Criton – 1953-11-07 – De la Coupe aux Lèvres

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Le Courrier d’Aix – 1953-11-07 – La Vie Internationale.

 

De la Coupe aux Lèvres

 

On a parlé de beaucoup de questions, mais au fond il n’y a qu’un problème qui tient le monde en suspens. La France et l’Allemagne trouveront-elles d’ici quelques semaines une formule d’accord ? Car l’échéance est proche ; au début de 1954, les jeux seront faits.

Il y a pour les Allemands, la Sarre, pour les Français, la C.D.E. A prendre les choses sans passion ni intérêt particulier, il n’y a pas dans un cas comme dans l’autre des difficultés majeures. Sans doute en est-il ainsi plus ou moins de tout ce qui vise les peuples et les hommes. Là cependant un esprit non prévenu trouverait la solution en quelques instants, et elle lui paraîtrait satisfaisante pour les deux parties. Peut-être faudrait-il élire un arbitre pour en sortir ?

 

La Question Sarroise

Pour la Sarre, en effet, Adenauer se dit prêt à reconnaître les avantages économiques consentis à la France. N’est-ce point là tout ce qui importe ? Le rattachement douanier de la Sarre à la France est la juste réparation des dommages subis par la guerre. Il faudrait qu’il soit acquis définitivement et sanctionné par un vote populaire. Quant au statut politique de la Sarre, il reste l’affaire des Sarrois eux-mêmes : Que tout Sarrois authentique, à l’exclusion d’émigrés récents, décide de son propre sort et en discute avec Bonn, toutes réserves faites pour une future solution européenne, s’il en intervient une un jour …

 

La C.E.D.

Pour la Communauté Européenne de Défense, il est difficile également de la combattre avec des arguments purement logiques. La conclusion du traité ne dépend que de Moscou. Or Moscou jusqu’ici ne s’y est opposé qu’en paroles, mais n’a rien fait qui le montrât prêt à mettre le prix pour l’éviter. Peut-être les Soviets attendent-ils la veille du débat devant la Chambre, quand on aura patiemment mis au point toutes les conventions préalables, Sarre, protocoles additionnels, collaboration britannique. Cela est fort possible. Nous avons expliqué pourquoi cela n’est pas certain, malgré l’évident intérêt qu’auraient les Russes à maintenir l’Allemagne désarmée.

 

La Politique Russe Présente

D’ailleurs, la politique soviétique est actuellement sans expression et la lecture de la presse officielle la montre plutôt contradictoire. Plus violente que jamais contre les impérialismes étrangers et particulièrement américain, elle termine toujours par le refrain rituel sur la possibilité de résoudre tous les problèmes par des conversations. Mais quand il s’agit de préciser l’objet des conversations et d’en fixer la date, seul répond le silence, comme l’on dit.

 

L’Absence de Molotov

On a rapproché récemment ce « point mort » de l’absence prolongée de Molotov aux dites du Kremlin. Absence dont on n’a pas donné d’explication. Serions-nous près d’un bouleversement dans le personnel diplomatique de Moscou ? Personne ne le sait en dehors des intéressés. Tout ce que l’on peut dire, c’est que l’impression d’une attitude imprécise qui laisse la voie ouverte aux orientations contraires pourrait indiquer que l’heure du choix décisif n’est pas venue et peut-être aussi des personnes pour le faire.

 

Le Débat sur les Atrocités en Corée

On a tort en France, pour des motifs qui se devinent plus qu’ils ne s’avouent, de passer sous silence le débat de l’O.N.U. au sujet des atrocités sino-coréennes et russes en Corée. D’atrocités, dit-on, on est saturé, même au théâtre. Ce siècle est une traînée de sang.

Il n’empêche qu’à l’O.N.U. devant les documents, les témoignages, les photographies terribles et le récit des méthodes appliquées par des Russes pour faire dire aux aviateurs américains qu’ils avaient jeté des germes bactériens sur la Chine, la réaction des délégations a été très vive. L’humanité existe encore et un des mérites de l’O.N.U., le principal et peut-être le seul, est d’avoir reconstitué une conscience collective où le crime est encore condamné. Il est significatif que Vichinsky ne peut plus parler sans que des murmures hostiles s’élèvent de délégations qui n’ont pourtant pas à prendre parti entre les deux blocs. La persécution antireligieuse, les tortures infligées aux dignitaires de l’Eglise, ont créé à l’O.N.U. un sentiment d’aversion à l’égard de l’U.R.S.S.

Il est certain que dans les sphères dirigeantes de la Russie actuelle, ces faits sont connus. Par tradition de plus, le Russe est très sensible à n’être pas traité en barbare. Le bolchévisme stalinien qui est la négation même de la civilisation n’est plus supporté sans gêne par la nouvelle société russe qui commence à s’organiser et à prendre conscience de sa force. Les récents décrets qui auront pour effet, sinon de liquider le communisme, mais tout au moins de lui tourner le dos quant à la production et la répartition des biens consommables, n’ont pu être pris que sous la pression d’une opinion. Des changements plus vastes et surtout – ce qui est indispensable pour que le changement ne soit pas purement verbal  – du changement de personnel ne sont pas exclus … l’incertitude qui pèse sur les conversations de Pan Mun Jom est un signe du même ordre. Ne soyons pas trop affirmatifs.

 

Les Autres Questions

Il conviendrait de parler de Trieste, des ruptures et des reprises des conversations anglo-égyptiennes, des approches subtiles, de l’espèce de marivaudage diplomatique qui se joue entre la Perse et l’Angleterre … Cela n’aurait d’intérêt que si l’on en racontait les nuances et les détails, et la psychologie qu’ils révèlent. Quant au fond, ce qui apparaît à l’observation sommaire, c’est que les litiges internationaux sont de plus en plus difficiles à résoudre, même quand ils ne paraissent pas compliqués et quand les Orientaux y participent, on ne peut que souhaiter de vivre assez longtemps pour voir s’ils se résolvent d’eux-mêmes.

A Trieste, il est bien évident maintenant que Tito n’est pas pressé de résoudre la question et si quelque grande nouvelle nous parvenait du Kremlin on s’apercevrait peut-être que Tito ne fut pas le dernier informé. Nous avons répété depuis que les Anglo-Saxons entourent le personnage de prévenances, que c’était folie de faire fond sur lui.

 

                                                                                  CRITON