le cède nullement en importance au politique.

Deux faits de première importance dans ce domaine ont émergé : d’une part le changement de politique économique en U.R.S.S. marqué par la publication du rapport Krouchtchev, et le coup de barre donné aux Etats-Unis pour tenter d’arrêter la dépression à la suite de l’avertissement constitué par la défaite du candidat républicain aux élections du Wisconsin.

 

Nouvelle Politique Agraire en U.R.S-S.

Les Soviets ont compris depuis la mort de Staline deux choses essentielles : d’abord qu’une nouvelle agression du type coréen n’était plus possible et qu’il fallait s’en tenir aux luttes diplomatiques pour un temps indéterminé. Secundo, que dans la compétition idéologique, la misère et le bas-niveau de vie des travailleurs du monde communiste desservait de plus en plus la propagande. Le dogme stalinien selon lequel on tient mieux les peuples misérables que prospères a été récusé. Et c’est la raison principale pour laquelle la mémoire du vieux tyran a été si vite effacée en U.R.S.S.

Nous avions soulevé l’incrédulité il y a deux ans en affirmant sur la foi des statistiques que le niveau de vie moyen de l’ouvrier soviétique, si l’on faisait abstraction de certains avantages de sécurité sociale, était inférieur à celui de l’époque des tsars. Or, le rapport Krouchtchev nous apprend que les ressources en viande de la population russe qui depuis 1914 a dû s’augmenter d’un bon quart, sont inférieures à ce qu’elles étaient alors. L’insuffisance de la production agricole due à la collectivisation forcée et à la mauvaise organisation des kolkhoses est mise en lumière dans le rapport avec une franchise que l’on avait cru jusqu’ici impossible. D’où un ensemble de mesures très complexes qui ont pour but de relever la production agricole et de réorganiser les marchés, et pour cela de remettre en honneur le profit individuel. Parallèlement, des moyens semblables sont appliqués aux pays satellites d’Europe dont la situation alimentaire était devenue catastrophique, surtout pour des populations habituées avant la guerre à une nourriture abondante. Les émeutes de Tchécoslovaquie et d’Allemagne orientale ont inquiété Moscou qui s’efforce de faire machine arrière pour remédier à la pénurie, à l’état même de demi-famine que les témoignages des évadés d’Allemagne orientale ont révélé de façon irréfutable. Nous assistons donc à un changement radical. L’U.R.S.S. et ses satellites réduiront une bonne part des efforts consacrés à l’industrie de base et partant à l’armement, pour développer la production des biens de consommation. La comparaison entre les niveaux de vie des travailleurs de part et d’autre du rideau de fer était trop défavorable pour que peu à peu dans l’esprit même des plus prévenus, la faillite du régime ne devienne pas évidente.

 

La Surproduction Agricole en France et aux U.S.A.

Le problème devant lequel se trouve placé le monde libre est exactement inverse. La production des biens de consommation est devenue tellement abondante, particulièrement dans l’ordre alimentaire dont l’élasticité est faible, que la pléthore provoque un effondrement des cours. A peu près au même moment, les Etats-Unis et la France se trouvent devant la même crise : un excédent agricole qui dépasse le pouvoir d’achat et même les besoins. En effet aux Etats-Unis, la distribution gratuite des surplus aux organisations chargées de venir en aide aux économiquement faibles ne trouve plus preneur, et l’administration met en œuvre un vaste programme de distribution à l’extérieur, partout où il y a des sous-alimentés. En France, le problème n’est pas radicalement différent. Il n’est pas probable en effet que l’élévation du pouvoir d’achat suffirait à absorber les surplus puisque ce sont les produits les moins chers qui se vendent le plus difficilement. La Hollande, le Danemark, la Suède sont dans le même embarras.

 

Danger d’une Dépression Agricole

Cette situation présente un double danger dans le monde libre. D’une part, la baisse des revenus des agriculteurs est l’amorce fatale d’une dépression économique ; toutes les crises ont commencé par la chute du revenu agricole. Or nous l’avons maintes fois souligné, une crise économique profonde analogue à celle de 1929-1932 serait aussi grave pour notre civilisation qu’une guerre perdue. D’autre part, cette chute des prix agricoles met en évidence les défauts du système économique, la répartition insuffisante du revenu national à l’intérieur de chaque pays et l’impossibilité d’abolir les barrières douanières et les restrictions financières, ce qui permettrait de répartir les denrées : pour fixer les idées, l’Angleterre manque de viande, quand nous en avons trop.

Ces deux faiblesses du système économique occidental que la crise actuelle met en évidence n’échappent pas à ses adversaires. C’est pourquoi l’impératif du monde soviétique est actuellement de relever le niveau de la consommation intérieure.

 

Les Remèdes Existent-ils ?

L’autre problème capital et plus vaste est de savoir, s’il existe des moyens de prévenir une crise économique du type classique, s’il y a des remèdes économiques aussi efficaces que les antibiotiques en médecine humaine.

Tout le monde s’accorde à penser que les gouvernants de 1953 ont les moyens d’éviter une dépression catastrophique, mais cela ne suffit pas : une simple stagnation comme celle que nous éprouvons ici serait, si elle se prolongeait, intolérable. Le système, dit libéral, d’économie exige pour durer une expansion constante à un rythme plus ou moins rapide. Or on se demandait il y a quelques semaines si l’économie dirigeante, celle des Etats-Unis, n’avait pas atteint un plafond qu’il allait être impossible de dépasser. C’est ce qui explique, plus que les événements de politique extérieure, la baisse rapide de popularité du président Eisenhower et cet échec électoral du Wisconsin qui a été une protestation des fermiers américains contre les hésitations de l’administration républicaine.

Les faits économiques et les faits politiques réagissent d’ailleurs les uns sur les autres et la baisse de l’influence des grandes puissances est liée à leurs difficultés à résoudre les problèmes industriels et agricoles.

 

Les Moyens de la « Relance »

Nous assistons en ce moment à des tentatives conjuguées en vue de ce qu’on nomme la « relance ». Aux Etats-Unis, la confiance ébranlée qui s’était traduite par une baisse sensible des cours à Wall-Street a été rapidement rétablie, et la hausse a presque compensé le recul. En Europe, la dépression est surtout notable en France et dans les pays agricoles. La production allemande au contraire continue à monter en flèche et la situation en Angleterre s’améliore lentement, mais régulièrement, partout cependant le prix de vente des matières premières est à la limite de la rentabilité : coton, caoutchouc, métaux gris, etc.

Les remèdes sont de plusieurs ordres, les uns psychologiques surtout efficaces aux Etats-Unis : croire à la baisse, c’est la créer et il faut agir comme si l’expansion était illimitée, et pour cela ne pas ralentir les investissements ni réduire à l’excès les stocks.

Les remèdes techniques à l’intérieur sont l’absorption des surplus invendables par des mesures gouvernementales, le jeu du mécanisme du crédit, le relèvement des salaires inférieurs et s’il le fallait, le recours à une certaine inflation et le relèvement du prix de l’or.

A l’extérieur ce sont les mesures de libération des échanges auxquels se sont appliqués les délégués du G.A.T.T. récemment réunis à Genève, libéralisations que la France et l’Angleterre en particulier se sont engagés à accroître dans des proportions sensibles après les avoir réduites à la suite de leurs difficultés à équilibrer leur balance des comptes. En outre, l’expansion économique à l’extérieur par la recherche de nouveaux débouchés ouverts par l’usage du crédit et les investissements extérieurs massifs pour les pays créditeurs.

Un très gros effort est fait en ce moment. Notre avenir est lié à l’abondance des fruits qu’ils porteront. Cela aussi est un aspect de la guerre froide infiniment plus important que les querelles diplomatiques. Nous nous excusons de l’aridité des faits, mais il est impossible pour comprendre l’histoire de ce temps de ne pas les mettre en lumière.

 

                                                                                  CRITON