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Le Courrier d’Aix – 1954-03-06 – La Vie Internationale.
Solidarité du Monde Atlantique
Les conséquences sur le plan international de la Conférence de Berlin commencent à se faire sentir ; la solidarité du monde libre s’est renforcée au point qu’on peut prévoir, avec quelque optimisme peut-être, que les divergences anciennes seront en cours d’année à peu près effacées. Si l’on se rappelle la situation antérieure à la Conférence des Bermudes, on mesure le chemin parcouru dans ce sens.
Progrès de la Solidarité Atlantique
Les faits les plus saillants : d’abord le rapprochement anglo-américain sur la question Coréenne ; sur la défense du Pacifique ; l’atténuation des conflits d’intérêt des deux puissances dans les affaires Chinoises et Japonaises ; la fin du conflit d’influence et de stratégie en Méditerranée, et l’accord qui semble à peu près établi sur la défense du Proche-Orient ; les pétroles Iraniens ; la question Palestinienne ; l’attitude à l’égard de l’Egypte et du Bloc arabe en voie de dislocation. Enfin et surtout, la collaboration dans le domaine atomique que Londres tenait à cœur.
Anglais et Américains sont en outre tout-à-fait d’accord sur les questions européennes, en particulier l’Allemagne et sa participation à la défense commune à laquelle ils feront tout leur possible pour associer la France. Du côté Français d’ailleurs, des progrès plus réels que visibles sans doute ont été faits vers la ratification de la C.E.D. accompagnée de nouvelles garanties mais substantiellement intacte. ; la participation de la France au règlement des pétroles iraniens, et vraisemblablement l’accord français sur l’avenir du Proche-Orient, en particulier de la Grande Syrie, la pression américaine à Madrid pour éviter une tension franco-espagnole ; l’abandon de tout soutien aux nationalistes d’Afrique du Nord ; de nouvelles garanties sur la défense de l’Europe qu’on fait prévoir à la Maison Blanche, enfin une collaboration plus étroite entre les gouvernements de Paris et de Washington sur la conduite de la guerre d’Indochine. Tous ces faits méritaient d’être énumérés.
Solidarité Économique
Le progrès est aussi sensible dans le domaine économique. Si l’élargissement du commerce libre est encore semé d’obstacles, on tend néanmoins vers une harmonisation des systèmes économiques du monde atlantique, facilitée par l’existence des difficultés analogues dans les grands pays et aussi par l’affaiblissement des tendances socialistes. Si une formule de coopération est acquise bientôt entre la France et l’Allemagne, si d’autre part, la Conférence de Genève ne fait pas surgir de problèmes nouveaux, on pourra conclure que les efforts de Moscou pour diviser le Monde occidental ont échoué.
La Conférence de Genève et l’Indochine
Le point le plus obscur, comme nous l’avons vu, reste les intentions des Russes et des Chinois quant au règlement de la guerre d’Indochine. De deux choses l’une : ou bien il ne s’agit que d’une manœuvre et il ne saurait être question de faire par avance des concessions dangereuses ou de donner des signes de faiblesse ; ou bien il s’agit d’une résolution arrêtée par les Sino-Soviétiques de suspendre les frais de la guerre et dans ce cas, la fermeté et l’intransigeance payeront. C’est bien dans ce sens que les gouvernements français et américain ont arrêté leur politique sur le modèle de l’attitude adoptée à Berlin et qui a donné à cet égard de bons résultats.
Nous avons montré ici qu’en dehors de toute considération d’ordre humain et psychologique, du soulagement moral qu’il nous apporterait, la fin du conflit indochinois, le slogan répandu dans une opinion mal informée selon lequel la paix en Extrême-Orient nous délivrerait d’un fardeau financier considérable, est absolument erroné.
D’une étude approfondie publiée dans une revue allemande spécialisée, il ressort au contraire que le coût du rapatriement et de l’entretien en France du corps expéditionnaire dépasserait de beaucoup les sommes que nous consacrons, en dehors de l’aide américaine, à la guerre d’Indochine. D’autre part, les dollars fournis par cette aide sont un élément majeur de nos ressources pour combler notre déficit commercial en devises fortes. La fin de cet apport nous mettrait en présence de difficultés présentement insurmontables, susceptibles de mettre en danger notre redressement financier au lieu, comme on le dit, de nous rendre notre indépendance. Ce qui ne veut pas dire que la paix ne serait pas la bienvenue, mais il ne faut pas lui attribuer des avantages politiques et financiers qu’elle ne saurait fournir.
Les Événements du Caire
Les événements tragi-comiques du Caire ont montré la fragilité de la dictature égyptienne qui nous était apparue dès le départ. L’Egypte est mal préparée à l’application de méthodes militaires dans la vie civile et religieuse. Si Naguib n’a pas tout à fait succombé, grâce à sa popularité personnelle, l’avenir de ce qui lui reste d’autorité paraît menacé. Il n’y a pas à cela que des causes internes. Les Américains avaient commis l’erreur de miser sur Naguib, avaient contribué à monter son prestige. Peu à peu, ils se sont ressaisis et aujourd’hui, l’Egypte paraît isolée du monde arabe qu’elle cherchait à entraîner dans le neutralisme. Et l’Inde, son dernier allié moral est bien loin ; isolée elle-même, il se pourrait qu’elle soit amenée à changer d’attitude, en fait sinon en paroles.
Le Coup d’État en Syrie
Les événements de Syrie qui ont coïncidé assez curieusement avec ceux d’Egypte ont encore enlevé une chance aux ambitions des militaires du Caire. La chute de Chichakli devrait normalement préparer la formation d’une grande Syrie qui engloberait sous la même autorité l’Irak, l’actuelle Syrie et la Transjordanie. Ce n’est un mystère pour personne que cette fusion correspond aux vues des Anglais auxquelles les Américains se sont ralliés.
Il est exact que la France était d’un avis opposé et tenait au maintien de l’indépendance Syrienne qui garantissait celle du Liban où nos intérêts demeurent importants. Mais depuis deux ans, les objections françaises ont dû perdre de leur valeur et, si l’on tient compte de l’actuelle tendance des dirigeants de Beyrouth, on peut se demander si les intérêts français ne seraient pas mieux assurés si la Grande Syrie se réalisait. Des accords ont dû être négociés en secret dans ce sens dont le public n’est pas informé.
Israël
Reste un autre isolé, Israël. Là aussi l’attitude américaine a, comme nous l’avons vu, changé complètement, l’expansion israélienne n’a plus l’appui de Washington et encore moins de Londres. L’Occident a besoin de la sympathie et de l’appui du monde arabe et la solidarité de celui-ci contre le monde atlantique est en train de se dissoudre. L’action violente de la Ligue arabe contre nos positions en Afrique du Nord, ne nous permet pas de le regretter, bien au contraire. Si comme il paraît, des concessions d’ordre économique nous ont été offertes pour nous associer aux efforts politiques des Anglo-Saxons, M. Bidault a eu raison de les accepter. Ce qui se serait fait en tout état de cause, l’aurait été sans nous, et peut-être contre nous.
L’Attentat des Nationalistes Portoricains
Cette évolution vers une solidarité atlantique plus étroite devrait être favorisée dans l’opinion américaine par le malheureux attentat perpétré par les nationalistes Portoricains contre la Chambre américaine des Représentants. On ne peut éviter ce rapprochement entre le terrorisme de Washington et celui de Casablanca et de Tunis. Ce sont les mêmes éléments qui luttent contre l’influence des grandes puissances dans les pays d’autres races. Rien ne les désarme, pas même l’octroi des libertés les plus complètes, comme ce fut le cas pour Porto-Rico. Ce triste événement comporte un enseignement qui, espérons-le, sera médité aux Etats-Unis.
CRITON