Criton – 1953-11-14 – La Force des Choses

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Le Courrier d’Aix – 1953-11-14 – La Vie Internationale.

 

La Force des Choses

 

Les rumeurs d’un changement dans la direction de la diplomatie soviétique dont nous nous étions fait l’écho étaient sans fondement. Molotov a reparu à son rang habituel et sa dernière note en réponse à l’invitation des Alliés pour Lugano semble mettre un point final à toute tentative de négociation. Cela n’est certes pas une surprise, ni même une déception. Mais beaucoup d’illusions en tout cas seront dissipées, ce qui vaut mieux.

 

L’Anniversaire de la Révolution

La dernière parade traditionnelle d’octobre à Moscou a présenté une certaine originalité. Ce sont les militaires qui ont parlé : Vorochilov, Boulganine et les civils qui dans le défilé ont été à l’honneur. N’oublions pas cependant que ce sont les militaires qui se sont débarrassés de Beria et qu’ils sont les maîtres. Malheureusement, ceux qui commandent et particulièrement le vieux Vorochilov sont les éléments les plus réactionnaires du bolchévisme : révolutionnaires obtus, misonéistes et formalistes, ils portent à l’Occident une haine aveugle. C’est l’armature du rideau de fer. De ceux-là il n’y a rien à espérer, pas même le bon sens. Tout paraît indiquer que le pâle Malenkov est le porte-parole de ces soldats de 1920. Le vieux bolchévisme n’est pas mort avec Staline.

 

Les Nouvelles Bermudes

On se demande après cet échec des pourparlers à Quatre quel est l’objet de cette réunion solennelle d’Eisenhower, Churchill et Laniel aux Bermudes accompagnés de leurs Ministres des affaires étrangères. Les sujets de conversations ne manquent pas ; mais quelles solutions pourront apporter les trois « premiers » aux problèmes actuels dont les chancelleries n’ont pas déjà fait le tour sans succès. Une seule question domine vraiment l’avenir du monde, ce sont les relations franco-allemandes.

Après le refus russe de négocier qui semble bien définitif, on imagine mal une solution de remplacement à la C.E.D. Tout ce qu’on nous propose est verbal et utopique. La France n’a pas les moyens dans le domaine économique, financier, politique ou militaire de se détacher d’un bloc où l’Angleterre et les Etats-Unis se tiennent, où l’Allemagne a sa place marquée, où l’Espagne est demi-membre, et que la Belgique, la Hollande et l’Italie appuient. La diplomatie française a, grâce à l’Indochine, des cartes maîtresses pour céder son adhésion au plus haut prix.

Cependant, que l’on prenne garde, le temps ne travaille pas pour nous. A ne pas traiter au bon moment, on risque de perdre le meilleur des avantages possibles. Il est temps de se décider.

 

Les Échecs Électoraux des Républicains

Il y a longtemps que nous suivons ici le déclin de la popularité d’Eisenhower. Les dernières élections du New-Jersey et autres, après l’alarme du Wisconsin ont jeté les Républicains dans le désarroi. La politique n’est pas plus belle là-bas qu’ailleurs. Les Républicains, par représailles ont jeté en pâture au public de vieux scandales, dont l’affaire White. Les querelles sordides, les surenchères démagogiques reprennent un an à peine après le triomphe d’Ike. Comment les Républicains remonteront-ils la pente ? D’abord dans le domaine économique en faisant le contraire de ce qu’ils ont promis : l’argent bon marché, l’inflation au lieu de la déflation, le déséquilibre budgétaire au lieu des économies.

 

La Politique d’Austérité

On ne peut plus de nos jours imposer aux peuples libres – et semble-t-il même aux autres – une politique d’austérité : Ce qui, malgré toutes les bonnes raisons des financiers et des économistes, se conçoit. Devant l’abondance qui s’étale, il est absurde pour le profane de laisser perdre, faute d’acheteurs, ce dont chacun aurait envie. L’austérité a vécu même en U.R.S.S. (au moins en théorie). Il est assez curieux que, ici en France, l’homme qui cristallise les espoirs de certains milieux politiques de gauche est un partisan de l’austérité. Les Travaillistes anglais en ont fait l’expérience complète et rigoureuse, et ils avaient pour cela de meilleures raisons que nous. Ils n’ont cependant réussi qu’à retarder de trois ou quatre ans le retour de l’Angleterre à une vie normale.

 

Le Triomphe de l’Économie Concurrentielle

Un autre sujet où les Français vont aujourd’hui à contre-sens de l’évolution ; c’est celui de la concurrence et de la libre entreprise. Si quelque chose est évident, c’est que ce régime a retrouvé aujourd’hui tout son prestige. Les petits faits abondent pour le prouver. Les Anglais ne vont-ils pas renoncer au monopole de la télévision au profit d’entreprises privées qui vivront de la publicité ! Carlo Schmidt, le dirigeant socialiste allemand à qui l’on reprochait d’avoir renié les principes du socialisme en se ralliant au système concurrentiel, a fait cet aveu magnifique « que voulez-vous, nos troupes y sont acquises, nous ne pouvons que les suivre ! »

Le libéralisme n’est pas mort. Il ne s’est jamais mieux porté. Tous les efforts des grandes organisations internationales, O.E.C.E., U.E.P. tentent d’en restaurer le fonctionnement. La France est malheureusement le seul pays où ce libre jeu ne pourra être rétabli qu’après un long effort. S’agréger sans délai à un monde libéré de restrictions économiques serait pour la France s’exposer à une crise brutale. Mais s’entêter dans un système protectionniste, dirigiste et étatique, quand le monde libre tout entier s’en délivre peu à peu ou du moins s’y efforce, serait plus grave. L’alignement inévitable n’ira pas sans douleur. Mais là encore, il n’y a pas de solution de rechange.

 

Le Reniement des Principes

On finira par s’apercevoir que dans le monde actuel ce sont les pressions des faits qui dictent la politique et que les Gouvernements n’ont qu’à suivre. Il n’y a pas deux politiques possibles, et si ceux qui en discours en définissent une autre venaient au pouvoir, ils feraient le contraire de ce qu’ils ont promis. C’est ce qui arrive aux Etats-Unis qui eux cependant pourraient faire la loi puisqu’ils sont la puissance dirigeante et le facteur principal dans l’économie du monde libre. Or Eisenhower ne pourra se maintenir qu’en poursuivant la ligne Truman.

En politique extérieure le dernier discours de Dulles est à cet égard plein d’enseignements : quelle différence de ton d’avec l’an passé. Il va jusqu’à admettre que la Chine communiste pourrait être membre de l’O.N.U. et à Pan Mun Jon, il multiplie les concessions pour décider les Sino-Coréens à s’asseoir à la table ronde – sans succès d’ailleurs jusqu’ici.

 

La Fin de l’Anti-Colonialisme

Encore plus significatif à la suite des événements du Maroc, de Tunisie et d’Indochine ou plus récemment encore de Guyane, l’adjoint de Foster Dulles, Bgroade ( ?), et le sénateur Wiley, mettent en garde les peuples « non autonomes » contre la tendance à voir dans l’indépendance  une panacée à leurs maux. « Nous ne devons pas insister – ce sont les propres paroles de Wiley – auprès de la France et de la Grande-Bretagne pour les inciter à une politique d’émancipation hâtive susceptible de provoquer le chaos chez les peuples qui ne sont nullement préparés à l’indépendance ». On ne peut pas mieux renier ce qui était jusqu’ici chez les Américains un « anti-colonialisme » passionnel et idéologique invétéré. Les faits eux, ont imposé cette sagesse comme ils ont rallié à la forme moderne du capitalisme les socialistes d’outre-Rhin. Serons-nous les derniers, nous Français qui croyons à notre bon sens à nous battre contre des moulins à vent ?

 

                                                                                  CRITON