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Le Courrier d’Aix – 1954-01-30 – La Vie Internationale.
Feux Croisés
Il serait prématuré de donner une impression sur le déroulement de la Conférence de Berlin. Le point de départ des positions adverses était connu : il a été réaffirmé, ce qui est normal. En cédant dès l’abord sur les questions de prestige et de procédure, puis sur l’ordre du jour, les Occidentaux ont voulu éviter les délais inutiles avant d’aborder les chapitres majeurs. Les Américains veulent faire vite. Les Russes évidemment sont moins pressés. Cependant, si l’on se met d’accord en théorie sur le premier point de Molotov, c’est-à-dire sur la convocation d’une Conférence à Cinq avec Pékin pour Mai ou Juin, ce sera sous réserve du succès de la présente réunion, et l’on devra bien attaquer sans plus de retard le problème allemand.
Tactique des Trois
Les trois Ministres occidentaux qui s’étaient réunis avant l’arrivée de Molotov ont certainement préparé avec soin la ligne commune à suivre, et réparti exactement les tâches. En donnant au représentant de la France le rôle prééminent de porte-parole de l’Occident, ils ont voulu assurer les arrières de M. Bidault menacé d’un désaveu de ses collègues au Gouvernement et au Parlement au cas où sa position ne paraîtrait pas suffisamment importante ou assez indépendante en cas probable de difficultés. Engagé le premier, il lui reste en même temps la possibilité de jouer l’arbitre au moment critique. Ce qui corrige l’impression laissée à la Conférence des Bermudes d’un rôle secondaire laissé à la France. Cela ne manque pas d’habileté.
Les Cartes de Molotov
Molotov de son côté a joué la carte des commandes commerciales et industrielles qui intéressent la France et l’Angleterre : navires en Angleterre, produits métallurgiques et alimentaires en France ; les négociations à ce sujet sont assez avancées pour que les résultats puissent être évalués, mais l’accord final n’est pas conclu.
L’autre aspect du jeu russe est d’aborder en privé avec la France le problème indochinois et l’avancer suffisamment pour laisser l’espoir d’un accord final en Juin avec les Chinois, ce qui permettrait de retarder la ratification de la Communauté de Défense Européenne au-delà du terme qui pourrait être Mai à l’extrême rigueur, sans que les décisions du Sénat américain jouent définitivement contre nous.
Tous ces plans étaient prévus, et M. Bidault n’a pas déclaré sans motif qu’il ne se laisserait pas engager dans un marchandage. Comprenons : Indochine contre C.E.D. Il ne faut pas se dissimuler cependant que la tâche de notre Ministre est extrêmement difficile. Il est à la merci d’une manœuvre habile de Molotov ou d’une maladresse de Dulles. Celui-ci, en effet, aurait tort de donner le sentiment d’un accord trop complet avec notre représentant, car cet accord qui est sans doute réel n’impressionnera pas Molotov mais peut desservir Bidault auprès de ses véritables adversaires qui sont à Paris. Il viendra un moment où il faudra au contraire jouer le désaccord, afin de laisser au Ministre français l’apparence d’avoir imposé son point de vue.
Les Manifestations en Espagne
Y a-t-il un rapport entre la Conférence de Berlin et les manifestations de Franco au sujet du Maroc et de Gibraltar ? A-t-on voulu rappeler à l’opinion que les conseils de Washington peuvent jouer à Madrid si de véritables difficultés s’élevaient entre l’Espagne d’un côté, et la France et l’Angleterre de l’autre ? Franco, comme tout bon dictateur, a besoin d’entretenir les passions nationalistes. Mais qu’ils prenne garde. En déchaînant les manifestations d’étudiants, il a peut-être donné, à ses ennemis qui sont nombreux, l’occasion de provoquer des troubles. On conspue l’Angleterre, mais on vise le ministre et le chef de la phalange de la police.
La Question Marocaine
Les difficultés que l’Espagne nous a créées au Maroc ne datent pas d’hier. Elles n’ont cessé momentanément que lorsque les Espagnols ont été eux-mêmes en difficulté dans leur zone. Peu s’en fallut que sans notre action, ils ne fussent jadis jeté à la mer par Abdelkrim ; le calme revenu, les embûches et les coups d’épingles ont repris et les généraux de Franco ne font que répéter ce que tramaient ceux de Primo de Rivera. Sans doute, nous avons eu moralement tort en Août dernier de ne pas consulter l’Espagne, comme les traités de 1912 nous en faisaient l’obligation quand il s’est agi de déposséder le Sultan Mohammed ben Youssef. Matériellement, ç’eût été manquer l’affaire, car Franco aurait refusé de déposer le Sultan. Il a donc fallu recourir à un subterfuge juridique pour faire porter la responsabilité de la déposition sur les Marocains eux-mêmes. Les Espagnols en ont été froissés ; leur amour-propre est vif ; la tentative de revanche était inévitable. On a pensé que Franco est au fond la prudence même et qu’il ne s’engagerait pas dans une aventure où tous les risques ne seraient pas couverts. La diplomatie française a les moyens d’éviter que les choses ne prennent les proportions d’un conflit. Quant à régler le fond du problème, il n’y faut pas songer. Il y a comme cela des pommes de discorde solidement fixées à l’arbre. Trieste aujourd’hui, autrefois Dantzig, etc.
Les Mouvements Politiques en Moyen-Orient
La lutte politique qui a son centre au Caire est fort intéressante à suivre. Naguib, toujours menaçant, harcèle les Britanniques à Suez mais il est plus préoccupé encore de la manœuvre américaine qui vise à le couper du Bloc arabe. La politique au Moyen-Orient est en pleine rumeur. Le Président de la République turque, Bayar, est à Washington. Les Américains travaillent à un pacte militaire défensif entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et le Pakistan ; on sait que le Ministre de ce dernier pays a fait récemment visite à Washington. Zahedi, le premier d’Iran, cherche l’appui des Etats-Unis. Il vient de renouer avec l’Angleterre les relations diplomatiques interrompues par Mossadegh et se meut avec prudence avec le bloc dont nous parlons.
L’Arabie Séoudite suivra-t-elle le mouvement ? Les subtilités de la politique arabe sont trop obscures pour qu’on l’affirme. Il n’en reste pas moins que Naguib ne peut plus compter à coup sûr que sur l’Inde pour soutenir sa position neutraliste, Nehru, en effet, est de plus en plus irrité des manœuvres de Washington.
Obligés de choisir leurs partisans, les Américains le laissent protester. Ils comptent sans doute sur ses difficultés intérieures pour l’amener à la sagesse. Mais les Anglais de leur côté veillent. Bien qu’ils ne soient nullement opposés à la formation d’un rempart stratégique contre l’U.R.S.S. en Moyen-Orient, ils guettent la chance de reprendre aux Indes un peu de la place perdue. Ce qui d’ailleurs ne ferait tort à personne.
CRITON