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Le Courrier d’Aix – 1954-02-06 – La Vie Internationale.
Pronostic Réservé
Pronostic réservé, disent les docteurs au chevet de la Conférence de Berlin. La première semaine favorisait l’optimisme ; le discours de Molotov, au seuil de la seconde, a consterné ceux qui croyaient résolument à une entente franco-russe, facilitée par des propositions sensationnelles du diplomate soviétique. Et l’ineffable Madame Tabouis, dans « L’Information », qui réussit cet exploit de voir ses prophéties toujours démenties par l’événement, ne cache pas cette fois sa déception. En fait, cette Conférence de Berlin a eu jusqu’ici le mérite sur les précédentes d’être intéressante à suivre. Echanges d’arguments adroits et spectaculaires, rapidité dans les changements de thèmes et discussions ; une atmosphère de colloques vivants. Molotov, l’homme le plus ennuyeux du monde, a été relativement bref. On appréhendait un nouveau « Palais Rose ». Jusqu’ici l’ambiance est tout autre. Ce qui ne veut pas dire qu’il y ait au fond, quelque chose de changé.
Les Soviets craignent-ils la C.E.D. ?
Tous les commentateurs, sans exception, aussi bien européens qu’américains tiennent pour acquis que les Soviets ne sont venus à Berlin que pour empêcher la ratification de la C.E.D. et le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest qui serait leur cauchemar. Rien à notre avis n’est moins sûr. Sans doute, Molotov a saisi dans la campagne de propagande contre le Communauté Européenne de Défense une magnifique occasion de diviser les Alliés occidentaux, de détacher peut-être la France du Bloc Atlantique et de rejeter les Anglo-Saxons vers la stratégie périphérique qui séduit l’isolationnisme américain encore vivant et l’insularisme des Britanniques impériaux ; de faire jouer en outre aux communistes français le rôle de patriotes en rallumant les sentiments anti-allemands et peut-être de rendre possible leur retour dans la politique française. Mais tout cela est tactique et propagande.
Nos Arguments
Nous avons exposé dans notre article du 21 novembre dernier qu’il était raisonnable de penser que la C.E.D. présente pour les Soviets beaucoup d’avantages et qu’il se peut que, tout en la combattant en paroles, ils la verraient se constituer sinon avec plaisir, du moins sans inquiétude.
En effet, disions-nous, une armée européenne intégrée enlève aux Allemands tout espoir de reconquérir leurs provinces perdues par la force. Les Occidentaux ne se feront pas tuer pour Breslau ou Koenigsberg. Si au contraire comme Molotov fait mine de le proposer, une armée nationale, même limitée, se constituait dans une Allemagne réunifiée, elle serait capable de profiter d’une période de trouble dans l’empire soviétique pour franchir les frontières qu’on lui aurait assignées. De plus, les Soviets comptent, non sans raison, sur les frictions que l’établissement d’une armée intégrée fera naître entre les nouveaux fédérés, surtout si l’Allemagne tendait à prendre dans l’Europe nouvelle une place prépondérante. Enfin, la Communauté de Défense consacrerait pour un temps indéterminé la division de l’Allemagne, ce qui permettra aux Soviets de conserver sous leur coupe la République orientale avec son gouvernement fantoche. La politique suivie par Moscou depuis les émeutes du 17 juin, le rôle important assigné ces jours-ci aux représentants de Pankow en marge des pourparlers de Berlin, montrent assez clairement que les Russes ne sont pas près de renoncer à leur satellite. L’objectif soviétique à la conférence est simplement de rejeter sur les Alliés la responsabilité du statu-quo.
La Tactique de Molotov
La tactique de Molotov a une double orientation. D’abord une action de retardement. En proposant une série de conférences futures, une Conférence à Cinq en Juin avec la Chine communiste pour atténuer la tension internationale et faire miroiter l’espoir d’un armistice en Indochine ; puis une autre pour discuter du désarmement vers Octobre, il veut donner aux Français des prétextes pour retarder la ratification des Accords de Bonn et de Paris ; mettre le gouvernement américain dans l’embarras et amener le Congrès des Etats-Unis à couper les crédits dont la France ne peut se passer. Secundo, en proposant un plan de réunification de l’Allemagne, il cherche à diviser les Allemands et à nuire au prestige d’Adenauer en renforçant les arguments des adversaires de l’intégration européenne qui sont les socialistes d’un côté et les pangermanistes de tout acabit de l’autre.
Peu de Succès de Molotov
Il faut dire que jusqu’ici les discours du Ministre russe n’ont pas eu grand effet. Tout cela était prévu et les trois porte-paroles occidentaux ont montré une solidarité sans fissure. Le scénario de leurs interventions, de même d’ailleurs que les arguments de Molotov, étaient si bien réglés qu’un auditoire ignorant pourrait aisément croire que les Quatre avaient répété leur mise en scène avant de paraître.
Ce concours oratoire n’apporte rien de neuf, et l’on voit trop bien les ficelles pour admettre une quelconque sincérité dans les débats. Si Molotov voulait changer la face des choses, il lui faudrait avancer de toutes autres propositions. Mais en faisant intervenir Grotewohl et Ulbricht, il s’est en quelque sorte lié par avance les mains. Le moment vraiment intéressant viendra quand s’ouvrira la discussion sur l’Autriche. Si, comme nous le pensons, les Russes ne veulent pas que la Conférence se termine par un échec total afin de laisser ouverte la possibilité d’en réunir d’autres, c’est sur ce chapitre qu’ils peuvent sans grand risque faire faire aux relations entre les deux mondes un petit pas en avant.
L’Insoluble Problème Allemand
Si on approfondit le problème allemand, on voit d’ailleurs qu’il est insoluble, même si Molotov accédait aux propositions des Alliés, c’est-à-dire acceptait le Plan Eden dans ses grandes lignes. En effet, supposons que les élections libres aient lieu dans toute l’Allemagne ; qu’un gouvernement pan-allemand antisoviétique s’installe, les Alliés devraient alors consentir à l’évacuation du territoire réunifié, ce qui veut dire au départ des troupes américaines et anglaises du Continent. Si même alors cette Allemagne libre s’intégrait dans la Communauté Européenne avec des forces limitées et contrôlées, qu’est-ce que cela représenterait pour la défense de l’Europe occidentale ? Ni plus ni moins qu’une proie pour les Soviets à plus ou moins longue échéance. A moins bien entendu d’envisager, comme nous le faisions tout à l’heure, une dislocation interne du monde soviétique ; hypothèse hors de question dans l’avenir prévisible.
On sait par expérience ce que valent les forces britanniques sur le Continent quand elles y sont débarquées à l’improviste. Nous voulons bien croire que l’armée française existe, mais ses moyens ne seraient-ils pas paralysés de l’intérieur ? Des autres Alliés européens, mieux vaut n’en rien dire. A moins de ressusciter Hitler et sa Wehrmacht, ce à quoi tout le monde s’oppose avec raison, la défense continentale est un mythe, qu’on le veuille ou non. La seule garantie du maintien de la paix est la présence sur le continent européen d’une force américaine, même symbolique. Tout le monde le sait, y compris les Russes. Ils comptent sur la lassitude, les querelles politiques, les crises économiques pour changer à leur avantage une situation qui ne leur est pas présentement défavorable. Ils ne sont pas pressés.
CRITON