Criton – 1953-11-21 – Le Grand Cercle

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Le Courrier d’Aix – 1953-11-21 – La Vie Internationale.

 

Le Grand Cercle

 

Les yeux s’ouvrent : M. Jules Moch, promoteur à l’O.N.U. des plans du désarmement français se déclare aujourd’hui convaincu que l’U.R.S.S. favorise la ratification par la France du traité de Communauté Européenne de Défense ; cela, dit-il, à des fins de propagande.

 

Pourquoi l’U.R.S.S. ne craint pas la C.E.D.

Rappelons que l’U.R.S.S. compte tirer de l’établissement d’une armée européenne d’autres avantages : en ralliant tous les adversaires du traité, bon gré, mal gré, autour du parti communiste, elle permet à celui-ci de se présenter en défenseur de la souveraineté nationale et de sortir un peu de l’isolement politique auquel l’avait réduit la qualification de représentant des intérêts d’une puissance étrangère. De là à faire partie un jour d’un nouveau front populaire, il n’y aurait peut-être que quelques étapes à franchir à la faveur d’une crise politique ou sociale. La Russie compte aussi sur les difficultés et les frictions que l’établissement d’une armée intégrée ne manquera pas de faire naître entre les nouveaux fédérés et, si l’Allemagne dans l’Europe nouvelle prenait une place prépondérante, sur un renouveau de craintes inspirées par le pangermanisme. Enfin, dans le cas où l’intégration de l’Allemagne à l’Europe ne troublerait pas l’équilibre des forces au sein de celle-ci, les Allemands seraient empêchés de pousser leurs revendications pour l’unité au-delà des limites purement diplomatiques, les Alliés ne voulant pas mourir pour Koenigsberg. Enfin, la Communauté de Défense consacrerait la division permanente de l’Allemagne et obligerait peu à peu les habitants de la zone orientale, soit à se soumettre au régime de Pankow, soit à s’enfuir en zone occidentale.

Comme nous l’avons dit, la Russie après les émeutes du 17 juin et les troubles en pays satellites, ne peut que renforcer les régimes qu’elle a établis. Reculer serait donner le signal d’une révolte générale en ces pays. On est en conséquence fondé à penser comme la plupart des commentateurs l’avouent maintenant que le point mort dans les relations Est-Ouest n’a guère de chance d’être dépassé.

 

La Rivalité U.R.S.S. – E.U. sert leur Politique

Une des idées fondamentales de nos exposés, c’est que tant l’U.R.S.S. que les Etats-Unis n’ont aucun intérêt à une détente, la division du monde les sert : la Russie, à maintenir malgré de multiples difficultés l’empire qu’elle s’est taillé en Europe et en Asie, l’Amérique, à maintenir la cohésion du monde libre que la force des choses l’incite à diriger.

Le fait essentiel de ces derniers mois, c’est le resserrement opéré par Churchill et Eden de l’Alliance Atlantique, et particulièrement des relations anglo-américaines que le discours du 11 mai avait quelque peu tendues. A la conférence des Bermudes qui va s’ouvrir, les négociateurs français vont se trouver devant cette association des anglo-saxons sur les problèmes allemands et même asiatiques. Ne recevant aucun appui du côté russe, nos délégués ne pourront que s’aligner. Toute autre attitude aboutirait à l’isolement de la France que sa situation économique et politique ne lui permet pas d’affronter. Tous les débats au Parlement resteront donc académiques.

 

Une Occasion Manquée

Le temps, disions-nous, ne travaille pas en notre faveur. En effet, le partenaire allemand, bien qu’il fasse preuve de modération, n’est est pas moins conscient de nos difficultés. Précisément à cause de la force recouvrée par l’Allemagne, Adenauer ne pourra pas devant son opinion publique aller bien loin dans les concessions sur la question sarroise qu’il aurait pu faire il y a quelques mois, et pour sauver la face de part et d’autre, on devra se contenter d’une solution plus ou moins provisoire ou verbale qui n’écartera pas les risques d’un revirement analogue à celui de 1935. Si les Français avaient vu clairement au printemps les développements pourtant bien prévisibles de la situation, ils auraient pris l’initiative, dans les meilleures conditions, de réaliser les plans d’intégration européenne auxquels, en tout état de cause, il est impossible de se soustraire. Il aurait fallu alors que chacun soit convaincu qu’il n’y avait rien à attendre, ni des Russes, ni des Anglais. L’histoire est assez éloquente sur ce point.

 

L’Encerclement du Monde Communiste

Plusieurs faits depuis lors ont affaibli notre position. Ce fut d’abord l’accord hispano-américain sur l’établissement de bases militaires des Etats-Unis en Espagne qui enlève aux positions stratégiques de France et d’Afrique du Nord un peu de leur importance. Deux de ces bases en projet au Maroc viennent d’être abandonnées. D’autre part, les points de vue anglais et américains sur l’Extrême-Orient se sont beaucoup rapprochés. Les Etats-Unis viennent de faire aux négociateurs communistes à Pan Mun Jon de nombreuses concessions demandées par les Anglais. L’U.R.S.S. participera à la Conférence sur la Corée – si elle se tient – ainsi que les neutres, dont l’Inde. Enfin, Foster Dulles n’a pas exclu en principe d’amission ultérieure de la Chine de Pékin à l’O.N.U. De plus, le commerce avec cette même Chine pourra, si l’on trouve une contre-partie, être élargi par les Anglais et leurs Dominions qui ont un besoin urgent de débouchés. Même les Américains qui commencent à souffrir du même besoin envisagent d’exporter leurs automobiles à la Chine rouge. Les excédents de coton et le caoutchouc demandent eux-mêmes preneurs.

 

L’Accord Militaire Etats-Unis – Pakistan

Autre fait d’importance : malgré les mystères et les démentis, un accord militaire vient d’être conclu entre les Etats-Unis et le Pakistan. L’Inde s’en est émue. Il est bien entendu que les bases que les Américains entretiendraient éventuellement aux confins russo-chinois et la réorganisation de l’armée pakistanaise ne visent pas l’Inde. Cependant, il y a le problème du Cachemire toujours en suspens entre les deux pays. La résistance pakistanaise ne pourra qu’être renforcée par la présence des Etats-Unis. En prenant pied aux frontières de l’Inde, les Américains réduiront la liberté de mouvement du Pandit Nehru qui s’est fait le champion du neutralisme, et l’attrait que cette politique exerçait sur les autres états asiatiques s’en trouvera atténué d’autant. De plus, l’élection aux Philippines du favori de Washington M. Magsaysay renforce la position américaine dans le Pacifique. Les Etats-Unis par leur aide au Vietnam, ont acquis une influence sur le Sud-Est asiatique à laquelle le Siam, la Birmanie et l’Indonésie ne peuvent rester insensibles.

Patiemment et méthodiquement, le grand cercle autour du bloc communiste se resserre et les Anglais collaborent – que pouvons-nous, sinon faire de même ?

 

                                                                                  CRITON