Criton – 1954-03-06 – Solidarité du Monde Atlantique

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Le Courrier d’Aix – 1954-03-06 – La Vie Internationale.

 

Solidarité du Monde Atlantique

 

Les conséquences sur le plan international de la Conférence de Berlin commencent à se faire sentir ; la solidarité du monde libre s’est renforcée au point qu’on peut prévoir, avec quelque optimisme peut-être, que les divergences anciennes seront en cours d’année à peu près effacées. Si l’on se rappelle la situation antérieure à la Conférence des Bermudes, on mesure le chemin parcouru dans ce sens.

 

Progrès de la Solidarité Atlantique

Les faits les plus saillants : d’abord le rapprochement anglo-américain sur la question Coréenne ; sur la défense du Pacifique ; l’atténuation des conflits d’intérêt des deux puissances dans les affaires Chinoises et Japonaises ; la fin du conflit d’influence et de stratégie en Méditerranée, et l’accord qui semble à peu près établi sur la défense du Proche-Orient ; les pétroles Iraniens ; la question Palestinienne ; l’attitude à l’égard de l’Egypte et du Bloc arabe en voie de dislocation. Enfin et surtout, la collaboration dans le domaine atomique que Londres tenait à cœur.

Anglais et Américains sont en outre tout-à-fait d’accord sur les questions européennes, en particulier l’Allemagne et sa participation à la défense commune à laquelle ils feront tout leur possible pour associer la France. Du côté Français d’ailleurs, des progrès plus réels que visibles sans doute ont été faits vers la ratification de la C.E.D. accompagnée de nouvelles garanties mais substantiellement intacte. ; la participation de la France au règlement des pétroles iraniens, et vraisemblablement l’accord français sur l’avenir du Proche-Orient, en particulier de la Grande Syrie, la pression américaine à Madrid pour éviter une tension franco-espagnole ; l’abandon de tout soutien aux nationalistes d’Afrique du Nord ; de nouvelles garanties sur la défense de l’Europe qu’on fait prévoir à la Maison Blanche, enfin une collaboration plus étroite entre les gouvernements de Paris et de Washington sur la conduite de la guerre d’Indochine. Tous ces faits méritaient d’être énumérés.

 

Solidarité Économique

Le progrès est aussi sensible dans le domaine économique. Si l’élargissement du commerce libre est encore semé d’obstacles, on tend néanmoins vers une harmonisation des systèmes économiques du monde atlantique, facilitée par l’existence des difficultés analogues dans les grands pays et aussi par l’affaiblissement des tendances socialistes. Si une formule de coopération est acquise bientôt entre la France et l’Allemagne, si d’autre part, la Conférence de Genève ne fait pas surgir de problèmes nouveaux, on pourra conclure que les efforts de Moscou pour diviser le Monde occidental ont échoué.

 

La Conférence de Genève et l’Indochine

Le point le plus obscur, comme nous l’avons vu, reste les intentions des Russes et des Chinois quant au règlement de la guerre d’Indochine. De deux choses l’une : ou bien il ne s’agit que d’une manœuvre et il ne saurait être question de faire par avance des concessions dangereuses ou de donner des signes de faiblesse ; ou bien il s’agit d’une résolution arrêtée par les Sino-Soviétiques de suspendre les frais de la guerre et dans ce cas, la fermeté et l’intransigeance payeront. C’est bien dans ce sens que les gouvernements français et américain ont arrêté leur politique sur le modèle de l’attitude adoptée à Berlin et qui a donné à cet égard de bons résultats.

Nous avons montré ici qu’en dehors de toute considération d’ordre humain et psychologique, du soulagement moral qu’il nous apporterait, la fin du conflit indochinois, le slogan répandu dans une opinion mal informée selon lequel la paix en Extrême-Orient nous délivrerait d’un fardeau financier considérable, est absolument erroné.

D’une étude approfondie publiée dans une revue allemande spécialisée, il ressort au contraire que le coût du rapatriement et de l’entretien en France du corps expéditionnaire dépasserait de beaucoup les sommes que nous consacrons, en dehors de l’aide américaine, à la guerre d’Indochine. D’autre part, les dollars fournis par cette aide sont un élément majeur de nos ressources pour combler notre déficit commercial en devises fortes. La fin de cet apport nous mettrait en présence de difficultés présentement insurmontables, susceptibles de mettre en danger notre redressement financier au lieu, comme on le dit, de nous rendre notre indépendance. Ce qui ne veut pas dire que la paix ne serait pas la bienvenue, mais il ne faut pas lui attribuer des avantages politiques et financiers qu’elle ne saurait fournir.

 

Les Événements du Caire

Les événements tragi-comiques du Caire ont montré la fragilité de la dictature égyptienne qui nous était apparue dès le départ. L’Egypte est mal préparée à l’application de méthodes militaires dans la vie civile et religieuse. Si Naguib n’a pas tout à fait succombé, grâce à sa popularité personnelle, l’avenir de ce qui lui reste d’autorité paraît menacé. Il n’y a pas à cela que des causes internes. Les Américains avaient commis l’erreur de miser sur Naguib, avaient contribué à monter son prestige. Peu à peu, ils se sont ressaisis et aujourd’hui, l’Egypte paraît isolée du monde arabe qu’elle cherchait à entraîner dans le neutralisme. Et l’Inde, son dernier allié moral est bien loin ; isolée elle-même, il se pourrait qu’elle soit amenée à  changer d’attitude, en fait sinon en paroles.

 

Le Coup d’État en Syrie

Les événements de Syrie qui ont coïncidé assez curieusement avec ceux d’Egypte ont encore enlevé une chance aux  ambitions des militaires du Caire. La chute de Chichakli devrait normalement préparer la formation d’une grande Syrie qui engloberait sous la même autorité l’Irak, l’actuelle Syrie et la Transjordanie. Ce n’est un mystère pour personne que cette fusion correspond aux vues des Anglais auxquelles les Américains se sont ralliés.

Il est exact que la France était d’un avis opposé et tenait au maintien de l’indépendance Syrienne qui garantissait celle du Liban où nos intérêts demeurent importants. Mais depuis deux ans, les objections françaises ont dû perdre de leur valeur et, si l’on tient compte de l’actuelle tendance des dirigeants de Beyrouth, on peut se demander si les intérêts français ne seraient pas mieux assurés si la Grande Syrie se réalisait. Des accords ont dû être négociés en secret dans ce sens dont le public n’est pas informé.

 

Israël

Reste un autre isolé, Israël. Là aussi l’attitude américaine a, comme nous l’avons vu, changé complètement, l’expansion israélienne n’a plus l’appui de Washington et encore moins de Londres. L’Occident a besoin de la sympathie et de l’appui du monde arabe et la solidarité de celui-ci contre le monde atlantique est en train de se dissoudre. L’action violente de la Ligue arabe contre nos positions en Afrique du Nord, ne nous permet pas de le regretter, bien au contraire. Si comme il paraît, des concessions d’ordre économique nous ont été offertes pour nous associer aux efforts politiques des Anglo-Saxons, M. Bidault a eu raison de les accepter. Ce qui se serait fait en tout état de cause, l’aurait été sans nous, et peut-être contre nous.

 

L’Attentat des Nationalistes Portoricains

Cette évolution vers une solidarité atlantique plus étroite devrait être favorisée dans l’opinion américaine par le malheureux attentat perpétré par les nationalistes Portoricains contre la Chambre américaine des Représentants. On ne peut éviter ce rapprochement entre le terrorisme de Washington et celui de Casablanca et de Tunis. Ce sont les mêmes éléments qui luttent contre l’influence des grandes puissances dans les pays d’autres races. Rien ne les désarme, pas même l’octroi des libertés les plus complètes, comme ce fut le cas pour Porto-Rico. Ce triste événement comporte un enseignement qui, espérons-le, sera médité aux Etats-Unis.

 

                                                                                            CRITON

 

 

 

Criton – 1954-02-27 – Enigmes de l’Asie

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Le Courrier d’Aix – 1954-02-27 – La Vie Internationale.

 

Enigmes de l’Asie

 

Le chancelier Adenauer a affirmé à Berlin : « Les Soviétiques ont montré à la Conférence que leur objectif était un règlement en Asie, et qu’une solution des problèmes européens ne les intéressait pas », affirmation à notre avis bien téméraire, car nul ne sait ce que sont au juste les intentions du Kremlin ; Churchill en a fait, depuis Mai dernier, l’expérience à ses dépens.

Les Sino-Soviétiques, en effet, recherchent une conférence sur l’Asie et ils n’ont eu aucune peine à en fixer la réunion. Il est possible qu’ils aient en vue une modification de l’actuel état de choses, mais cela n’est pas certain.

 

Les Chances d’un règlement en Corée

Voyons la situation de près. En Corée d’abord, les Sino-Coréens n’ont rien fait jusqu’ici pour faciliter la réunion d’une conférence qui était l’objectif des pourparlers de Pan Mun Jon. Quel serait au surplus un règlement possible de l’affaire coréenne ? Une réunification du pays est hors de question. Les Chinois tiennent la Corée du Nord, comme les Russes l’Allemagne orientale ; ils y ont placé leur gouvernement satellite ; ils réorganisent le pays au profit de leur économie, et consolident à la frontière fixée par l’armistice leur dispositif militaire. Entre la Corée de Syngman Rhee et celle de Kir II Sun, il n’y a pas de compromis possible : on n’y songe d’ailleurs, ni d’un côté, ni de l’autre.

Tout ce que l’on peut attendre de la Conférence de Genève est qu’elle prolonge pour une durée illimitée les accords d’armistice. Tout au plus peut-il s’y ajouter quelque accord d’ordre économique facilitant les échanges entre les deux portions du pays.

 

L’Indochine

Pour l’Indochine, la question est plus complexe. Il est des inconnues que personne en Occident ne peut percer.

Il se peut que les Russes, pour maintenir sur la Chine une pression politique et économique, veuille barrer à Mao Tsé Tung la route de l’Asie du Sud-Est dont la possession peut à elle seule rendre à la Chine communiste son indépendance. L’aide Russe au Viet-Minh a été jusqu’ici très limitée. Malgré les difficultés des communications, il fut un temps où les Soviets auraient été en mesure de fournir à Ho Chi Minh les moyens, sinon de rejeter le corps expéditionnaire français à la mer, du moins de réduire l’occupation française à quelques bases isolées. Ils ne l’ont pas fait.

Il se peut qu’aujourd’hui le Kremlin veuille liquider la guerre d’Indochine comme il l’a fait en Grèce parce qu’en face de l’aide croissante des Etats-Unis à la France, une victoire des Viets est impossible, même à longue échéance. En ce cas, Chinois et Russes sont-ils d’accord ? Nous l’ignorons.

 

Hypothèses

Mais il y a malheureusement d’autres hypothèses. D’abord la plus vraisemblable : les perspectives d’un cessez-le-feu en Indochine sont de nature à créer entre la France et les Vietnamiens d’une part, entre la France et les Etats-Unis de l’autre, des difficultés innombrables. De plus, des conférences prolongées peuvent retarder, ou remettre en question pour la France, la ratification des accords de Bonn et de Paris, cause de frictions sinon de tension entre la France et ses partenaires occidentaux. Et si, après des pourparlers inutiles comme à Berlin, la guerre en Indochine pendant quelques mois suspendue ou fort ralentie, se rallumait, on obtiendrait une crise encore plus grave dans l’opinion française et dans les rapports de celle-ci avec ses partenaires atlantiques. Une telle tactique correspondrait bien à la manière des Soviets. Elle serait en tous cas payante.

 

Ce que serait un Armistice en Indochine

Mais il y a autre chose à envisager, ce qu’on n’a pas fait jusqu’ici. Supposons que l’appel pour un cessez-le-feu du Pandit Nehru soit inspiré par Pékin et Moscou et rejoigne les interviews antérieures d’Ho Chi Minh. Supposons également qu’elles soient suivies d’effet, et qu’avant la Conférence de Genève un armistice de fait intervienne en Corée. Cette période de cessation des hostilités serait beaucoup plus avantageuse pour le Viet-Minh qui pourrait tranquillement refaire ses forces, recevoir du matériel, reconstituer ses dépôts de vivres, recruter de nouveaux soldats dans tout le territoire laissé sous son contrôle. Pendant ce temps, le corps expéditionnaire respectant la trêve, demeurerait inactif sur place sans que sa puissance augmente tandis que son moral se détendrait, ce qui le rendrait très vulnérable à une soudaine reprise des hostilités. Donc même si un cessez-le-feu intervenait, du fait même qu’il n’y a pas en Indochine comme en Corée de ligne de démarcation , on ne pourrait savoir avant longtemps si la trêve est un piège ou un prélude à la paix. En conséquence, affirmer que les Soviets veulent un règlement en Asie paraît absolument gratuit dans l’état présent. Il faudrait pour en avoir la preuve des garanties telles qu’on ne peut croire, après Pan Mun Jon, que les Sino-Russes sont disposés à les donner.

Pour que l’on puisse se fier à la solidité d’un armistice en Indochine, il faudrait avoir confiance, sans contrôle possible, en la bonne foi de nos adversaires ; ce qui serait le comble de la candeur. Si l’on regarde les faits en réaliste, un armistice en Indochine actuellement serait une imprudence grave, à moins de garanties et de gages formels de la part du Viet-Minh. Le gouvernement et le haut commandement  en sont probablement convaincus. Il faudrait que les politiciens irresponsables, qui font de leur pacifisme un argument démagogique en prennent conscience.

 

Si les Soviets voulaient un Règlement en Asie

Reste enfin une dernière hypothèse. Les Sino-Russes veulent peut-être effectivement la fin des hostilités en Indochine, parce que la guerre est coûteuse et difficile à entretenir et ne paie pas, et que Ho Chi Minh et ses hommes, installés à la faveur de la paix dans la vie politique si divisée du Vietnam et grâce à l’impopularité de Bao Daï, pourraient au bout d’un temps plus ou moins long, par infiltrations successives, réaliser un coup de force dans un Vietnam indépendant qui leur donnerait le pouvoir comme Grotewohl en Tchécoslovaquie. Perspective qui elle non plus n’est pas flatteuse pour nous comme pour le monde libre.

Quelle que soit de ces hypothèses celle qui correspond aux intentions de Moscou et de Pékin, elles comportent toutes de sérieux dangers. Il est nécessaire d’avoir cet examen présent à l’esprit pour ne pas entretenir d’illusions sur une détente en Asie comme certains en ont entretenu jusqu’à la Conférence de Berlin sur l’Europe.

 

Le Rôle des Maréchaux en U.R.S.S.

On a remarqué avec raison que la politique de Molotov à Berlin représentait les vues du grand État-Major soviétique. A de nombreux signes, on devine depuis la mort de Staline l’ascension des militaires qui se sont débarrassés de Beria. On vient d’apprendre que le maréchal Timochenko a reçu la direction du Parti en Russie blanche, que le maréchal Bagramian a été nommé membre du présidium de Lettonie, et le général Breschnew du Kazakhstan. Le maréchal Tchouikov participe à la direction des affaires civiles en Ukraine. Si l’on additionne les fonctions de Rokossowski en Pologne et celles des maréchaux Schukow et Koniev au présidium suprême de l’U.R.S.S., et que l’on ajoute à ces militaires de carrière les maréchaux politiciens Boulganine et Vorochilov, on constate que l’impérialisme révolutionnaire cède peu à peu à l’impérialisme militaire, ce qui est dans la logique de l’histoire. La cause de la paix y gagnera-t-elle ?

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1954-02-20 – Les Doctrines et les Faits

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Le Courrier d’Aix – 1954-02-20 – La Vie Internationale.

 

Les Doctrines et les Faits

 

Une certaine presse s’efforce de dissimuler l’échec de la Conférence de Berlin, et sans doute l’effort de dernière heure de Molotov aura pour effet de donner des arguments à ceux qui attendaient un changement des relations entre les deux mondes. Mais tout observateur de bonne foi ne peut que reconnaître que ces prévisions les plus pessimistes ont été dépassées ; la Conférence a eu du moins l’avantage de clarifier la situation. Dans l’état présent des forces antagonistes, il n’y a rien à attendre de pourparlers, quel qu’en soit l’objet.

Un seul problème était facile à résoudre qui n’impliquait à aucun des deux camps un renoncement majeur : celui de l’Autriche. C’est là que les Alliés attendaient l’U.R.S.S. Ils lui ont offert une signature du traité aux conditions mêmes qu’elle avait posées. Mis au pied du mur et un moment déconcerté, Molotov n’a pu trouver pour se dérober que des prétextes dérisoires. A moins d’un rebondissement in-extrémis, l’affaire comme les autres est remise au tiroir.

Sans doute, on nous dira que les portes ne sont pas fermées et l’on décidera de convoquer de nouvelles conférences pour discuter de la Corée, et plus tard de l’Indochine. N’en attendent quelque chose que ceux qui veulent suivre le jeu de Moscou pour remettre les projets d’organisation de l’Europe. Après la conclusion des pourparlers sur l’Asie, les réunions reportées à quelques mois n’ont pas d’autre objet.

 

Pourquoi Molotov est-il venu à Berlin ?

On peut se demander maintenant pourquoi Molotov a proposé lui-même la Conférence de Berlin. Nous pensions, comme la plupart des commentateurs, que s’il n’avait en vue aucune conclusion concrète, il se proposait de restituer à la diplomatie soviétique une certaine créance en donnant quelques gages de détail, de nature à rendre les relations plus faciles et à maintenir le contact avec le monde libre sur des bases normales. On s’était trompé. Molotov est venu à Berlin pour prouver que la puissance de l’U.R.S.S. n’avait été en rien ébranlée par la mort de Staline, que ni les objectifs, ni les moyens de la politique russe n’avaient subi de changement. L’offensive contre le monde occidental ne reculait pas d’un pas.

Il n’est peut-être pas très habile de la part de Molotov, qui s’est montré bien médiocre à Berlin, de décevoir un monde qui ne demandait qu’à espérer et à croire, surtout quand depuis quelques mois, les déclarations et les démarches du Kremlin semblaient avoir pour but de changer l’atmosphère. Hitler avait employé les mêmes moyens, faisant alterner les déclarations rassurantes avec les menaces. Il n’avait réussi par là qu’à cristalliser une coalition de crainte et de haine. Malgré l’effort de quelques irréductibles – et il y en avait encore après Munich qui ressemblaient assez à ceux d’aujourd’hui – l’opinion mondiale avait fait le point. Il en sera de même aujourd’hui.

 

Le Problème Indochinois

De même, l’offensive du Vietminh en Indochine qui avait pour objet d’intimider la France, tourne court parce que les Sino-Russes n’ont donné ou pu donner à Ho Chi Minh les moyens de mettre les forces françaises en difficulté. On favorisera une accalmie pour préparer les esprits à une conférence, et au moment où celle-ci sera près d’échouer, une nouvelle offensive viendra pour montrer qu’on a manqué l’occasion de traiter par des exigences excessives. La tactique est trop constante pour ne pas être répétée. Finalement, cela donnera l’occasion aux adversaires de l’actuelle politique française de faire retomber sur notre Ministre la responsabilité de l’échec comme on le fait déjà après Berlin.

Mais cela ne trompe que ceux qui le veulent. Le problème indochinois est au fond assez simple. Il n’y a que deux solutions : ou poursuivre la lutte avec les moyens de la gagner et il faudrait plus d’efforts et plus d’audace aussi bien à Paris qu’à Washington et moins de controverses politiques, mais une volonté sans appel par-dessus et au besoin contre les manœuvres partisanes ; ou bien un repli sur un petit nombre de bases maritimes faciles à contrôler et à défendre en abandonnant le reste au communisme. Toute négociation est par avance sans objet ni espoir et une retraite pure et simple serait une capitulation aux conséquences incalculables qui livrerait au massacre toute l’élite indochinoise et l’Union française à la désintégration. Il faut peser clairement le choix, tant à Paris qu’à Washington.

 

Les Remèdes à la Récession Économique

Plus intéressant, et peut-être plus important que toutes les fausses négociations, est aujourd’hui la lutte contre la crise économique qui, avec des modalités différentes, affecte aussi bien la France que les Etats-Unis.

Il n’y a pas encore en Amérique de crise proprement dite, mais un ralentissement de la progression et un tassement de la conjoncture assez analogue à ceux de 1949. Dans l’état présent du monde, c’est déjà trop. Le président Eisenhower a proposé un programme pour relancer l’économie ; programme qui, quoiqu’il s’en défende, ressemble en tenant compte des changements intervenus dans les données au New Deal de Roosevelt.

Il ne sert à rien de dire que l’Etat n’a pas à se substituer aux individus pour leur assurer emploi et sécurité ; que son rôle n’est que de créer une ambiance propice pour faciliter l’effort des particuliers envers le progrès économique. Les assurances chômage ou maladie, les crédits à la construction, les avances aux collectivités pour des œuvres d’intérêt public, un programme de logements à bon marché et de grands travaux sont des mesures d’ordre social qui n’ont pas besoin d’étiquette : l’idéologie n’a rien à voir à cela. La structure sociale d’une époque impose à tous les gouvernements des mesures analogues, les doctrines dussent-elles en pâtir.

 

Stimuler l’Investissement ou la Consommation

Une controverse s’est élevée aux Etats-Unis sur la préférence à donner à l’un des deux moyens propres à éviter la crise ; le choix entre l’« Investment stimulus » et le « Consumption stimulus ». Faut-il favoriser les investissements ou accroître le pouvoir d’achat des consommateurs les plus mal pourvus ?

En France, le plan Faure-Louvel combine simultanément les deux méthodes. Augmentation des salaires les plus bas et diminution de l’impôt sur les revenus modestes d’un côté, crédit aux sociétés qui veulent rénover leur outillage, détaxations diverses pour favoriser les fusions d’entreprises, crédits à la construction, remises de charges aux exportations, etc., d’autre part.

Aux Etats-Unis, certains Démocrates new-dealistes demandent qu’on porte de 600 à 700 dollars l’abattement à la base de l’impôt personnel, ce qui revient à augmenter le pouvoir d’achat des classes modestes, tandis que les Républicains de l’ « old guard » ne veulent entendre parler que de diminutions d’impôts qui grèvent les entreprises et des taxes sur les dividendes pour inciter les sociétés à investir et les particuliers à leur apporter leur concours sous forme d’épargne et d’achat d’actions, ce qui a pour résultat de créer de l’emploi, de résorber par là le chômage, et d’augmenter de proche en proche la production, le résultat final étant d’augmenter le pouvoir d’achat et le revenu national.

Il ressort d’ailleurs de la controverse entre le sénateur démocrate Fulbright et le représentant républicain Martin, qu’il n’y a pas réellement opposition entre les deux méthodes, mais qu’il s’agit de déterminer laquelle des deux doit être la première mise en œuvre. Si la récession, comme c’est le cas, est de faible amplitude, il faut d’abord stimuler l’investissement. Si cela ne suffit pas et que la crise s’aggrave, on stimulera la consommation et si besoin est, on aura recours à l’inflation jusqu’ici honnie ; les Républicains eux-mêmes qui avaient fait de la lutte contre l’inflation leur plate-forme électorale envisagent maintenant un déficit budgétaire de 10 milliards de dollars, si besoin est.

La peur de l’électeur est le commencement de la sagesse … ou de l’imprudence, et l’on votera en novembre. Comme les slogans de la politique apparaissent dérisoires quand il s’agit de sauver l’économie, les capitalistes intraitables font du socialisme et les socialistes soutiennent ceux qu’on appelait les trusts … parce qu’à une difficulté pressante, il n’y a pas plusieurs solutions.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1954-02-13 – La Paix Soviétique

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Le Courrier d’Aix – 1954-02-13 – La Vie Internationale.

 

La Paix Soviétique

 

Ce qui frappe l’esprit après lecture des plans Molotov de « sécurité mutuelle » et de neutralisation de l’Allemagne, c’est que contrairement à l’attente des Occidentaux, le ministre russe n’a pas cherché à briser leur union. Bien au contraire, ces plans qu’on pourrait appeler la charte de l’impérialisme soviétique, ne peuvent que rendre cette union plus étroite. Les neutralistes de tous les pays ont pleinement raison de s’affliger. Non seulement le vieux bolchévisme ne veut rien céder, mais il trace par avance les moyens qu’il souhaiterait mettre en œuvre pour pousser le rideau de fer de l’Elbe aux bords de l’Atlantique. On voit par là combien les Russes se soucient peu de la C.E.D. Ils voudraient qu’on la ratifiât ici, qu’ils ne s’y prendraient pas autrement.

 

Le Plan Molotov

Ce qui est curieux dans le plan Molotov de « sécurité mutuelle », c’est qu’il rappelle en d’autres termes le plan similaire proposé par Hitler au moment de l’affaire des Sudètes : l’Europe aux Européens ce qui veut dire, pourvu que les non-européens se rembarquent, les problèmes européens seront faciles à régler ; le plus fort sur le Continent aura tôt fait de mettre les autres au pas. Ce qui faillit arriver.

A l’heure où nous écrivons, les Quatre à Berlin n’ont pas encore abordé le problème autrichien, mais un article de la « Pravda » qui accuse par avance le Gouvernement de Vienne de mettre par ses manœuvres, obstacle à un accord, fait assez mal augurer des pourparlers. Tout se passe, depuis le début de la seconde semaine, comme si Molotov voulait pousser à la rupture en organisant par avance la propagande pour en rendre responsables les Américains.

 

La Conférence et la Guerre d’Indochine

Par ailleurs, on voit que les communistes ont fait coïncider avec la Conférence de Berlin une offensive générale du Viet-Minh sur tous les fronts d’Indochine. L’inquiétude qu’elle soulève est peut-être plus vive à Washington qu’à Paris. Tout se passe comme si le Bloc sino-soviétique voulait contraindre les Etats-Unis à intervenir dans la péninsule du Sud-Est asiatique et leur faire recommencer l’épreuve de Corée. Les dénégations du président Eisenhower, ne font en réalité que trahir l’inquiétude du Président des Etats-Unis en présence d’une telle éventualité. Comme il est peu probable qu’avec les moyens actuels, même augmentés de nouvelles fournitures américaines, le corps expéditionnaire soit en mesure de terminer victorieusement la guerre, les Etats-Unis voient se préciser le dilemme ; ou bien intervenir eux-mêmes avec des troupes, ou donner aux Français les armes qu’on espère décisives, c’est-à-dire les armes atomiques avec toutes les conséquences morales que cela implique.

 

En Quoi le Plan Molotov diffère des Prévisions ?

Nous parlions au début de Janvier de la problématique de Berlin, avant la Conférence, et nous donnions l’esquisse d’un plan soviétique destiné à tenter la France pour la séparer de ses Alliés atlantiques :

« Accepter une neutralisation de l’Allemagne réunifiée, garantir la permanence de la frontière Oder-Neisse qui consacre la mutilation de l’Allemagne, ne laisser à celle-ci qu’une police sans moyens militaires sérieux ; souscrire à une évacuation générale de l’Allemagne par les quatre occupants, et enfin de demander aux Américains de renoncer à toutes leurs bases en territoire français. »

En compensation, ajoutions-nous, en substance, la France recevrait l’offre d’un armistice en Indochine, des commandes russes pour compenser la perte des commandes offshore et un pacte de sécurité destiné à la rassurer ou plutôt à l’endormir. C’était, en effet, ce que  logiquement les Russes auraient dû faire pour rompre l’unité des Trois à Berlin à empêcher la ratification de la C.E.D., leur cauchemar, disait-on. Or il est manifeste que le plan Molotov, s’il contient certaines des conditions prévues, ne présente rien en échange pour les rendre tentantes ou même acceptables.

Il n’est même plus question d’une réunification de l’Allemagne, ni d’élections libres, conditions indispensables pour que l’on puisse faire accepter, tant aux Allemands qu’aux Français, l’idée d’une neutralisation. L’armistice en Indochine n’est qu’un vœu sans substance, jusqu’ici du moins ; le plan de sécurité mutuelle n’est que la sécurité pour les Russes de dominer peu à peu l’Europe occidentale. M. Bidault n’aura pas grand peine à s’entendre avec Eden et Dulles pour rejeter un tel plan.

 

Conséquences

Que faut-il conclure ? On peut en un sens se réjouir de ce que l’unité de l’Occident n’ait pas été mise à l’épreuve. Si les Russes l’avaient voulu, le moment était terriblement propice pour jeter à bas l’édifice si laborieusement édifié de la collaboration des démocraties et cependant, l’échec probable de la Conférence de Berlin, s’il confirme nos vues constantes, ne nous rassure nullement. Le communisme se sent aujourd’hui assez fort pour ne pas couvrir d’un masque ses ambitions de domination universelle. Le monopole atomique des Etats-Unis n’existe plus, et même si les Soviets sont encore loin de la mise au point technique nécessaire à l’emploi généralisé des armes nucléaires, il est certain maintenant qu’une guerre atomique ne serait plus à sens unique. Les entreprises sino-soviétiques sont protégées par une telle perspective, car ils sont sûrs que les Américains ne pourront déclencher délibérément un conflit de cette nature. Ils n’ont plus dès lors à ménager la France, ou à s’assurer des appuis dans le camp adverse.

Le danger à l’heure présente n’est pas en Europe où le statu-quo est pratiquement assuré, mais en Asie, où la position des Occidentaux est, et demeurera, difficile. Nous craignons qu’en se résignant à l’armistice en Corée, les Américains n’aient commis la même erreur qu’Eden en mars 1936 en refusant de soutenir la France pour empêcher Hitler de réoccuper militairement la Rhénanie. C’est à ce moment-là que la Deuxième Guerre Mondiale a pris naissance. Pourvu que la troisième n’ait pas germé à Pan Mun Jon !

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-02-06 – Pronostic Réservé

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Le Courrier d’Aix – 1954-02-06 – La Vie Internationale.

 

Pronostic Réservé

 

Pronostic réservé, disent les docteurs au chevet de la Conférence de Berlin. La première semaine favorisait l’optimisme ; le discours de Molotov, au seuil de la seconde, a consterné ceux qui croyaient résolument à une entente franco-russe, facilitée par des propositions sensationnelles du diplomate soviétique. Et l’ineffable Madame Tabouis, dans « L’Information », qui réussit cet exploit de voir ses prophéties toujours démenties par l’événement, ne cache pas cette fois sa déception. En fait, cette Conférence de Berlin a eu jusqu’ici le mérite sur les précédentes d’être intéressante à suivre. Echanges d’arguments adroits et spectaculaires, rapidité dans les changements de thèmes et discussions ; une atmosphère de colloques vivants. Molotov, l’homme le plus ennuyeux du monde, a été relativement bref. On appréhendait un nouveau « Palais Rose ». Jusqu’ici l’ambiance est tout autre. Ce qui ne veut pas dire qu’il y ait au fond, quelque chose de changé.

 

Les Soviets craignent-ils la C.E.D. ?

Tous les commentateurs, sans exception, aussi bien européens qu’américains tiennent pour acquis que les Soviets ne sont venus à Berlin que pour empêcher la ratification de la C.E.D. et le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest qui serait leur cauchemar. Rien à notre avis n’est moins sûr. Sans doute, Molotov a saisi dans la campagne de propagande contre le Communauté Européenne de Défense une magnifique occasion de diviser les Alliés occidentaux, de détacher peut-être la France du Bloc Atlantique et de rejeter les Anglo-Saxons vers la stratégie périphérique qui séduit l’isolationnisme américain encore vivant et l’insularisme des Britanniques impériaux ; de faire jouer en outre aux communistes français le rôle de patriotes en rallumant les sentiments anti-allemands et peut-être de rendre possible leur retour dans la politique française. Mais tout cela est tactique et propagande.

 

Nos Arguments

Nous avons exposé dans notre article du 21 novembre dernier qu’il était raisonnable de penser que la C.E.D. présente pour les Soviets beaucoup d’avantages et qu’il se peut que, tout en la combattant en paroles, ils la verraient se constituer sinon avec plaisir, du moins sans inquiétude.

En effet, disions-nous, une armée européenne intégrée enlève aux Allemands tout espoir de reconquérir leurs provinces perdues par la force. Les Occidentaux ne se feront pas tuer pour Breslau ou Koenigsberg. Si au contraire comme Molotov fait mine de le proposer, une armée nationale, même limitée, se constituait dans une Allemagne réunifiée, elle serait capable de profiter d’une période de trouble dans l’empire soviétique pour franchir les frontières qu’on lui aurait assignées. De plus, les Soviets comptent, non sans raison, sur les frictions que l’établissement d’une armée intégrée fera naître entre les nouveaux fédérés, surtout si l’Allemagne tendait à prendre dans l’Europe nouvelle une place prépondérante. Enfin, la Communauté de Défense consacrerait pour un temps indéterminé la division de l’Allemagne, ce qui permettra aux Soviets de conserver sous leur coupe la République orientale avec son gouvernement fantoche. La politique suivie par Moscou depuis les émeutes du 17 juin, le rôle important assigné ces jours-ci aux représentants de Pankow en marge des pourparlers de Berlin, montrent assez clairement que les Russes ne sont pas près de renoncer à leur satellite. L’objectif soviétique à la conférence est simplement de rejeter sur les Alliés la responsabilité du statu-quo.

 

La Tactique de Molotov

La tactique de Molotov a une double orientation. D’abord une action de retardement. En proposant une série de conférences futures, une Conférence à Cinq en Juin avec la Chine communiste pour atténuer la tension internationale et faire miroiter l’espoir d’un armistice en Indochine ; puis une autre pour discuter du désarmement vers Octobre, il veut donner aux Français des prétextes pour retarder la ratification des Accords de Bonn et de Paris ; mettre le gouvernement américain dans l’embarras et amener le Congrès des Etats-Unis à couper les crédits dont la France ne peut se passer. Secundo, en proposant un plan de réunification de l’Allemagne, il cherche à diviser les Allemands et à nuire au prestige d’Adenauer en renforçant les arguments des adversaires de l’intégration européenne qui sont les socialistes d’un côté et les pangermanistes de tout acabit de l’autre.

 

Peu de Succès de Molotov

Il faut dire que jusqu’ici les discours du Ministre russe n’ont pas eu grand effet. Tout cela était prévu et les trois porte-paroles occidentaux ont montré une solidarité sans fissure. Le scénario de leurs interventions, de même d’ailleurs que les arguments de Molotov, étaient si bien réglés qu’un auditoire ignorant pourrait aisément croire que les Quatre avaient répété leur mise en scène avant de paraître.

Ce concours oratoire n’apporte rien de neuf, et l’on voit trop bien les ficelles pour admettre une quelconque sincérité dans les débats. Si Molotov voulait changer la face des choses, il lui faudrait avancer de toutes autres propositions. Mais en faisant intervenir Grotewohl et Ulbricht, il s’est en quelque sorte lié par avance les mains. Le moment vraiment intéressant viendra quand s’ouvrira la discussion sur l’Autriche. Si, comme nous le pensons, les Russes ne veulent pas que la Conférence se termine par un échec total afin de laisser ouverte la possibilité d’en réunir d’autres, c’est sur ce chapitre qu’ils peuvent sans grand risque faire faire aux relations entre les deux mondes un petit pas en avant.

 

L’Insoluble Problème Allemand

Si on approfondit le problème allemand, on voit d’ailleurs qu’il est insoluble, même si Molotov accédait aux propositions des Alliés, c’est-à-dire acceptait le Plan Eden dans ses grandes lignes. En effet, supposons que les élections libres aient lieu dans toute l’Allemagne ; qu’un gouvernement pan-allemand antisoviétique s’installe, les Alliés devraient alors consentir à l’évacuation  du territoire réunifié, ce qui veut dire au départ des troupes américaines et anglaises du Continent. Si même alors cette Allemagne libre s’intégrait dans la Communauté Européenne avec des forces limitées et contrôlées, qu’est-ce que cela représenterait pour la défense de l’Europe occidentale ? Ni plus ni moins qu’une proie pour les Soviets à plus ou moins longue échéance. A moins bien entendu d’envisager, comme nous le faisions tout à l’heure, une dislocation interne du monde soviétique ; hypothèse hors de question dans l’avenir prévisible.

On sait par expérience ce que valent les forces britanniques sur le Continent quand elles y sont débarquées à l’improviste. Nous voulons bien croire que l’armée française existe, mais ses moyens ne seraient-ils pas paralysés de l’intérieur ? Des autres Alliés européens, mieux vaut n’en rien dire. A moins de ressusciter Hitler et sa Wehrmacht, ce à quoi tout le monde s’oppose avec raison, la défense continentale est un mythe, qu’on le veuille ou non. La seule garantie du maintien de la paix est la présence sur le continent européen d’une force américaine, même symbolique. Tout le monde le sait, y compris les Russes. Ils comptent sur la lassitude, les querelles politiques, les crises économiques pour changer à leur avantage une situation qui ne leur est pas présentement défavorable. Ils ne sont pas pressés.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-01-30 – Feux Croisés

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Le Courrier d’Aix – 1954-01-30 – La Vie Internationale.

 

Feux Croisés

 

Il serait prématuré de donner une impression sur le déroulement de la Conférence de Berlin. Le point de départ des positions adverses était connu : il a été réaffirmé, ce qui est normal. En cédant dès l’abord sur les questions de prestige et de procédure, puis sur l’ordre du jour, les Occidentaux ont voulu éviter les délais inutiles avant d’aborder les chapitres majeurs. Les Américains veulent faire vite. Les Russes évidemment sont moins pressés. Cependant, si l’on se met d’accord en théorie sur le premier point de Molotov, c’est-à-dire sur la convocation d’une Conférence à Cinq avec Pékin pour Mai ou Juin, ce sera sous réserve du succès de la présente réunion, et l’on devra bien attaquer sans plus de retard le problème allemand.

 

Tactique des Trois

Les trois Ministres occidentaux qui s’étaient réunis avant l’arrivée de Molotov ont certainement préparé avec soin la ligne commune à suivre, et réparti exactement les tâches. En donnant au représentant de la France le rôle prééminent de porte-parole de l’Occident, ils ont voulu assurer les arrières de M. Bidault menacé d’un désaveu de ses collègues au Gouvernement et au Parlement au cas où sa position ne paraîtrait pas suffisamment importante ou assez indépendante en cas probable de difficultés. Engagé le premier, il lui reste en même temps la possibilité de jouer l’arbitre au moment critique. Ce qui corrige l’impression laissée à la Conférence des Bermudes d’un rôle secondaire laissé à la France. Cela ne manque pas d’habileté.

 

Les Cartes de Molotov

Molotov de son côté a joué la carte des commandes commerciales et industrielles qui intéressent la France et l’Angleterre : navires en Angleterre, produits métallurgiques et alimentaires en France ; les négociations à ce sujet sont assez avancées pour que les résultats puissent être évalués, mais l’accord final n’est pas conclu.

L’autre aspect du jeu russe est d’aborder en privé avec la France le problème indochinois et l’avancer suffisamment pour laisser l’espoir d’un accord final en Juin avec les Chinois, ce qui permettrait de retarder la ratification de la Communauté de Défense Européenne au-delà du terme qui pourrait être Mai à l’extrême rigueur, sans que les décisions du Sénat américain jouent définitivement contre nous.

Tous ces plans étaient prévus, et M. Bidault n’a pas déclaré sans motif qu’il ne se laisserait pas engager dans un marchandage. Comprenons : Indochine contre C.E.D. Il ne faut pas se dissimuler cependant que la tâche de notre Ministre est extrêmement difficile. Il est à la merci d’une manœuvre habile de Molotov ou d’une maladresse de Dulles. Celui-ci, en effet, aurait tort de donner le sentiment d’un accord trop complet avec notre représentant, car cet accord qui est sans doute réel n’impressionnera pas Molotov mais peut desservir Bidault auprès de ses véritables adversaires qui sont à Paris. Il viendra un moment où il faudra au contraire jouer le désaccord, afin de laisser au Ministre français l’apparence d’avoir imposé son point de vue.

 

Les Manifestations en Espagne

Y a-t-il un rapport entre la Conférence de Berlin et les manifestations de Franco au sujet du Maroc et de Gibraltar ? A-t-on voulu rappeler à l’opinion que les conseils de Washington peuvent jouer à Madrid si de véritables difficultés s’élevaient entre l’Espagne d’un côté, et la France et l’Angleterre de l’autre ? Franco, comme tout bon dictateur, a besoin d’entretenir les passions nationalistes. Mais qu’ils prenne garde. En déchaînant les manifestations d’étudiants, il a peut-être donné, à ses ennemis qui sont nombreux, l’occasion de provoquer des troubles. On conspue l’Angleterre, mais on vise le ministre et le chef de la phalange de la police.

 

La Question Marocaine

Les difficultés que l’Espagne nous a créées au Maroc ne datent pas d’hier. Elles n’ont cessé momentanément que lorsque les Espagnols ont été eux-mêmes en difficulté dans leur zone. Peu s’en fallut que sans notre action, ils ne fussent jadis jeté à la mer par Abdelkrim ; le calme revenu, les embûches et les coups d’épingles ont repris et les généraux de Franco ne font que répéter ce que tramaient ceux de Primo de Rivera. Sans doute, nous avons eu moralement tort en Août dernier de ne pas consulter l’Espagne, comme les traités de 1912 nous en faisaient l’obligation quand il s’est agi de déposséder le Sultan Mohammed ben Youssef. Matériellement, ç’eût été manquer l’affaire, car Franco aurait refusé de déposer le Sultan. Il a donc fallu recourir à un subterfuge juridique pour faire porter la responsabilité de la déposition sur les Marocains eux-mêmes. Les Espagnols en ont été froissés ; leur amour-propre est vif ; la tentative de revanche était inévitable. On a pensé que Franco est au fond la prudence même et qu’il ne s’engagerait pas dans une aventure où tous les risques ne seraient pas couverts. La diplomatie française a les moyens d’éviter que les choses ne prennent les proportions d’un conflit. Quant à régler le fond du problème, il n’y faut pas songer. Il y a comme cela des pommes de discorde solidement fixées à l’arbre. Trieste aujourd’hui, autrefois Dantzig, etc.

 

Les Mouvements Politiques en Moyen-Orient

La lutte politique qui a son centre au Caire est fort intéressante à suivre. Naguib, toujours menaçant, harcèle les Britanniques à Suez mais il est plus préoccupé encore de la manœuvre américaine qui vise à le couper du Bloc arabe. La politique au Moyen-Orient est en pleine rumeur. Le Président de la République turque, Bayar, est à Washington. Les Américains travaillent à un pacte militaire défensif entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et le Pakistan ; on sait que le Ministre de ce dernier pays a fait récemment visite à Washington. Zahedi, le premier d’Iran, cherche l’appui des Etats-Unis. Il vient de renouer avec l’Angleterre les relations diplomatiques interrompues par Mossadegh et se meut avec prudence avec le bloc dont nous parlons.

L’Arabie Séoudite suivra-t-elle le mouvement ? Les subtilités de la politique arabe sont trop obscures pour qu’on l’affirme. Il n’en reste pas moins que Naguib ne peut plus compter à coup sûr que sur l’Inde pour soutenir sa position neutraliste, Nehru, en effet, est de plus en plus irrité des manœuvres de Washington.

Obligés de choisir leurs partisans, les Américains le laissent protester. Ils comptent sans doute sur ses difficultés intérieures pour l’amener à la sagesse. Mais les Anglais de leur côté veillent. Bien qu’ils ne soient nullement opposés à la formation d’un rempart stratégique contre l’U.R.S.S. en Moyen-Orient, ils guettent la chance de reprendre aux Indes un peu de la place perdue. Ce qui d’ailleurs ne ferait tort à personne.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-01-23 – Veillée d’Armes

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Le Courrier d’Aix – 1954-01-23 – La Vie Internationale.

 

Veillée d’Armes

 

Une sorte de trêve diplomatique s’est établie avant l’ouverture de la Conférence de Berlin. Les commentaires oscillent entre deux pronostics : un nouveau « Palais Rose » qui ne serait qu’un duel de propagande qui laisserait les grands problèmes en l’état, ou bien la première discussion sérieuse depuis Postdam qui, sans donner de résultats décisifs, préparerait de nouveaux contacts. Quant à la discussion elle-même, elle aurait pour but d’empêcher l’une des parties de faire endosser à l’autre la responsabilité d’un échec. Ce qui nous semble le plus probable, c’est que la Conférence, sans aboutir à des conclusions, ne laissera pas une impression tout à fait négative. Russes et Américains s’accorderaient volontiers pour que le contact repris se prolonge de façon que, les événements venant à modifier les données, un nouvel examen demeure constamment possible.

 

Une Politique de Rechange à la C.E.D. est-elle possible ?

La discussion : Existe-t-il une solution de rechange à la Communauté Européenne de Défense ? reprend M. Duverger dans « Le Monde » qui se fait l’avocat de la neutralisation d’une Allemagne réunifiée qui pourrait s’intégrer à la Communauté occidentale en restant pratiquement désarmée. L’avantage de cette solution serait de garantir la sécurité soviétique et de dissiper les craintes d’une renaissance du militarisme allemand, solution évidemment séduisante mais qui, comme le reconnaît M. Duverger, représente peut-être un idéal lointain que les faits actuels contredisent.

Les Russes en effet, accepteraient-ils ? Sont-ils prêts à abandonner leur zone et, par là même, à la retourner à l’Occident ? M. Duverger oublie aussi qu’une Allemagne ainsi neutralisée, et augmentée de la zone Est, délibérée à la fois des frais d’occupation et des charges du réarmement verrait son potentiel économique, qui déjà effraie ses voisins et concurrents, prendre un tel essor que les marchés extérieurs tourneraient l’un après l’autre dans son orbite. Il serait en effet, difficile d’imposer aux Allemands une contribution à une défense dont ils seraient exclus. D’autre part, une telle neutralisation impliquerait pour les Allemands une renonciation définitive aux territoires d’au-delà l’Oder-Neisse et par conséquent, consacrerait l’occupation à une telle renonciation. Il n’est pas impossible toutefois que les Etats-Unis, pour éprouver les intentions soviétiques, proposent l’abandon ou tout au moins la révision de la C.E.D. si les Russes, à ce prix, admettaient de leur côté des élections libres en Allemagne orientale et la réunification du pays sous un gouvernement indépendant.

En tout état de cause, même si la Conférence échoue plus ou moins, l’actuelle formule de la C.E.D. sera révisée sans doute par la voie de nouveaux protocoles additionnels, de façon à la rendre acceptable pour les Français et en même temps afin de laisser aux Russes la possibilité de revenir un jour sur leur attitude.

 

Un Traité Autrichien ?

Un autre point qui éveille la curiosité, c’est la signature du traité autrichien pour laquelle les Soviets se disent prêts. Ce serait un pas en avant d’importance. L’Autriche serait alors un état neutre tampon entre les deux Blocs et on pourrait y voir le prélude à une solution semblable pour l’Allemagne.

 

Et Trieste ?

Mais les Soviets n’avaient-ils pas récemment lié la conclusion du traité autrichien à la solution du problème de Trieste ? Ils semblaient favoriser alors la constitution du territoire libre en un petit état neutre gouverné par une Commission Internationale. Il est curieux que la question de Trieste qui était récemment la plus brûlante des controverses actuelles soit brusquement tombée dans le plus complet silence.

Où en est en particulier la décision anglo-américaine de remettre la zone A et le port à l’Administration italienne ? Où en sont les projets de conférence à Cinq ? Il y a, il est vrai, la crise politique italienne qui est sérieuse et la crise yougoslave qui, si elle l’est moins, détourne l’attention du pays des questions extérieures.

 

Tito a-t-il conclu avec Moscou ?

Cependant, il doit y avoir autre chose. Certaines révélations qui ne sont pas confirmées feraient croire que Tito aurait conclu récemment des accords secrets avec les Soviets. De ces accords, la question de Trieste ne serait évidemment pas exclue et peut-être serait-elle évoquée à la Conférence de Berlin ? Il est de fait que les puissances occidentales se taisent. La confiance en Tito serait-elle ébranlée ?

 

Les Grèves en Angleterre

La question sociale devient critique en Angleterre. Le Gouvernement conservateur, en libérant les contrôles, en mettant à la disposition des consommateurs les marchandises jusqu’ici rationnées, a réveillé des désirs légitimes qui ne peuvent être satisfaits que par une hausse des salaires. Or, la consommation intérieure en Angleterre absorbe déjà 65 pour cent de la production n’en laissant que 35 à l’exportation ; une hausse de 15% réclamée par les syndicats ruinerait cette exportation déjà en baisse régulière depuis plusieurs mois. En dépit de l’optimisme de M. Butler, l’équilibre économique de l’Angleterre reste précaire. Menacée d’une part par une hausse des prix de revient industriels et par une récession éventuelle de la conjoncture américaine, on a calculé à Londres qu’une baisse de 5% de la production américaine couperait 25 pour cent des exportations du Commonwealth en dollars. Cependant, malgré la pression syndicale, il semble que les dirigeants des Trade-Unions, conscients de la menace de chômage qu’entraînerait une baisse profonde des exportations, feront preuve de sagesse. C’est d’une considération semblable qu’on devrait s’inspirer également chez nous où le problème quoique moins aigu, demeure semblable.

 

L’Action contre la Crise aux U.S.A.

Aux Etats-Unis, par ailleurs, le gouvernement Eisenhower multiplie les efforts pour relancer l’expansion économique américaine. Il bénéficie de l’appui puissant des financiers et des grandes entreprises. L’action est surtout psychologique. Croire à la crise c’est l’engendrer, dit-on ; aussi, la grande affaire d’automobiles, la plus importante des entreprises du monde entier, la General Motors, lance-t-elle un programme d’investissements de deux milliards de dollars. C’est la foi qui sauve et l’exemple est, à la manière américaine, de taille. Est-ce un défi aux lois naturelles ou une action déterminante pour les maîtriser ? Nous le saurons dans quelques mois.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1954-01-16 – Faillite du Collectivisme

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Le Courrier d’Aix – 1954-01-16 – La Vie Internationale.

 

Faillite du Collectivisme

 

Décidément, cela devient séreux : la Comédie Française va jouer à Moscou et les Ballets Russes se produiront à Paris. Il est question que le beurre du Wisconsin, fief de McCarthy, soit vendu aux Soviétiques ; les commandes industrielles des pays d’au-delà du rideau de fer affluent à Paris, sans doute pour suppléer éventuellement aux commandes « off-shore ». La Conférence de Berlin finira peut-être par trouver un local à la convenance commune, et peut-être reparlera-t-on de la Corée à Pan Mun Jon ; le baromètre est à la détente !

 

Les Transformations de la Structure Soviétique

Les signes se multiplient d’un changement assez général dans l’ordre intérieur soviétique. Les indices en étaient, comme nous l’avons vu, perceptibles dès la mort de Staline. Une nouvelle société qui vivait sous la terreur despotique du vieux Maître aspire à la sécurité, au mieux vivre, et exige de ses nouveaux dirigeants un ordre plus humain. Elle demande aussi de pouvoir sortir de cette prison de fer et de participer à la vie internationale. Il y a plus : la structure sociale imposée par le bolchévisme n’est pas viable. L’extrême pénurie des biens de consommation, l’impossibilité d’organiser de façon satisfaisante les commodités de la vie font prévoir des transformations plus profondes.

 

La Société Moderne exclut le Collectivisme

La Société moderne en effet, est incompatible avec le collectivisme. C’est une idée qui se fait jour et qui fait son chemin. C’est peut-être le fait le plus important qui se dégagera pour les historiens de cette année 1953, par ailleurs assez terne. Le rouage essentiel d’une économie moderne n’est pas comme on pourrait le croire, la grande industrie avec sa production de masse et de série, ses combinats et ses exploitations agricoles géantes. Dans les pays les plus industrialisés, la part de la grande entreprise dans la production globale n’a cessé de décroître. Cela semble paradoxal au profane, et c’est pourtant ce qui ressort des statistiques. La machine, en effet, une fois transmise à l’usager est chose vivante, qu’il faut soigner, réparer souvent, adapter à sa tâche. La civilisation industrielle repose alors sur l’artisanat et la petite entreprise qui rendent utilisable ce que la grande a construit. Elle exige aussi qu’entre le producteur et l’usager s’interposent tous ceux qui s’informent des besoins, les transmettent au producteur pour servir l’intérêt commun. Il faut ainsi que s’établisse une concurrence qui assure une grande variété de produits pour des besoins qui varient de plus en plus. Il faut enfin que le profit et l’intérêt stimulent les uns et les autres.

En agriculture en particulier, il est montré que c’est l’entreprise familiale de dimension moyenne qui assure les meilleurs rendements, et la petite entreprise industrielle qui pour tous les produits finis qui ne sont pas ceux de base assure la meilleure productivité.

Le système soviétique exclut tout cela. C’est pourquoi il n’a donné que des résultats détestables. Les objets les plus nécessaires manquent ou sont mal adaptés aux besoins et souvent restent dans les magasins d’Etat parce qu’ils sont ou trop peu tentants ou de trop mauvaise qualité et trop chers pour l’usage qu’ils font. L’U.R.S.S. produit des automobiles mais il n’y a pas de garagistes sur les routes en cas de panne ; et personne n’a soin des tracteurs ou du bétail qui sont à tous et à personne. Le mythe collectiviste se dégonfle parce qu’il est économiquement absurde et s’oppose à l’amélioration du niveau de vie. Les nouvelles élites soviétiques en prennent conscience. La marche du progrès auquel n’échappent pas plus les Russes que d’autres peuples imposera peu à peu une structure sociale qui, à quelques nuances près, ressemblera à celle qui s’est imposée, en dehors de toute doctrine, dans les pays plus évolués.

 

Politique Intérieure et Politique Extérieure

Mais faut-il pour cela que la politique extérieure subisse une évolution parallèle ? Dans une certaine mesure sans doute, et le changement de ton du Kremlin est aussi bien une tactique que le reflet de ce qui se passe à l’intérieur. Malheureusement, le progrès de la civilisation matérielle n’exclut pas l’exaspération des sentiments nationalistes. L’Allemagne nous l’a appris à nos dépens. Il semble au contraire que dans la période de mue d’une structure sociale, le raidissement est plus marqué à l’égard du monde extérieur, au moins dans la phase initiale. Il ne faut pas croire qu’à la détente intérieure en U.R.S.S. va correspondre à l’extérieur un esprit de compromis. La tactique sera plus souple, mais ce n’est pas en ce moment difficile pour les dirigeants soviétiques qu’ils peuvent consentir des abandons territoriaux ou autres ; la répression en Allemagne orientale à la suite des émeutes du 17 juin, le montre manifestement.

 

Ce qui se Passe à Belgrade

Ce n’est pas seulement à Moscou que l’on entend des craquements dans le système politico-social. A Belgrade aussi, le communisme yougoslave a déjà beaucoup évolué depuis sa constitution stalinienne. Tito lui-même a tendu à démocratiser le régime. Son meilleur compagnon Djilas a voulu aller plus loin et a signalé dans des articles retentissants de « Borba », les méfaits sur l’économie de la structure rigide et autocratique du Parti. Il a même suggéré qu’il n’en irait que mieux si la caste qu’il constitue dans la nation pouvait se dissoudre. Les hauts-fonctionnaires qui détiennent les postes clefs du pouvoir ont crié à l’hérésie et exigé la démission du réformateur. Tito a cédé ; mais le germe d’une opposition a levé ; la Yougoslavie est moins protégée que l’U.R.S.S. des contacts avec l’Occident ; les masses sont un peu plus évoluées, elles souffrent des mêmes défectuosités que nous venons de signaler chez les Russes. Sans l’aide conjuguée de l’Occident, le régime aurait éclaté du fait de la pénurie et de la famine menaçante en 1948. Les tentatives de réforme agraire ont généralement échoué. L’industrie étatique n’est pas plus rentable là-bas qu’ailleurs. La dictature d’un parti ne peut assurer l’avenir d’une nation ; Tito qui est habile ne l’ignore pas.

 

Naguib et ses Ennemis

Nous nous étions trompés, du moins à court terme, sur les chances de succès de la dictature de Naguib en Egypte. Cependant, la situation du Général qui paraissait s’affermir apparaît plus menacée qu’on ne le croyait. Le voilà en conflit politique avec certains pays arabes, et brouillé avec la Turquie. Les Anglais ont renoncé à négocier pour Suez et Naguib n’ose pas employer la force pour les en chasser. Les Américains paraissent las de l’appuyer et le sacrifient volontiers à des partenaires plus intéressant politiquement, stratégiquement et économiquement en Moyen-Orient. Enfin à l’intérieur, Naguib est obligé d’arrêter successivement les anciens amis de Farouk et du Wafd, puis les communistes et enfin – c’était hier – les Frères Musulmans dont la puissance religieuse et temporelle est loin d’être négligeable. Cela fait beaucoup d’ennemis pour un seul homme.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-01-09 – La Problématique de Berlin

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Le Courrier d’Aix – 1954-01-09 – La Vie Internationale.

 

La Problématique de Berlin

 

La Conférence de Berlin qui s’ouvrira le 25 janvier est l’objet de toutes sortes de spéculations plus ou moins autorisées. Chacun l’imagine dans le sens de ses propres désirs : négative à Washington et, autant qu’il se peut, limitée à trois ou quatre semaines ; positive, décisive même dans les milieux neutralistes français. A Londres, on ne sait trop ce que cache un certain optimisme officiel ; les uns croient que les conversations Malik-Churchill ont abouti à la préparation d’un plan que nous relatons plus loin ; d’autres plus subtils et qui pourraient avoir raison, pensent que les Anglais se montreront conciliants pour satisfaire leur opinion publique qui désire un accord entre les deux blocs et qui le croit possible, mais qu’au fond, on s’accommoderait encore mieux à Londres d’un échec final dont on ne porterait pas la responsabilité, mais qui permettrait de poursuivre une politique d’équilibre continental dont les Anglais ont l’habitude et où ils ont toujours manœuvré avec profit.

 

Les Atouts Soviétiques

Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître que Moscou a choisi admirablement son heure, et que les Soviets ont en mains un jeu magnifique pour troubler les relations entre Alliés. Comme toujours, leur objectif final est soigneusement caché. Nous serions bien surpris si les Russes venaient à Berlin avec l’intention d’aboutir à un règlement durable avec l’Occident. Molotov ne changera rien à sa politique. Il n’a d’autre but que de mettre les Alliés en posture difficile : les Français devant une crise politique et morale grave, et les Etats-Unis dans un mauvais cas, et cela avec l’aide apparente des Anglais ; ils ont la partie facile.

 

Ce que Serait le Plan Soviétique

La « Pravda » vient en effet d’insister sur la possibilité d’un armistice en Indochine. Moscou tient dans une large mesure la clef du problème ; l’appât pour la France est alléchant. Pour ce prix, la France n’aurait qu’à souscrire à un plan lui-même en apparence bien tentant : accepter une neutralisation de l’Allemagne réunifiée ; garantir la permanence de la frontière Oder-Neisse qui consacre la mutilation de l’Allemagne ; ne laisser à celle-ci qu’une police sans moyens militaires sérieux ; souscrire à une évacuation générale de l’Allemagne par les quatre occupants, et enfin demander aux Américains de renoncer à toutes leurs bases en territoire français, sur le continent et outre-mer. Selon ce programme, Moscou offrirait même, en compensation des sacrifices financiers qui seraient ainsi imposés à la France, un élargissement considérable du commerce entre celle-ci et le Bloc sino-soviétique. On conviendrait par là-dessus d’une sorte de pacte d’assistance et de garanties mutuelles, le Locarno de Churchill qui assurerait l’Europe d’une paix perpétuelle.

 

Conséquences de ce Plan

Si ce plan était réellement conforme aux intentions Russes, il serait difficile aux Anglais qui y souscrivent semble-t-il par avance, de le repousser. L’opinion française dans sa majorité y verrait sans doute une base très acceptable de règlement, surtout si la paix en Indochine venait s’y ajouter. A ce moment, les Etats-Unis seraient au pied du mur. Comme ils ne peuvent guère se résigner, sans être obligés de reconsidérer tous leurs plans stratégiques et à des risques et frais considérables, à une évacuation complète du continent européen, ils seraient obligés, soit de se retirer devant l’accord Franco-Anglo-Russe, soit de faire échouer la Conférence ce qui serait infiniment grave pour leur prestige moral. Quel déchaînement de propagande contre eux ! Quelle vague en Europe d’anti-américanisme ? Qui après cela pourrait soutenir la ratification ou même la reconsidération des Accords de Bonn et de Paris ? S’il en est ainsi, on comprend les hésitations de Washington et les appréhensions de Bonn devant cette Conférence de Berlin qu’ils ne peuvent éluder.

En tout état de cause, les Soviets auront porté à l’Alliance Atlantique un coup redoutable. Peut-être compte-t-ils, sans abandonner quoi que ce soit, faire échouer la C.E.D. et pousser les Etats-Unis à se replier sur la stratégie périphérique.

 

La Stratégie Périphérique gagne du Terrain

Il est certain que cette politique de repli – qui n’est pas celle de l’Etat-Major américain – a été cependant déjà envisagée politiquement et militairement aux U.S.A. Bases en Espagne ; bases en Lybie après accord avec le Senoussi ; traités séparés en préparation avec les nations asiatiques : Irak, Iran, Pakistan et Afghanistan, ce programme est tracé au cas où la France se détacherait de l’Alliance Atlantique plus ou moins complètement.

De leur côté, les Anglais – et c’est probablement le but secret de leurs pourparlers avec les Russes – poussent à cette politique périphérique qui leur permettrait de retirer du continent européen les trois divisions blindées qui y stationnent et qui constituent le plus clair de leur puissance militaire terrestre. Ils se sentiraient alors beaucoup plus forts dans toutes les régions du globe où ils sont en difficulté et où la présence de forces armées de qualité pourrait restaurer leur autorité et leur prestige. Cette politique, de plus, est conforme à l’instinct d’insularité des Anglais et à celui de l’isolationnisme américain.

Les Anglais donc ont calculé qu’ils gagent sur les deux tableaux : Si la conférence réussit le continent est abandonné à lui-même et le Bloc anglo-saxon est définitivement soudé dans une stratégie commune, et surtout les Anglais se débarrassent de la France et de tout engagement envers elle, ce dont ils ne cachent guère l’intention. Si la conférence échoue, Churchill pourra montrer qu’il a fait l’impossible pour réussir et il se joindra aux Américains pour imposer la C.E.D. à la France, ou à défaut, il obtiendra que les Etats-Unis reviennent pour la défense commune à l’ancien « Partnership » en égalité complète avec eux. Les Anglo-saxons seraient enfin seuls sans tiers importun dans leurs affaires.

Le président Eisenhower et Foster Dulles ne trouvent pas cette perspective très séduisante, et ils feront le possible pour poursuivre la politique bipartisane de ces dernières années. Mais réussiront-ils ? M. Bidault va se trouver là arbitre du sort commun. On sait le peu de confiance qu’il met dans les Soviets. Il ne s’est pas embarrassé pour le leur dire dans la note très rude qu’il publia quand les Russes ont essayé de remettre en honneur la France et le pacte de 1944. Mais – et le drame est là – dans l’état des choses, chez nous, a-t-il les moyens de décider ?

 

Le Neutralisme Égyptien

Le sort paraît jeté : Naguib passe au camp des neutres, et l’U.R.S.S. s’empresse de lui promettre assistance pour qu’il puisse se passer des marchandises anglo-saxonnes. Les dictateurs se jouent l’un après l’autre des bonnes volontés des démocraties. Les Américains ont prodigué à Naguib leur appui moral, leurs bons conseils et leurs dollars, ce qui lui a permis de franchir le cap difficile de l’agitation révolutionnaire au pouvoir absolu. Aujourd’hui bien établi après la victoire obtenue au Soudan sur les Anglais, il s’installe comme Nehru entre les deux Blocs. Cependant Churchill pressé par l’aile droite des Conservateurs qu’il avait sans doute sollicitée a pratiquement rompu les pourparlers sur Suez qui n’auraient d’ailleurs jamais abouti.

Les despotes, qu’ils soient rouges ou roses ou blancs, ont besoin pour s’imposer d’ennemis à combattre. On voit bien que Tito a gardé de s’entendre avec l’Italie sur Trieste et Naguib avec l’Angleterre sur Suez, sous peine de n’avoir plus rien pour exalter leurs peuples. De même, Malenkov et son présidium ont besoin de l’encerclement capitaliste qu’ils ont eux-mêmes provoqué. Jusqu’à Franco auquel il faut Gibraltar et peut-être le Maroc, au moins en paroles. Le fait est aussi constant que banal, mais on doit l’avoir toujours à l’esprit pour ne pas entretenir trop d’illusions sur les conversations à quatre ou cinq.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-01-02 – Bilan

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Le Courrier d’Aix – 1954-01-02 – La Vie Internationale.

 

Bilan

 

Tout compte fait, l’année 1953 laisse la situation internationale au point où 1952 l’avait placée. La détente espérée au printemps est toujours au futur ; la guerre de Corée est passée de l’armistice latent à l’armistice effectif, sans que le règlement du problème politique apparaisse possible. La mort de Staline a maintenu en place les dirigeants de la politique extérieure soviétique, et les gestes de conciliation ne s’accompagnent d’aucune mesure concrète ; l’affaire de Trieste, après une phase aigüe, revient au point mort. Le différend anglo-égyptien à Suez n’est pas plus près d’une solution. Quant au problème franco-allemand, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il reste en l’état. La question sarroise en suspens, la C.E.D. plus que douteuse. Enfin la guerre d’Indochine se poursuit, mieux soutenue sans doute, mais toujours sans issue prévisible.

Dans l’ordre économique, l’ascension américaine s’est ralentie ; des signes de flottement apparaissent çà et là, même dans les pays les plus favorisés comme l’Allemagne et la Belgique. A l’actif de cette année, on peut inscrire le redressement de la situation en Iran qui sous la direction de Zahedi se rapproche du Bloc occidental, et une certaine détente en Tunisie et au Maroc après la crise aigüe de cet été. A l’intérieur, l’Espagne et les Pays-Bas peuvent se réjouir des résultats obtenus en 1953, mais l’Angleterre qui avait fait quelques progrès les voit remis en question par un réveil de l’agitation sociale. Stagnation donc dans l’ensemble sans signe sérieux d’amélioration prochaine.

 

L’Évolution en Pays Soviétique

Cependant l’évolution inhérente à toutes choses humaines se poursuit dans l’ombre. Malgré l’apparente stabilité du régime, l’U.R.S.S. se transforme. La mort de Staline a été pour le peuple russe un profond soulagement. Il est très significatif que le procès muet intenté à Beria et ses collaborateurs ait été présidé par un militaire, le maréchal Koniev. Plus d’aveux spontanés, ni de réquisitoire public. Une liquidation sans épisodes d’une certaine forme de police secrète, ce qui ne veut pas dire que cette sorte d’autorité occulte ait disparu. Elle demeure inhérente aux types de gouvernement qu’a connus la Russie de toujours.  Elle a changé de mains et sans doute de méthode. Certains groupes d’individus sont pour l’heure hors de sa portée.

Nous avons relaté au cours de ces dernières années le nombre exceptionnel de décès d’officiers supérieurs relativement jeunes ; l’armée s’est vengée. Elle n’a cependant pas cherché à supplanter le Parti. Mais elle le maintient sans tête ; le pâle Malenkov reste un figurant, et son autorité est toute administrative. Ce n’est pas lui, à notre avis, qui s’est défait de Beria. Pour gouverner la Russie, il avait besoin de lui. Il ne pouvait chercher à l’abattre que s’il avait les moyens de concentrer dans sa main les pouvoirs que le grand policier détenait. Au lieu de cela, l’autorité est de plus en plus répartie entre des chefs de service rivaux sans cesse multipliés. Plus cette autorité se divise et plus le contrôle de l’armée s’affirme.

Mais dans cette armée même, on ne voit pas jusqu’ici se détacher l’homme capable de s’imposer en maître. Et même si l’un des maréchaux prenait le pouvoir, il ne pourrait briser l’appareil du Parti qui tient tous les rouages de l’organisme soviétique. Il n’y a pas, comme dans l’Allemagne de 1945, une équipe de rechange tenue à l’écart et prête à reprendre les leviers de commande avec autorité et expérience. De plus, l’idéologie communiste est pour l’impérialisme russe un moyen trop efficace pour être abandonné par un nouveau maître qui serait tout aussi nationaliste que l’ancien. Restent la crise économique, le mécontentement et le malaise manifeste des couches moyennes du pays qui se forment lentement. Il serait illusoire d’en attendre dans le proche avenir un bouleversement du système politico-social. Le peuple russe est passif par nature et habitué à ses chaines séculaires. La prison où il demeure éclatera un jour, mais ce jour est loin.

 

Les Prochaines Conférences

Dans l’ordre diplomatique, on prépare des Conférences, sans grande conviction de part et d’autre. Tentée par les divisions de l’opinion française, l’U.R.S.S. s’est décidée, un peu tard, à jouer de cette carte. Elle a multiplié les avances, invité Daladier et consorts en Pologne, envoyé à Paris ses sportifs, ses musiciens, ses ballerines et ses chanteuses, et fait d’abord miroiter l’appât d’un armistice en Indochine suivi presque aussitôt à titre d’alternative d’une offensive vietminh ; chaud et froid opportun pour montrer aux Français ce qu’ils ont à espérer et ce qu’ils ont à craindre, selon qu’à la Conférence de Berlin ils se rangeront d’un côté ou de l’autre.

 

Le Choix n’est que Théorique

Comme nous l’avons dit, ce choix n’existe pas et la France comme les Etats-Unis sont liés, qu’on le veuille ou non, à la même politique. Sans doute, les Américains ont acheté les bases espagnoles ; ils traitent en ce moment avec le roi de Lybie pour en établir dans ce pays de nouvelles. Ils paraissent avoir réussi à disloquer la ligue arabe en reliant dans un pacte défensif la Turquie, l’Irak, l’Iran et le Pakistan. L’Egypte a très violemment accusé le coup et aussi l’Inde ; ce qui montre qu’il s’agit là d’un succès sérieux de la politique américaine et d’un résultat capital du voyage du vice-président Nixon. De cette façon, les Etats-Unis mettent la France devant le tableau d’une défense périphérique qui pourrait se passer d’elle et de ses territoires d’outre-mer.

Mais les Etats-Unis ne peuvent abandonner la défense de l’Allemagne et en retirer leurs divisions sans disloquer l’O.T.A.N. ce qui entraînerait le départ du continent des divisions anglaises et canadiennes. Ce serait donner aux Soviets partie gagnée. Les Française seraient les premiers à s’affoler de ce repli général. D’un grand élan patriotique (comme à Versailles), ils proclameraient leur foi dans l’O.T.A.N. et leur indéfectible attachement aux nations amies. D’autant mieux que les grands intérêts privés des commandes off-shore s’avéraient en mauvaise posture.

 

Vers un Compromis

Mais alors, dira-t-on ? N’a-t-on pas proclamé de part et d’autre qu’il n’y a pas de solution de rechange ? Non sans doute, mais il y a des accommodements. La C.E.D. peut repasser chez le tailleur et transformer sa silhouette sans que l’étoffe soit changée. Chacun pourra y voir la ligne de son choix, sans que personne ne soit satisfait, tous auront gagné quelque chose. Il est si facile de sauver la face en régime parlementaire. Voilà pour la diplomatie une grosse besogne jusqu’au printemps 1954 ; mais l’essentiel pour les diplomates, n’est-ce-pas de paraître occupés ?

 

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