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Le Courrier d’Aix – 1954-02-13 – La Vie Internationale.
La Paix Soviétique
Ce qui frappe l’esprit après lecture des plans Molotov de « sécurité mutuelle » et de neutralisation de l’Allemagne, c’est que contrairement à l’attente des Occidentaux, le ministre russe n’a pas cherché à briser leur union. Bien au contraire, ces plans qu’on pourrait appeler la charte de l’impérialisme soviétique, ne peuvent que rendre cette union plus étroite. Les neutralistes de tous les pays ont pleinement raison de s’affliger. Non seulement le vieux bolchévisme ne veut rien céder, mais il trace par avance les moyens qu’il souhaiterait mettre en œuvre pour pousser le rideau de fer de l’Elbe aux bords de l’Atlantique. On voit par là combien les Russes se soucient peu de la C.E.D. Ils voudraient qu’on la ratifiât ici, qu’ils ne s’y prendraient pas autrement.
Le Plan Molotov
Ce qui est curieux dans le plan Molotov de « sécurité mutuelle », c’est qu’il rappelle en d’autres termes le plan similaire proposé par Hitler au moment de l’affaire des Sudètes : l’Europe aux Européens ce qui veut dire, pourvu que les non-européens se rembarquent, les problèmes européens seront faciles à régler ; le plus fort sur le Continent aura tôt fait de mettre les autres au pas. Ce qui faillit arriver.
A l’heure où nous écrivons, les Quatre à Berlin n’ont pas encore abordé le problème autrichien, mais un article de la « Pravda » qui accuse par avance le Gouvernement de Vienne de mettre par ses manœuvres, obstacle à un accord, fait assez mal augurer des pourparlers. Tout se passe, depuis le début de la seconde semaine, comme si Molotov voulait pousser à la rupture en organisant par avance la propagande pour en rendre responsables les Américains.
La Conférence et la Guerre d’Indochine
Par ailleurs, on voit que les communistes ont fait coïncider avec la Conférence de Berlin une offensive générale du Viet-Minh sur tous les fronts d’Indochine. L’inquiétude qu’elle soulève est peut-être plus vive à Washington qu’à Paris. Tout se passe comme si le Bloc sino-soviétique voulait contraindre les Etats-Unis à intervenir dans la péninsule du Sud-Est asiatique et leur faire recommencer l’épreuve de Corée. Les dénégations du président Eisenhower, ne font en réalité que trahir l’inquiétude du Président des Etats-Unis en présence d’une telle éventualité. Comme il est peu probable qu’avec les moyens actuels, même augmentés de nouvelles fournitures américaines, le corps expéditionnaire soit en mesure de terminer victorieusement la guerre, les Etats-Unis voient se préciser le dilemme ; ou bien intervenir eux-mêmes avec des troupes, ou donner aux Français les armes qu’on espère décisives, c’est-à-dire les armes atomiques avec toutes les conséquences morales que cela implique.
En Quoi le Plan Molotov diffère des Prévisions ?
Nous parlions au début de Janvier de la problématique de Berlin, avant la Conférence, et nous donnions l’esquisse d’un plan soviétique destiné à tenter la France pour la séparer de ses Alliés atlantiques :
« Accepter une neutralisation de l’Allemagne réunifiée, garantir la permanence de la frontière Oder-Neisse qui consacre la mutilation de l’Allemagne, ne laisser à celle-ci qu’une police sans moyens militaires sérieux ; souscrire à une évacuation générale de l’Allemagne par les quatre occupants, et enfin de demander aux Américains de renoncer à toutes leurs bases en territoire français. »
En compensation, ajoutions-nous, en substance, la France recevrait l’offre d’un armistice en Indochine, des commandes russes pour compenser la perte des commandes offshore et un pacte de sécurité destiné à la rassurer ou plutôt à l’endormir. C’était, en effet, ce que logiquement les Russes auraient dû faire pour rompre l’unité des Trois à Berlin à empêcher la ratification de la C.E.D., leur cauchemar, disait-on. Or il est manifeste que le plan Molotov, s’il contient certaines des conditions prévues, ne présente rien en échange pour les rendre tentantes ou même acceptables.
Il n’est même plus question d’une réunification de l’Allemagne, ni d’élections libres, conditions indispensables pour que l’on puisse faire accepter, tant aux Allemands qu’aux Français, l’idée d’une neutralisation. L’armistice en Indochine n’est qu’un vœu sans substance, jusqu’ici du moins ; le plan de sécurité mutuelle n’est que la sécurité pour les Russes de dominer peu à peu l’Europe occidentale. M. Bidault n’aura pas grand peine à s’entendre avec Eden et Dulles pour rejeter un tel plan.
Conséquences
Que faut-il conclure ? On peut en un sens se réjouir de ce que l’unité de l’Occident n’ait pas été mise à l’épreuve. Si les Russes l’avaient voulu, le moment était terriblement propice pour jeter à bas l’édifice si laborieusement édifié de la collaboration des démocraties et cependant, l’échec probable de la Conférence de Berlin, s’il confirme nos vues constantes, ne nous rassure nullement. Le communisme se sent aujourd’hui assez fort pour ne pas couvrir d’un masque ses ambitions de domination universelle. Le monopole atomique des Etats-Unis n’existe plus, et même si les Soviets sont encore loin de la mise au point technique nécessaire à l’emploi généralisé des armes nucléaires, il est certain maintenant qu’une guerre atomique ne serait plus à sens unique. Les entreprises sino-soviétiques sont protégées par une telle perspective, car ils sont sûrs que les Américains ne pourront déclencher délibérément un conflit de cette nature. Ils n’ont plus dès lors à ménager la France, ou à s’assurer des appuis dans le camp adverse.
Le danger à l’heure présente n’est pas en Europe où le statu-quo est pratiquement assuré, mais en Asie, où la position des Occidentaux est, et demeurera, difficile. Nous craignons qu’en se résignant à l’armistice en Corée, les Américains n’aient commis la même erreur qu’Eden en mars 1936 en refusant de soutenir la France pour empêcher Hitler de réoccuper militairement la Rhénanie. C’est à ce moment-là que la Deuxième Guerre Mondiale a pris naissance. Pourvu que la troisième n’ait pas germé à Pan Mun Jon !
CRITON