Criton – 1954-02-27 – Enigmes de l’Asie

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Le Courrier d’Aix – 1954-02-27 – La Vie Internationale.

 

Enigmes de l’Asie

 

Le chancelier Adenauer a affirmé à Berlin : « Les Soviétiques ont montré à la Conférence que leur objectif était un règlement en Asie, et qu’une solution des problèmes européens ne les intéressait pas », affirmation à notre avis bien téméraire, car nul ne sait ce que sont au juste les intentions du Kremlin ; Churchill en a fait, depuis Mai dernier, l’expérience à ses dépens.

Les Sino-Soviétiques, en effet, recherchent une conférence sur l’Asie et ils n’ont eu aucune peine à en fixer la réunion. Il est possible qu’ils aient en vue une modification de l’actuel état de choses, mais cela n’est pas certain.

 

Les Chances d’un règlement en Corée

Voyons la situation de près. En Corée d’abord, les Sino-Coréens n’ont rien fait jusqu’ici pour faciliter la réunion d’une conférence qui était l’objectif des pourparlers de Pan Mun Jon. Quel serait au surplus un règlement possible de l’affaire coréenne ? Une réunification du pays est hors de question. Les Chinois tiennent la Corée du Nord, comme les Russes l’Allemagne orientale ; ils y ont placé leur gouvernement satellite ; ils réorganisent le pays au profit de leur économie, et consolident à la frontière fixée par l’armistice leur dispositif militaire. Entre la Corée de Syngman Rhee et celle de Kir II Sun, il n’y a pas de compromis possible : on n’y songe d’ailleurs, ni d’un côté, ni de l’autre.

Tout ce que l’on peut attendre de la Conférence de Genève est qu’elle prolonge pour une durée illimitée les accords d’armistice. Tout au plus peut-il s’y ajouter quelque accord d’ordre économique facilitant les échanges entre les deux portions du pays.

 

L’Indochine

Pour l’Indochine, la question est plus complexe. Il est des inconnues que personne en Occident ne peut percer.

Il se peut que les Russes, pour maintenir sur la Chine une pression politique et économique, veuille barrer à Mao Tsé Tung la route de l’Asie du Sud-Est dont la possession peut à elle seule rendre à la Chine communiste son indépendance. L’aide Russe au Viet-Minh a été jusqu’ici très limitée. Malgré les difficultés des communications, il fut un temps où les Soviets auraient été en mesure de fournir à Ho Chi Minh les moyens, sinon de rejeter le corps expéditionnaire français à la mer, du moins de réduire l’occupation française à quelques bases isolées. Ils ne l’ont pas fait.

Il se peut qu’aujourd’hui le Kremlin veuille liquider la guerre d’Indochine comme il l’a fait en Grèce parce qu’en face de l’aide croissante des Etats-Unis à la France, une victoire des Viets est impossible, même à longue échéance. En ce cas, Chinois et Russes sont-ils d’accord ? Nous l’ignorons.

 

Hypothèses

Mais il y a malheureusement d’autres hypothèses. D’abord la plus vraisemblable : les perspectives d’un cessez-le-feu en Indochine sont de nature à créer entre la France et les Vietnamiens d’une part, entre la France et les Etats-Unis de l’autre, des difficultés innombrables. De plus, des conférences prolongées peuvent retarder, ou remettre en question pour la France, la ratification des accords de Bonn et de Paris, cause de frictions sinon de tension entre la France et ses partenaires occidentaux. Et si, après des pourparlers inutiles comme à Berlin, la guerre en Indochine pendant quelques mois suspendue ou fort ralentie, se rallumait, on obtiendrait une crise encore plus grave dans l’opinion française et dans les rapports de celle-ci avec ses partenaires atlantiques. Une telle tactique correspondrait bien à la manière des Soviets. Elle serait en tous cas payante.

 

Ce que serait un Armistice en Indochine

Mais il y a autre chose à envisager, ce qu’on n’a pas fait jusqu’ici. Supposons que l’appel pour un cessez-le-feu du Pandit Nehru soit inspiré par Pékin et Moscou et rejoigne les interviews antérieures d’Ho Chi Minh. Supposons également qu’elles soient suivies d’effet, et qu’avant la Conférence de Genève un armistice de fait intervienne en Corée. Cette période de cessation des hostilités serait beaucoup plus avantageuse pour le Viet-Minh qui pourrait tranquillement refaire ses forces, recevoir du matériel, reconstituer ses dépôts de vivres, recruter de nouveaux soldats dans tout le territoire laissé sous son contrôle. Pendant ce temps, le corps expéditionnaire respectant la trêve, demeurerait inactif sur place sans que sa puissance augmente tandis que son moral se détendrait, ce qui le rendrait très vulnérable à une soudaine reprise des hostilités. Donc même si un cessez-le-feu intervenait, du fait même qu’il n’y a pas en Indochine comme en Corée de ligne de démarcation , on ne pourrait savoir avant longtemps si la trêve est un piège ou un prélude à la paix. En conséquence, affirmer que les Soviets veulent un règlement en Asie paraît absolument gratuit dans l’état présent. Il faudrait pour en avoir la preuve des garanties telles qu’on ne peut croire, après Pan Mun Jon, que les Sino-Russes sont disposés à les donner.

Pour que l’on puisse se fier à la solidité d’un armistice en Indochine, il faudrait avoir confiance, sans contrôle possible, en la bonne foi de nos adversaires ; ce qui serait le comble de la candeur. Si l’on regarde les faits en réaliste, un armistice en Indochine actuellement serait une imprudence grave, à moins de garanties et de gages formels de la part du Viet-Minh. Le gouvernement et le haut commandement  en sont probablement convaincus. Il faudrait que les politiciens irresponsables, qui font de leur pacifisme un argument démagogique en prennent conscience.

 

Si les Soviets voulaient un Règlement en Asie

Reste enfin une dernière hypothèse. Les Sino-Russes veulent peut-être effectivement la fin des hostilités en Indochine, parce que la guerre est coûteuse et difficile à entretenir et ne paie pas, et que Ho Chi Minh et ses hommes, installés à la faveur de la paix dans la vie politique si divisée du Vietnam et grâce à l’impopularité de Bao Daï, pourraient au bout d’un temps plus ou moins long, par infiltrations successives, réaliser un coup de force dans un Vietnam indépendant qui leur donnerait le pouvoir comme Grotewohl en Tchécoslovaquie. Perspective qui elle non plus n’est pas flatteuse pour nous comme pour le monde libre.

Quelle que soit de ces hypothèses celle qui correspond aux intentions de Moscou et de Pékin, elles comportent toutes de sérieux dangers. Il est nécessaire d’avoir cet examen présent à l’esprit pour ne pas entretenir d’illusions sur une détente en Asie comme certains en ont entretenu jusqu’à la Conférence de Berlin sur l’Europe.

 

Le Rôle des Maréchaux en U.R.S.S.

On a remarqué avec raison que la politique de Molotov à Berlin représentait les vues du grand État-Major soviétique. A de nombreux signes, on devine depuis la mort de Staline l’ascension des militaires qui se sont débarrassés de Beria. On vient d’apprendre que le maréchal Timochenko a reçu la direction du Parti en Russie blanche, que le maréchal Bagramian a été nommé membre du présidium de Lettonie, et le général Breschnew du Kazakhstan. Le maréchal Tchouikov participe à la direction des affaires civiles en Ukraine. Si l’on additionne les fonctions de Rokossowski en Pologne et celles des maréchaux Schukow et Koniev au présidium suprême de l’U.R.S.S., et que l’on ajoute à ces militaires de carrière les maréchaux politiciens Boulganine et Vorochilov, on constate que l’impérialisme révolutionnaire cède peu à peu à l’impérialisme militaire, ce qui est dans la logique de l’histoire. La cause de la paix y gagnera-t-elle ?

 

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