ORIGINAL-Criton-1954-01-16 pdf
Le Courrier d’Aix – 1954-01-16 – La Vie Internationale.
Faillite du Collectivisme
Décidément, cela devient séreux : la Comédie Française va jouer à Moscou et les Ballets Russes se produiront à Paris. Il est question que le beurre du Wisconsin, fief de McCarthy, soit vendu aux Soviétiques ; les commandes industrielles des pays d’au-delà du rideau de fer affluent à Paris, sans doute pour suppléer éventuellement aux commandes « off-shore ». La Conférence de Berlin finira peut-être par trouver un local à la convenance commune, et peut-être reparlera-t-on de la Corée à Pan Mun Jon ; le baromètre est à la détente !
Les Transformations de la Structure Soviétique
Les signes se multiplient d’un changement assez général dans l’ordre intérieur soviétique. Les indices en étaient, comme nous l’avons vu, perceptibles dès la mort de Staline. Une nouvelle société qui vivait sous la terreur despotique du vieux Maître aspire à la sécurité, au mieux vivre, et exige de ses nouveaux dirigeants un ordre plus humain. Elle demande aussi de pouvoir sortir de cette prison de fer et de participer à la vie internationale. Il y a plus : la structure sociale imposée par le bolchévisme n’est pas viable. L’extrême pénurie des biens de consommation, l’impossibilité d’organiser de façon satisfaisante les commodités de la vie font prévoir des transformations plus profondes.
La Société Moderne exclut le Collectivisme
La Société moderne en effet, est incompatible avec le collectivisme. C’est une idée qui se fait jour et qui fait son chemin. C’est peut-être le fait le plus important qui se dégagera pour les historiens de cette année 1953, par ailleurs assez terne. Le rouage essentiel d’une économie moderne n’est pas comme on pourrait le croire, la grande industrie avec sa production de masse et de série, ses combinats et ses exploitations agricoles géantes. Dans les pays les plus industrialisés, la part de la grande entreprise dans la production globale n’a cessé de décroître. Cela semble paradoxal au profane, et c’est pourtant ce qui ressort des statistiques. La machine, en effet, une fois transmise à l’usager est chose vivante, qu’il faut soigner, réparer souvent, adapter à sa tâche. La civilisation industrielle repose alors sur l’artisanat et la petite entreprise qui rendent utilisable ce que la grande a construit. Elle exige aussi qu’entre le producteur et l’usager s’interposent tous ceux qui s’informent des besoins, les transmettent au producteur pour servir l’intérêt commun. Il faut ainsi que s’établisse une concurrence qui assure une grande variété de produits pour des besoins qui varient de plus en plus. Il faut enfin que le profit et l’intérêt stimulent les uns et les autres.
En agriculture en particulier, il est montré que c’est l’entreprise familiale de dimension moyenne qui assure les meilleurs rendements, et la petite entreprise industrielle qui pour tous les produits finis qui ne sont pas ceux de base assure la meilleure productivité.
Le système soviétique exclut tout cela. C’est pourquoi il n’a donné que des résultats détestables. Les objets les plus nécessaires manquent ou sont mal adaptés aux besoins et souvent restent dans les magasins d’Etat parce qu’ils sont ou trop peu tentants ou de trop mauvaise qualité et trop chers pour l’usage qu’ils font. L’U.R.S.S. produit des automobiles mais il n’y a pas de garagistes sur les routes en cas de panne ; et personne n’a soin des tracteurs ou du bétail qui sont à tous et à personne. Le mythe collectiviste se dégonfle parce qu’il est économiquement absurde et s’oppose à l’amélioration du niveau de vie. Les nouvelles élites soviétiques en prennent conscience. La marche du progrès auquel n’échappent pas plus les Russes que d’autres peuples imposera peu à peu une structure sociale qui, à quelques nuances près, ressemblera à celle qui s’est imposée, en dehors de toute doctrine, dans les pays plus évolués.
Politique Intérieure et Politique Extérieure
Mais faut-il pour cela que la politique extérieure subisse une évolution parallèle ? Dans une certaine mesure sans doute, et le changement de ton du Kremlin est aussi bien une tactique que le reflet de ce qui se passe à l’intérieur. Malheureusement, le progrès de la civilisation matérielle n’exclut pas l’exaspération des sentiments nationalistes. L’Allemagne nous l’a appris à nos dépens. Il semble au contraire que dans la période de mue d’une structure sociale, le raidissement est plus marqué à l’égard du monde extérieur, au moins dans la phase initiale. Il ne faut pas croire qu’à la détente intérieure en U.R.S.S. va correspondre à l’extérieur un esprit de compromis. La tactique sera plus souple, mais ce n’est pas en ce moment difficile pour les dirigeants soviétiques qu’ils peuvent consentir des abandons territoriaux ou autres ; la répression en Allemagne orientale à la suite des émeutes du 17 juin, le montre manifestement.
Ce qui se Passe à Belgrade
Ce n’est pas seulement à Moscou que l’on entend des craquements dans le système politico-social. A Belgrade aussi, le communisme yougoslave a déjà beaucoup évolué depuis sa constitution stalinienne. Tito lui-même a tendu à démocratiser le régime. Son meilleur compagnon Djilas a voulu aller plus loin et a signalé dans des articles retentissants de « Borba », les méfaits sur l’économie de la structure rigide et autocratique du Parti. Il a même suggéré qu’il n’en irait que mieux si la caste qu’il constitue dans la nation pouvait se dissoudre. Les hauts-fonctionnaires qui détiennent les postes clefs du pouvoir ont crié à l’hérésie et exigé la démission du réformateur. Tito a cédé ; mais le germe d’une opposition a levé ; la Yougoslavie est moins protégée que l’U.R.S.S. des contacts avec l’Occident ; les masses sont un peu plus évoluées, elles souffrent des mêmes défectuosités que nous venons de signaler chez les Russes. Sans l’aide conjuguée de l’Occident, le régime aurait éclaté du fait de la pénurie et de la famine menaçante en 1948. Les tentatives de réforme agraire ont généralement échoué. L’industrie étatique n’est pas plus rentable là-bas qu’ailleurs. La dictature d’un parti ne peut assurer l’avenir d’une nation ; Tito qui est habile ne l’ignore pas.
Naguib et ses Ennemis
Nous nous étions trompés, du moins à court terme, sur les chances de succès de la dictature de Naguib en Egypte. Cependant, la situation du Général qui paraissait s’affermir apparaît plus menacée qu’on ne le croyait. Le voilà en conflit politique avec certains pays arabes, et brouillé avec la Turquie. Les Anglais ont renoncé à négocier pour Suez et Naguib n’ose pas employer la force pour les en chasser. Les Américains paraissent las de l’appuyer et le sacrifient volontiers à des partenaires plus intéressant politiquement, stratégiquement et économiquement en Moyen-Orient. Enfin à l’intérieur, Naguib est obligé d’arrêter successivement les anciens amis de Farouk et du Wafd, puis les communistes et enfin – c’était hier – les Frères Musulmans dont la puissance religieuse et temporelle est loin d’être négligeable. Cela fait beaucoup d’ennemis pour un seul homme.
CRITON