Criton – 1946-02-23 – Le Chemin de la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1946-02-23 – Le Chemin de la Paix.

 

La semaine internationale, abondante en événements qui concernent la France, a mis à jour des questions graves qui ne nous apportent pas les pensées optimistes auxquelles nous aspirons tous, auxquelles cependant on ne peut sacrifier la vérité.

 

La Question Syro-Libanaise à l’O.N.U.

Les protestations des Etats syrien et libanais portées devant le tribunal de l’O.N.U. contre le maintien des troupes Franco-Anglaises ont été presque exclusivement dirigées contre la France.

  1. Bevin s’était absenté, laissant la parole à Sir Cadogan pour l’Angleterre. M. Cichnisky a soutenu vigoureusement la cause Syro-Libanaise, portant contre le gouvernement du général de Gaulle des accusations précises. La défense de M. Bidault, calme et modérée, a porté.

Le délégué soviétique, qui s’est servi de l’occasion pour user pour la première fois du droit de veto, n’en a pas moins essuyé devant l’opinion mondiale un échec qui ne fait que souligner d’ailleurs l’attitude hostile de l’U.R.S.S. à nos intérêts, en Proche-Orient en particulier, et à toute notre politique extérieure en général.

 

Le Problème de l’Unité Allemande

Plus grave est la double offensive menée conjointement par la Russie et les Etats-Unis contre notre opposition à un gouvernement central allemand.

On sent qu’en l’absence de tout appui, même anglais, après la note de M. Byrnes au gouvernement français, il est inévitable que nous cédions sur ce point. Nous n’en avons jamais douté.

Mais il y a plus : nous tenons de toutes nos forces, comme un intérêt vital pour notre sécurité, à l’internationalisation de la Ruhr et à l’autonomie des pays Rhénans.

Jusqu’ici, si nous avions rencontré des réticences, nous n’avions pas été en présence d’une hostilité déterminée ; l’Angleterre et les Etats-Unis avaient paru vouloir tenir compte, au moins dans une certaine mesure, de nos aspirations.

Mais la Russie, en dépit même de l’attitude très nette du parti communiste français en complet accord avec le gouvernement, revenant sur ses intentions premières favorables à l’internationalisation de la Ruhr, soutient la thèse des partis allemands, qui réclament l’indépendance et l’unité de ce qui sera le quatrième Reich.

Cette évolution, à laquelle nos lecteurs pouvaient s’attendre, met dans un jour cruel notre total isolement. Nous étions en droit d’attendre de l’alliance Russe le maintien de la sécurité française à l’Ouest, la double vigilance Franco-Russe devant tenir l’Allemagne dans une impuissance définitive.

Il n’en sera malheureusement rien. Les trois Grands, qui se disputent l’appui de la nouvelle Allemagne, ne consentiront pas, pour des raisons identiques, au démembrement de l’Allemagne.

Les Russes craignent, à la suite des élections qui ont eu lieu dans les zones américaine et anglaise, que la force allemande divisée ne soit en partie dirigée contre eux, et que l’attraction anglo-saxonne ne gêne leurs desseins dans la zone qu’ils occupent. Ils ne veulent pas que l’Allemagne de l’Ouest échappe complètement à leur contrôle.

De même, les Anglo-Saxons voient dans la reconstitution de l’unité allemande l’impossibilité de rétablir un certain équilibre européen.

Tout cela était latent et devient aujourd’hui évident.

 

Le Trusteeship et la Question Coloniale

Une autre menace non moins grave et dont nous avons suivi l’évolution est dirigée contre notre colonisation, et spécialement contre notre position en Afrique du Nord.

Le Gouvernement français avait bien vu que, si la Tripolitaine était définitivement enlevée à l’Italie, mise sous contrôle international par le système du Trusteeship et destinée à recevoir au bout de quelques années sont indépendance, c’était un état arabe qui se constituerait, aux portes de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc.

Comment notre autorité résistera-t-elle à ce voisinage ? Les Anglais, qui auraient pu nous aider, ont, comme on l’a vu, épousé complètement la cause arabe ; Russes et Américains veulent, les uns pour des raisons politiques, les autres pour des raisons économiques, que la porte soit ouverte et la concurrence libre dans ces pays. Notre souveraineté y est nettement visée.

Ajoutons à cela que la décision malheureuse, sur laquelle nous avions fait silence, d’établir dans nos colonies africaines de l’intérieur un régime de change spécial établissant entre la métropole et ces territoires une véritable barrière douanière compliquée de formalités et de restrictions, met en danger la solidarité morale de la France et de ses colonies.

C’est tout l’édifice de l’Empire français qui est ainsi en question. Un vaste mouvement d’union, de patriotisme et de bonne foi pourrait encore nous rendre assez de prestige pour retrouver des appuis. Il n’est que temps.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1946-02-16 – Le Chemin de la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1946-02-16 – Le Chemin de la Paix.

 

A  l’O.N.U.

Les débats se sont poursuivis à Londres dans un esprit de conciliation et de prudence sur les requêtes russes touchant la Grèce et l’Indonésie.

L’intéressant, c’est qu’on a pu, par les réactions des divers délégués, apprécier l’état de l’opinion internationale. Deux traits dominent : la peur des Russes, et un vif désir d’éviter un conflit fatal, et malgré toute la sympathie qui va aux Anglo-Saxons et surtout à l’Angleterre, ne jamais approuver leur action.

En l’espèce, les requêtes russes, hâtivement conçues, manquaient d’arguments, surtout celle qui touchait l’Indonésie. Les délégués, néanmoins, ont montré toute leur volonté d’impartialité.

 

Le Discours de Staline

Staline a prononcé quelques mots à propos des « élections » en U.R.S.S.

Ce qu’il y a d’affligeant dans la situation présente, c’est que la même peur affecte les deux camps. Staline représente la Russie soviétique comme entourée d’ennemis qui la guettent, l’objet de tous les complots, l’ennemi mortel de toutes les puissances capitalistes et réactionnaires qui veulent l’abattre.

Evidemment, rien n’est plus sûr et de meilleure propagande que de persuader le moujik russe, le plus méfiant des êtres, qu’il doit travailler et se priver pour s’armer contre ses ennemis. Il est possible toutefois que Staline soit, en quelque mesure, sincère. Ces hommes qui ont été longtemps des hors la loi, dans un pays où chaque personnalité avait, avant la révolution tout comme aujourd’hui, un policier qui l’observe, ont conservé le sentiment qu’ils sont entourés d’ennemis. Fort ignorants par ailleurs des mœurs, des langues, de l’esprit occidental, attachés à une doctrine simpliste qui voit dans l’homme riche la bête immonde que tous les moyens sont bons pour abattre, les Russes d’aujourd’hui paraissent vivre dans la crainte d’une coalition mondiale, tout comme les Anglo-Saxons voient dans l’expansion russe l’obstacle qui les empêchera de vivre et de commercer en paix.

Y a-t-il là un immense malentendu ? Dans une certaine mesure, nous le croyons.

Il y a autre chose aussi : ce sont les conditions matérielles : par quel prodige de sagesse, deux systèmes d’organisation économique pourront-ils coexister sans se nuire ?

Il semble toutefois que Vychinski qui a beaucoup d’instruction, ait senti le danger de lasser l’évidente bonne volonté dont il était l’objet.

 

Le Problème Palestinien

Dans le cadre de ce conflit anglo-russe, Les mobiles de la politique anglo-américaine dans le Proche-Orient se précisent. On sait que l’Angleterre, inspiratrice du Sionisme, a dû sacrifier la cause juive à ses intérêts arabes.

Les Américains, qui ont eux aussi besoin des Arabes pour l’exploitation des pétroles et l’octroi de Concessions nouvelles, se sont longtemps refusés à intervenir, malgré l’énergique pression des juifs d’Amérique. Ce n’est que récemment qu’ils ont accepté de jouer le rôle d’arbitre, et convoqué pour l’examen du problème palestinien une commission.

C’est qu’ils comprennent qu’il y a un intérêt commun à l’Angleterre et aux Etats-Unis, de ramener le calme dans ces pays, où les désordres ne peuvent que donner à l’influence russe l’occasion de se faire sentir.

Dans ce but, les Anglais ont proclamé l’indépendance de la Transjordanie, dont l’émir Abdullah, leur allié, est le maître : le nouvel Etat va fusionner avec l’Irak, ancien mandat anglais lui aussi, dont Fayçal est roi. Abdullah deviendra régent de ce grand Etat  Arabe qui disposera d’une armée indigène importante dont les officiers sont anglais.

Ce grand Etat pourra à l’avenir exercer assez de prestige pour s’adjoindre la Syrie, si celle-ci ne sort pas des difficultés que lui vaut son indépendance.

Et voilà pourquoi nous fûmes chassés de Damas.

Le plan anglais est plus vaste encore. D’abord on résoudrait le problème palestinien en créant une zone purement Juive enfermée dans l’Etat Arabe, et dont le port unique serait Jaffa, contrôlé par les Anglais. L’Etat juif, exigu et cerné, ne serait pas susceptible d’expansion. Le nouvel état Transjordan-Irakien ferait contrepoids à la ligue arabe, dont l’animateur, Ibn-Séoud, est un ennemi des Anglais.

On sait que l’émir Hussein – dont les descendants sont précisément sur le trône d’Irak – a été évincé en Arabie par Ibn-Séoud, et que Fayçal est son mortel ennemi. D’ailleurs, depuis l’entrevue au Caire entre Ibn-Séoud et Farouk, roi d’Egypte, une tendance plus conciliante se fait jour, sans doute sur les conseils des Américains, grands amis d’Ibn-Séoud.

Les Anglo-Saxons semblent avoir réussi à alerter tous les pays arabes sur le péril russe, et comptent se servir de cet épouvantail pour consolider leur position dans le Proche-Orient.

 

                                                                                            CRITON

                                                          

Certains lecteurs ont vu dans mes chroniques antérieures des critiques personnelles contre le précédent gouvernement. Nous n’avons fait que relater les opinions qui circulaient à l’étranger sur la question. A notre avis, il est bon, qu’elles soient ou non agréables, que les Français en soient informés.

 

Criton – 1946-02-16 – Le Chemin de la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1946-02-16 – Le Chemin de la Paix

 

A  l’O.N.U.

Les débats se sont poursuivis à Londres dans un esprit de conciliation et de prudence sur les requêtes russes touchant la Grèce et l’Indonésie.

L’intéressant, c’est qu’on a pu, par les réactions des divers délégués, apprécier l’état de l’opinion internationale. Deux traits dominent : la peur des Russes, et un vif désir d’éviter un conflit fatal, et malgré toute la sympathie qui va aux Anglo-Saxons et surtout à l’Angleterre, ne jamais approuver leur action.

En l’espèce, les requêtes russes, hâtivement conçues, manquaient d’arguments, surtout celle qui touchait l’Indonésie. Les délégués, néanmoins, ont montré toute leur volonté d’impartialité.

 

Le Discours de Staline

Staline a prononcé quelques mots à propos des « élections » en U.R.S.S.

Ce qu’il y a d’affligeant dans la situation présente, c’est que la même peur affecte les deux camps. Staline représente la Russie soviétique comme entourée d’ennemis qui la guettent, l’objet de tous les complots, l’ennemi mortel de toutes les puissances capitalistes et réactionnaires qui veulent l’abattre.

Evidemment, rien n’est plus sûr et de meilleure propagande que de persuader le moujik russe, le plus méfiant des êtres, qu’il doit travailler et se priver pour s’armer contre ses ennemis. Il est possible toutefois que Staline soit, en quelque mesure, sincère. Ces hommes qui ont été longtemps des hors la loi, dans un pays où chaque personnalité avait, avant la révolution tout comme aujourd’hui, un policier qui l’observe, ont conservé le sentiment qu’ils sont entourés d’ennemis. Fort ignorants par ailleurs des mœurs, des langues, de l’esprit occidental, attachés à une doctrine simpliste qui voit dans l’homme riche la bête immonde que tous les moyens sont bons pour abattre, les Russes d’aujourd’hui paraissent vivre dans la crainte d’une coalition mondiale, tout comme les Anglo-Saxons voient dans l’expansion russe l’obstacle qui les empêchera de vivre et de commercer en paix.

Y a-t-il là un immense malentendu ? Dans une certaine mesure, nous le croyons.

Il y a autre chose aussi : ce sont les conditions matérielles : par quel prodige de sagesse, deux systèmes d’organisation économique pourront-ils coexister sans se nuire ?

Il semble toutefois que Vychinski qui a beaucoup d’instruction, ait senti le danger de lasser l’évidente bonne volonté dont il était l’objet.

 

Le Problème Palestinien

Dans le cadre de ce conflit anglo-russe, Les mobiles de la politique anglo-américaine dans le Proche-Orient se précisent. On sait que l’Angleterre, inspiratrice du Sionisme, a dû sacrifier la cause juive à ses intérêts arabes.

Les Américains, qui ont eux aussi besoin des Arabes pour l’exploitation des pétroles et l’octroi de Concessions nouvelles, se sont longtemps refusés à intervenir, malgré l’énergique pression des juifs d’Amérique. Ce n’est que récemment qu’ils ont accepté de jouer le rôle d’arbitre, et convoqué pour l’examen du problème palestinien une commission.

C’est qu’ils comprennent qu’il y a un intérêt commun à l’Angleterre et aux Etats-Unis, de ramener le calme dans ces pays, où les désordres ne peuvent que donner à l’influence russe l’occasion de se faire sentir.

Dans ce but, les Anglais ont proclamé l’indépendance de la Transjordanie, dont l’émir Abdullah, leur allié, est le maître : le nouvel Etat va fusionner avec l’Irak, ancien mandat anglais lui aussi, dont Fayçal est roi. Abdullah deviendra régent de ce grand Etat  Arabe qui disposera d’une armée indigène importante dont les officiers sont anglais.

Ce grand Etat pourra à l’avenir exercer assez de prestige pour s’adjoindre la Syrie, si celle-ci ne sort pas des difficultés que lui vaut son indépendance.

Et voilà pourquoi nous fûmes chassés de Damas.

Le plan anglais est plus vaste encore. D’abord on résoudrait le problème palestinien en créant une zone purement Juive enfermée dans l’Etat Arabe, et dont le port unique serait Jaffa, contrôlé par les Anglais. L’Etat juif, exigu et cerné, ne serait pas susceptible d’expansion. Le nouvel état Transjordan-Irakien ferait contrepoids à la ligue arabe, dont l’animateur, Ibn-Séoud, est un ennemi des Anglais.

On sait que l’émir Hussein – dont les descendants sont précisément sur le trône d’Irak – a été évincé en Arabie par Ibn-Séoud, et que Fayçal est son mortel ennemi. D’ailleurs, depuis l’entrevue au Caire entre Ibn-Séoud et Farouk, roi d’Egypte, une tendance plus conciliante se fait jour, sans doute sur les conseils des Américains, grands amis d’Ibn-Séoud.

Les Anglo-Saxons semblent avoir réussi à alerter tous les pays arabes sur le péril russe, et comptent se servir de cet épouvantail pour consolider leur position dans le Proche-Orient.

 

                                                                                            CRITON

                                                          

Certains lecteurs ont vu dans mes chroniques antérieures des critiques personnelles contre le précédent gouvernement. Nous n’avons fait que relater les opinions qui circulaient à l’étranger sur la question. A notre avis, il est bon, qu’elles soient ou non agréables, que les Français en soient informés.

 

Criton – 1946-02-09 – Le Chemin de la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1946-02-09 – Le Chemin de la Paix.

 

L’Assemblée des Nations-Unies, écrit le Times, ne peut fonctionner que si les grandes Puissances sont d’accord. Sinon, cette Institution est, non seulement inutile, mais constitue un véritable danger pour la paix. C’est ce danger qu’on vient de sentir à propos du problème grec.

 

Les Débats du Conseil de Sécurité

Il y a eu du sport à Londres. Les deux protagonistes, Bevin et Vychinski, ont fait assaut d’accusations, et par moment la vérité était perceptible dans leurs discours, chose contraire aux usages diplomatiques. A l’heure où nous écrivons, l’Assemblée ne sait quelle conclusion donner au débat. Le duel anglo-russe dépasse sa compétence.

 

Problèmes Anglo-Russes

La grande offensive soviétique contre l’Angleterre, par la radio, la diplomatie, la presse russe et communiste de tous les pays, s’intensifie chaque jour.

Il y a le procès des officiers polonais de l’armée Huniers cantonnée près d’Ancône, qui, parachutés d’Italie, auraient tenté de renverser le Gouvernement pro-russe de Varsovie. Celui-ci a confié à sa police quelques exécutions qui ont provoqué des incidents diplomatiques à Londres et une note des Etats-Unis.

Il y a les poursuites du Gouvernement bulgare contre l’opposition, accusée d’obéir aux agents anglais.

Il y a l’agitation des Arméniens de Turquie et des pays Syro-libanais qui demandent l’appui de la République soviétique d’Arménie contre leurs oppresseurs.

Il y a, en préparation, une révolte classique des kurdes fomentée par les Soviets pour ébranler l’Empire ottoman.

Enfin, et surtout, il y a le problème persan qui ira faire à Londres un tour sans résultat mais qui va  en s’échauffant à l’intérieur du pays.

Il y a même la question de l’attribution des Iles du Dodécanèse, l’établissement du « Trusteeship » sur les colonies italiennes d’Afrique.

La guerre des nerfs est poussée à fond pour atteindre le moral anglais, déprimer les affaires et provoquer une course aux armements, ruineuse pour les pays libres. Comme ils sont sûrs que les Anglais sont incapables, moralement et matériellement, de prendre l’initiative d’une guerre, les Soviets jouent sans risque.

 

La Question Française

Bien qu’au second plan des préoccupations internationales, l’évolution politique de la France est suivie avec intérêt. Comme prévu, le projet d’emprunt à New-York a rencontré des résistances. M. Blum a dû ajourner son voyage pour consulter ses amis de Londres sur la façon de s’y prendre.

Notre prestige aux Etats-Unis est faible. Une propagande sournoise, dont l’origine se devine, a entretenu entre Français et Américains des rapports désagréables. Les soldats de retour ont indisposé l’opinion contre nous. Notre chaos politique, les conflits d’idéologies creuses sans rapport avec la réalité font, aux Etats-Unis, douter de notre bon sens.

On attendait des hommes nouveaux à la tête de la quatrième République : on y retrouve de vieilles connaissances.

 

La Situation aux Etats-Unis

Par-delà ces motifs, il y a aux Etats-Unis une crise politique profonde et complexe.

Le problème extérieur, malgré le calme apparent, cause de vives appréhensions.

Jusqu’ici, les Etats-Unis, seul pays riche au monde, avait fait la guerre avec prodigalité sans se soucier trop de leurs finances. Mais la guerre, à ce point de vue, n’est pas finie. Les armements vont être plus coûteux que jamais. Le dollar, qu’on le veuille ou non à Wall Street, a perdu les trois-quarts de sa valeur intrinsèque. Les Américains luttent, comme les Anglais après 18, pour maintenir la fiction d’une monnaie stable, pour que la dépréciation latente ne s’inscrive pas dans les prix.

C’est ce qui explique les grèves actuelles. Les ouvriers luttent pour défendre un niveau de vie que la reprise d’une activité normale ferait baisser rapidement, si les salaires ne suivaient pas. Mais le Gouvernement, pour éviter l’inflation et conserver en même temps un lourd appareil militaire, s’oppose à une hausse trop accentuée.

Voilà pourquoi, l’emprunt anglais, quoique déjà conclu, soulève des critiques aux Etats-Unis. Le nôtre vient mal à propos et risque de se faire attendre.

 

Finances et Armement

On se rend compte cependant que la France est au bord d’un gouffre dont elle pourrait aisément sortir si le courage et le climat politique s’y prêtaient ; mais que dans l’état actuel, toutes les aventures sont possibles.

On a prêté à l’étranger, une vive attention à un petit fait : la grève des journaux parisiens, la façon désinvolte dont les ouvriers imprimeurs ont traité les Ministres pour qui ils avaient voté en octobre. La polémique du Syndicat et de l « Humanité » a paru révélatrice de l’opinion de masses : un mépris croissant pour les partis politiques, le discrédit de plus en plus profond de l’Etat.

Cette tendance anarchisante n’est pas pour rassurer d’éventuels prêteurs. Ne comptons que sur nous-mêmes.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1946-02-02 – Le Chemin de la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1946-02-02 – Le Chemin de la Paix.

 

La radio et la presse russes se déchainent contre l’Angleterre, « protectrice du fascisme ». Cependant l’ambassadeur Clarke, à son départ, a été très cordialement reçu par Staline et invité à déjeuner. A Londres également, âpres controverses dans une atmosphère sans orage. Comme en 39, on ne saura qu’au dernier jour où le Kremlin veut en venir.

 

Les Débats de l’O.N.U.

Les Anglais ont insisté pour que les questions persanes, grecques et indonésiennes soient portées simultanément devant le Conseil de Sécurité.

Bevin, excédé par les attaques russes, a marqué un point : le leader nationaliste indonésien, à la surprise générale, a déclaré se féliciter de la présence des troupes anglaises dans son pays : elles y maintiennent l’ordre. Moscou avait un peu vite répliqué à la requête persane en soulevant cette question.

De même, ce qui est normal, le Gouvernement grec approuve l’occupation anglaise. Londres veut exploiter cette situation pour confondre les Russes et relever son prestige.

Par ailleurs, les Russes ont obtenu gain de cause en imposant comme secrétaire général de l’O.N.U. le candidat norvégien au lieu du canadien.

Enfin, une controverse s’est élevée entre Américains et Russes au sujet des Kouriles et du Sud de Sakhaline que Moscou entend annexer, paraît-il, contrairement  aux accords de Yalta qui prévoyaient seulement une occupation militaire.

En un mot, l’O.N.U., pour l’heure, aux prises avec des questions brulantes, fonctionne. Cependant à Washington, on se prépare aux grandes manœuvres navales dans le Pacifique, où toute une flotte sera sacrifiée pour essayer la bombe atomique sur mer et sous l’eau : discret avertissement.

 

La Crise Française

La presse anglo-saxonne a été surprise de la froide indifférence qui, en France, a accompagné la démission du général de Gaulle. Très réservés d’abord, les journaux, et en particulier le Times, ont porté sur sa politique, tant intérieure qu’extérieure, un jugement très sévère. Comme nous l’avions supposé, les réticences américaines au sujet d’un gros emprunt français ont précipité la crise. Souhaitons que M. Blum, dont la compétence en matière économique n’a jamais été éclatante, obtienne le maximum.

Washington posera pas mal de conditions. Nous parions volontiers que l’affaire sera longue à décider. Rappelons que la Grèce, bien qu’elle fût occupée, bien qu’elle n’eût, pour se remettre, besoin que d’un somme minime, a côtoyé l’abîme longtemps, avant d’être secourue. Cependant, la restauration de l’économie grecque était la condition du maintien de l’influence anglaise …..

Il ne faut pas trop dramatiser : les Etats modernes ne font plus faillite. Le remède existe ; nous allons le voir à l’œuvre. Mais son effet n’est que temporaire.

Nos finances ne peuvent pas guérir tant qu’un producteur aura à sa charge, outre sa famille, celles de sept non producteurs. Aucun régime, aucun système, qu’il soit libéral ou totalitaire, ne peut s’en accommoder.

 

Soucis Américains

Tandis que les pays libres se remettent péniblement à l’ouvrage, la reconstruction soviétique avance à grands pas. La production de charbon baisse en France, en Angleterre et aux U.S.A., faute de mineurs. Celle de la Russie s’accroit, parce qu’on ne s’occupe pas des préférences des travailleurs.

Les Américains calculent que, probablement d’ici cinq à sept ans, les ressources de la Russie seront assez développées pour qu’elle puisse exporter de façon massive. A ce moment, la Russie disposera des destins du monde économique. Il lui suffira de jeter sur le marché une denrée dont l’équilibre est fragile, le blé par exemple, pour écraser les prix et ruiner les producteurs libres.

La coexistence des deux mondes, l’un fermé, l’autre ouvert, sera impossible à moins de sagesse mutuelle. Cette perspective est pour la paix du monde infiniment plus grave que la menace atomique.

 

La Politique Française

Le maintien de M. Bidault aux Affaires Etrangères montre qu’on est satisfait de la voie suivie. Reste à en persuader nos partenaires. Cette politique, comme toute autre, a ses mérites. Elle s’appuie sur nos traditions spirituelles, se pose en arbitre, et en cas de conflit rend notre neutralité possible.

En effet, lorsqu’on aura cessé de s’hypnotiser sur le problème allemand – qui certes nous touche, mais a cessé d’être vital – il faudra étudier la seule hypothèse du monde de demain : la guerre entre Russes et Anglo-Saxons.

Comment jouent chez nous ces rivaux ? A-t-on remarqué que le parti pro-russe en France, naguère antimilitariste et même plus, au risque d’indisposer sa clientèle, s’est fait le champion d’une solide armée. Pourquoi ? Parce que les Russes pensent qu’en cas de conflit, les Anglo-Saxons ne pourraient pas éviter d’occuper notre territoire.

On sait, par l’exemple de Mers-el-Kébir, qu’ils recourraient sans hésiter à la manière forte. Si une armée française s’opposait au débarquement, le sang coulerait (en pure perte d’ailleurs, car la partie serait inégale), et nous voilà, du coup, dans le camp russe.

Si par la suite, après quelques revers des armées de terre anglo-saxonnes, notre pays était occupé par l’armée rouge, comme il ne manquerait pas d’y avoir eu des collaborateurs, on pourrait procéder au nom de la patrie à une épuration magistrale, et proclamer les Soviets, jusqu’à ce qu’un troisième acte vienne peut-être modifier la face des choses.

Il s’agit là d’une hypothèse. Le vraisemblable, heureusement, n’est pas souvent ce qui arrive. Il vaut toutefois qu’on y pense pour décider si l’armée métropolitaine, dont l’insuffisance fut si dangereuse en 19 et en 39, aura besoin demain d’être très nombreuse, et s’il n’y aurait pas là plus de dangers que d’avantages. Délicat problème …

 

                                                                                                CRITON

 

Criton – 1946-01-26 – Le Chemin de la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1946-01-26 – Le Chemin de la Paix

 

Deux événements sensationnels : la démission du général de Gaulle, la note russe à l’O.N.U. contre le maintien des troupes anglaises en Grèce et en Indonésie.

 

La Crise Française

On s’y attendait. L’opinion des chancelleries est que le Général, devant des échéances redoutables, surtout financières, a préféré se retirer, comptant qu’après une période d’incohérence, on viendrait lui offrir les pleins pouvoirs que l’Assemblée constituante lui refuse.

Il n’est cependant pas certain, pense-t-on, que les événements confirment ce calcul, car la politique étrangère du Général n’a pas peu contribué à sa chute, cela dès fin 40.

La campagne de Syrie en 41, la brouille avec Churchill à la suite de la publication de l’article de la Prensa avaient indisposé les Anglais.

En 42, le drame Darlan, l’élimination de Giraud après le procès Pucheu avaient irrité les Américains qui continuaient d’intriguer à Vichy puis à Alger.

Moscou enfin regardait le Général avec suspicion, comme un dictateur en puissance, et travaillait de l’intérieur contre lui.

De là, les échecs diplomatiques successifs. On s’était arrangé, à Londres comme à Washington, pour se passer de la France pour l’élaboration des plans d’avenir. Le problème allemand avait été envisagé dans cette éventualité.

Ces derniers temps cependant, en prévision sans doute de l’arrivée aux Affaires Etrangères d’une personnalité connue et sympathique aux trois Grands, on répétait que rien de durable ne pouvait être édifié sans la France ; à Londres, on a toujours manifesté des sentiments francophiles, préparant ainsi le terrain à une nouvelle politique qui, croit-on, finira par s’imposer.

 

La crise française serait tragique si elle était l’unique. Mais il en est partout de même : En Russie, la démission de Beria, le retour à Moscou de Vichinsky, font croire à une tension plus vive entre civils et militaires. La crise politique aux Etats-Unis s’aggrave chaque jour. En Argentine, au Brésil, en Afrique du Sud même où Smuts est en danger ; la question monarchique en Espagne, les troubles d’Italie, la dissolution de la Chambre belge, etc. Crise de convalescence, espérons-le.

 

A Londres

L’Assemblée des Nations Unies connaît déjà la crise qu’on comptait, à Washington, avoir évitée en faisant aux Russes des concessions. Bevin, pour détourner l’orage, avait fait un discours pondéré, presque timide.

Mais Gromyko exposait sans ménagement la thèse russe : pas de révision de la Charte en faveur des petites Nations, maintien du droit de veto, direction sans réplique des trois Grands.

Par malheur, le Gouvernement persan, avant sa chute, portait devant l’Assemblée l’affaire de l’Azerbaïdjan contre les agissements russes. Aussitôt les Russes ripostent par une note qui conteste avec énergie aux Anglais le droit de maintenir des troupes en Grèce et en Indonésie, portant l’affaire devant le Conseil.

Cette Assemblée des Nations unies paraît, dans l’état de tension des relations entre les trois Grands, sans objet. Elle ne peut qu’être impuissante ou épouser leurs querelles.

D’ailleurs si les trois Grands s’accordaient et qu’on s’en remît au droit et à la justice, une Cour internationale, aidée, si besoin, d’une force armée, indépendante des Gouvernements, ferait beaucoup mieux l’affaire. Contrairement à ce que nous pensions après Moscou, il semble qu’après un délai plus ou moins long, les Russes se retireront avec leurs satellites et comme la S.D.N., l’O.N.U. aura, en fait, vécu ; à moins que …..

 

Le Débat de Politique Extérieure à la Constituante

Ce débat révèle une incompréhension déplorable de la situation internationale. On raisonne comme si l’on était encore en 22. La guerre a passé, complètement bouleversé les problèmes : l’Allemagne en tant que nation indépendante, n’existe plus et n’existera pas avant une paix durable ou une troisième guerre mondiale. L’Allemagne n’est qu’un instrument, soit au service du bloc russe, soit du bloc Anglo-Saxon.

Ignore-t-on à la Chambre, les combinaisons politiques et militaires qui s’édifient à Berlin en ce moment ? L’enjeu actuel est une révolution sociale en Europe au profit des Russes qui, si elle réussissait, ne laisserait pas aux peuples mineurs, France ou Allemagne, le droit de fixer leurs frontières.

 

L’armée allemande, si elle renaît demain, ne sera pas dirigée contre nous, mais amalgamée à d’autres forces qui la contrôleront et lui fourniront des armes ; elle jouera un rôle de mercenaires. Si les Anglo-Saxons triomphent, ils ne laisseront pas l’Allemagne forger une nouvelle menace. Dans le cas contraire, toutes les précautions sont inutiles.

Nos esprits ne peuvent-ils suivre le cours des choses ? Serons-nous, en tous domaines, encore en retard d’une guerre ?

Ajoutons que le mérite, peut-être négatif, de la politique du Gouvernement de Gaulle, était de ne nous avoir pas liés par des accords qui auraient pu nous entraîner une troisième fois dans le conflit qui menace.

Si cette politique est possible, fasse qu’on s’y tienne !

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1946-01-26 – Le Chemin de la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1946-01-26 – Le Chemin de la Paix.

 

Deux événements sensationnels : la démission du général de Gaulle, la note russe à l’O.N.U. contre le maintien des troupes anglaises en Grèce et en Indonésie.

 

La Crise Française

On s’y attendait. L’opinion des chancelleries est que le Général, devant des échéances redoutables, surtout financières, a préféré se retirer, comptant qu’après une période d’incohérence, on viendrait lui offrir les pleins pouvoirs que l’Assemblée constituante lui refuse.

Il n’est cependant pas certain, pense-t-on, que les événements confirment ce calcul, car la politique étrangère du Général n’a pas peu contribué à sa chute, cela dès fin 40.

La campagne de Syrie en 41, la brouille avec Churchill à la suite de la publication de l’article de la Prensa avaient indisposé les Anglais.

En 42, le drame Darlan, l’élimination de Giraud après le procès Pucheu avaient irrité les Américains qui continuaient d’intriguer à Vichy puis à Alger.

Moscou enfin regardait le Général avec suspicion, comme un dictateur en puissance, et travaillait de l’intérieur contre lui.

De là, les échecs diplomatiques successifs. On s’était arrangé, à Londres comme à Washington, pour se passer de la France pour l’élaboration des plans d’avenir. Le problème allemand avait été envisagé dans cette éventualité.

Ces derniers temps cependant, en prévision sans doute de l’arrivée aux Affaires Etrangères d’une personnalité connue et sympathique aux trois Grands, on répétait que rien de durable ne pouvait être édifié sans la France ; à Londres, on a toujours manifesté des sentiments francophiles, préparant ainsi le terrain à une nouvelle politique qui, croit-on, finira par s’imposer.

 

La crise française serait tragique si elle était l’unique. Mais il en est partout de même : En Russie, la démission de Beria, le retour à Moscou de Vichinsky, font croire à une tension plus vive entre civils et militaires. La crise politique aux Etats-Unis s’aggrave chaque jour. En Argentine, au Brésil, en Afrique du Sud même où Smuts est en danger ; la question monarchique en Espagne, les troubles d’Italie, la dissolution de la Chambre belge, etc. Crise de convalescence, espérons-le.

 

A Londres

L’Assemblée des Nations Unies connaît déjà la crise qu’on comptait, à Washington, avoir évitée en faisant aux Russes des concessions. Bevin, pour détourner l’orage, avait fait un discours pondéré, presque timide.

Mais Gromyko exposait sans ménagement la thèse russe : pas de révision de la Charte en faveur des petites Nations, maintien du droit de veto, direction sans réplique des trois Grands.

Par malheur, le Gouvernement persan, avant sa chute, portait devant l’Assemblée l’affaire de l’Azerbaïdjan contre les agissements russes. Aussitôt les Russes ripostent par une note qui conteste avec énergie aux Anglais le droit de maintenir des troupes en Grèce et en Indonésie, portant l’affaire devant le Conseil.

Cette Assemblée des Nations unies paraît, dans l’état de tension des relations entre les trois Grands, sans objet. Elle ne peut qu’être impuissante ou épouser leurs querelles.

D’ailleurs si les trois Grands s’accordaient et qu’on s’en remît au droit et à la justice, une Cour internationale, aidée, si besoin, d’une force armée, indépendante des Gouvernements, ferait beaucoup mieux l’affaire. Contrairement à ce que nous pensions après Moscou, il semble qu’après un délai plus ou moins long, les Russes se retireront avec leurs satellites et comme la S.D.N., l’O.N.U. aura, en fait, vécu ; à moins que …..

 

Le Débat de Politique Extérieure à la Constituante

Ce débat révèle une incompréhension déplorable de la situation internationale. On raisonne comme si l’on était encore en 22. La guerre a passé, complètement bouleversé les problèmes : l’Allemagne en tant que nation indépendante, n’existe plus et n’existera pas avant une paix durable ou une troisième guerre mondiale. L’Allemagne n’est qu’un instrument, soit au service du bloc russe, soit du bloc Anglo-Saxon.

Ignore-t-on à la Chambre, les combinaisons politiques et militaires qui s’édifient à Berlin en ce moment ? L’enjeu actuel est une révolution sociale en Europe au profit des Russes qui, si elle réussissait, ne laisserait pas aux peuples mineurs, France ou Allemagne, le droit de fixer leurs frontières.

 

L’armée allemande, si elle renaît demain, ne sera pas dirigée contre nous, mais amalgamée à d’autres forces qui la contrôleront et lui fourniront des armes ; elle jouera un rôle de mercenaires. Si les Anglo-Saxons triomphent, ils ne laisseront pas l’Allemagne forger une nouvelle menace. Dans le cas contraire, toutes les précautions sont inutiles.

Nos esprits ne peuvent-ils suivre le cours des choses ? Serons-nous, en tous domaines, encore en retard d’une guerre ?

Ajoutons que le mérite, peut-être négatif, de la politique du Gouvernement de Gaulle, était de ne nous avoir pas liés par des accords qui auraient pu nous entraîner une troisième fois dans le conflit qui menace.

Si cette politique est possible, fasse qu’on s’y tienne !

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1946-01-19 – Les Nations-Unies

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Le Courrier d’Aix – 1946-01-19 – Le Chemin de la Paix.

 

Les Nations Unies

A Londres, on accorde les violons. M. Byrnes a bien marqué tout ce que les Etats-Unis attendaient de l’Assemblée des Nations. Il a promis l’appui total de son Pays. On n’en doutait pas. Aucun événement notable n’a dominé l’ouverture des séances.

 

La Politique Russe

Comme prévu, bien que Vichinsky ne soit pas encore à Londres, la coopération loyale de la Russie est acquise, comme on en décida à Moscou. La Russie participera activement, et déjà, pour la désignation du secrétaire permanent, pour l’élection des membres non permanents du Conseil de Sécurité, les Russes ont livré bataille, non pour couler l’institution, mais pour faire sentir qu’ils y jouaient de toutes leurs forces, et l’on a vu dans leur camp tous les peuples d’Europe Centrale soumis au contrôle soviétique, y compris la Tchécoslovaquie, plus quelques mécontents.

On luttera pour la direction des travaux, et la Russie ne laissera pas passer une occasion, lorsque la majorité sera flottante sur une question, d’emporter la décision à son profit. L’O.N.U. sera le théâtre d’une lutte d’influences qui suivra probablement, comme l’ancienne « S.D.N. », les fluctuations de prestige des Grands.

 

La Situation aux Etats-Unis

Sur ce nouveau théâtre des rivalités internationales, les Etats-Unis font une entrée médiocre.

Rappelons la crise économique et sociale provoquée par les grèves, l’effervescence politique créée par le discours Truman qui accuse le Congrès de mollesse, et surtout par deux autres facteurs.

D’une part, la crise militaire ; les démobilisations devront être freinées, sinon, faute de rengagements, l’armée américaine à l’extérieur serait ridiculement faible parce que composée d’hommes qui n’ont jamais vu le feu.

D’autre part, le bruit se propage que le secret de la bombe atomique n’existe pas, et que chacun (et surtout les Russes) peuvent en fabriquer à bref délai et à meilleur compte que les Etats-Unis. Cette rumeur n’est-elle qu’une manœuvre pour émouvoir l’opinion, est-elle véridique, nous l’ignorons. Le fait n’est pas sans influencer le moral des petites Nations qui ne veulent pas miser sur le plus faible.

 

Le Proche-Orient

C’est toujours le Levant qui paraît le plus grave sujet d’inquiétude : on a discuté sur une note que les Soviets auraient adressée pour appuyer le Gouvernement libanais dans sa résistance à l’accord Franco-Britannique.

Les Russes soutiendront de tout leur pouvoir les efforts d’indépendance des pays arabes. Nous en avions parlé lors du conflit Franco-Anglais en Syrie.

Les partis communistes et les communautés orthodoxes ont pour mission d’éliminer toute influence étrangère, française en pays syro-libanais, anglaise en Palestine et ailleurs, et même juive ; les Soviets ont pris position contre le Sionisme, ne voulant pas que les Juifs russes aient deux nationalités. Ils cherchent en même temps, par l’influence de l’Eglise orthodoxe ressuscitée, à expulser les communautés chrétiennes catholiques et protestantes et à se poser en protecteurs des chrétiens indignes, minorités craintives abandonnées à leur sort et en quête d’appuis.

 

La Politique Française

Ni les relations Franco-Anglaises en général, surtout en ce qui concerne l’Allemagne et la Ruhr, ni l’attitude de notre Gouvernement dans l’O.N.U., ne paraissent bien fixées. L’instabilité de la situation intérieure impose une sorte d’attente acceptée de part et d’autre et, nous pensons, déplorée par tous.

 

Finance et Politique extérieure

Dans un avenir qui ne saurait être éloigné, notre situation financière appellera des mesures d’un ordre de grandeur adéquat à l’ampleur du problème. Ces mesures ne seront efficaces qu’avec un appui extérieur considérable (notre Ministre chiffrait nos importations cette année à quelques deux milliards et demi de dollars). Notre équilibre économique repose donc sur la possibilité d’un crédit énorme dont les Etats-Unis seuls disposent.

On pourrait décrire notre politique par une image : Supposons un navire mixte qui, toutes voiles dehors, serait poussé dans une direction par un vent violent, tandis que les machines à toute vapeur le lanceraient en sens opposé. Il y aurait quelque risque de naufrage.

D’une part, une inflation rapide à laquelle rien ne s’oppose, d’autre part une psychose de déflation créée à la fois par l’impôt sur le capital et les nationalisations, et par un blocage des prix que le désordre administratif transforme en frein de la production. De telle sorte que l’on cumule les inconvénients des deux systèmes sans en recueillir les avantages ; d’un côté, l’expansion, malsaine certes mais réelle, que l’inflation apporte à l’activité économique ; de l’autre, le recul des prix et l’augmentation des marchandises disponibles que la déflation rend possible. Ici, au contraire, les prix montent et les biens consommables restent rares.

X x x x

On ne saurait trop répéter que la souveraineté d’un pays ne peut s’affirmer que s’il est d’abord maître de son économie, capable de donner à ses échanges intérieurs et extérieurs une assiette convenable, sinon chacun sait qu’un appel au crédit étranger ne va pas sans abandon de souveraineté. Nous sommes à ce tournant.

Ajoutons que la perspective d’élections prochaines en France rend très hésitants et même inquiets les Américains. Un changement de majorité ne risque-t-il pas de décider d’une nouvelle politique extérieure française ? D’ici qu’on soit fixé, il est à craindre qu’aucune aide massive ne nous soit fournie : Pourra-t-on attendre ?

La question est d’une telle importance que les allées et venues de la diplomatie ne sont en regard que jeux d’enfants.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1946-01-12 – L’Assemblée des Nations-Unies

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Le Courrier d’Aix – 1946-01-12 – Le Chemin de la Paix.

 

L’Assemblée des Nations Unies

Une page nouvelle de l’histoire diplomatique d’après-guerre vient de s’ouvrir : les Nations Unies se réunissent à Londres. Après la Charte de l’Atlantique, la Conférence de San Francisco, les résolutions de Bretton-Woods, les Etats-Unis vont s’efforcer de diriger la coopération internationale selon leur plan.

Ils ont fait à Moscou les concessions nécessaires pour que l’œuvre à accomplir ne se heurte pas à une obstruction systématique. Le demi-succès de la rencontre est considéré comme encourageant. Le départ de la nouvelle organisation sera lent. On ne peut pas dire qu’elle soulève l’enthousiasme, ni même un grand espoir. Une ambiance de coopération doit être créée.

 

La Situation aux Etats-Unis

Il est regrettable que l’Assemblée s’ouvre tandis qu’une crise sérieuse se développe aux Etats-Unis.

Les grèves persistantes par lesquelles les ouvriers entendent maintenir les hauts salaires du temps de guerre, l’inertie du Congrès et l’impuissance du Gouvernement à régler les conflits ont créé une situation confuse, où le prestige naissant du nouveau Président pâlit. Les Américains sentent qu’ils n’ont plus l’homme de premier plan nécessaire pour faire face aux situations difficiles.

La politique conciliatrice de Byrnes est vivement critiquée. Pour que le prestige des Etats-Unis entraînât la confiance du monde, il eût fallu que l’adaptation de l’économie du Pays aux conditions nouvelles de l’état de paix fût un succès rapide et convaincant. Il fallait aussi que la force américaine se fit sentir de façon irrésistible. Or, dans le domaine social, et dans l’action diplomatique, ce n’est que malaise et hésitation.

Le président Truman n’a pas caché que la Nation avait à faire face aux plus graves difficultés de son histoire : l’Amérique se sentait plus sûre d’elle dans la guerre que dans la paix.

 

La Position Russe

Cela est d’autant plus fâcheux pour les Américains que, dans l’opinion mondiale et surtout dans les masses laborieuses, le prestige de la Russie avait fortement baissé depuis la victoire. Dans tous les pays, par tradition et par sentiment, les ouvriers sont attachés à l’idéal internationaliste, ennemi de la guerre et du militarisme, champion du droit contre la force, de l’égalité des peuples petits et grands. Ils avaient été profondément déçus de voir que l’Etat qui se proclamait socialiste et paraissait traduire en réalité leurs aspirations, se révélait plus militariste, plus impérialiste, plus avide de conquête que n’importe quel gouvernement capitaliste.

Car il est évident que, quelles que soient les ambitions des Anglo-Saxons, la dureté de leurs méthodes de domination économique, ils détestent la guerre et n’y ont recours que par force et à contre-cœur. Les Etats-Unis pouvaient espérer rallier autour d’eux les amis du droit.

Les Russes d’ailleurs, dont l’action est remarquablement habile, s’efforcent de remonter ce courant défavorable. Dans les pays occidentaux, où leurs partisans sont en minorité, ils les obligent à freiner les réformes qui pourraient amener des bouleversements sociaux et se retourner contre eux. Ils se font progressistes.

En Autriche, n’a-t-on pas vu les communistes s’opposer aux syndicats ouvriers qui réclamaient des nationalisations, sous prétexte que les cadres n’étaient pas prêts pour faire aboutir cette réforme ; même tactique ailleurs.

Par ailleurs, la politique russe ne parait pas se modifier : la position toujours prépondérante de Vichinsky, la violente polémique engagée entre Radio-Moscou et Radio-Ankara, les difficultés opposées à la formation d’un gouvernement démocratique en Roumanie, enfin et surtout le refus de constituer une Commission tripartite en Perse, et les intrigues pour précipiter la chute du Ministère persan, tout cela prouve que Moscou se sent assez fort pour aller de l’avant.

Les Russes ont refusé d’adhérer aux accords de Bretton-Woods. Ils renforcent leurs armées en Autriche et appuient à fond la politique dictatoriale de Tito. En Grèce, des grèves éclatent : L’E.A.M. réclame à nouveau le pouvoir.

Ils sont cependant en échec sur un point : la ligue pan-arabe, émue des menaces contre l’Iran, l’Irak et la Turquie, s’élève violemment contre l’impérialisme soviétique, et appelle le monde arabe à lui faire face, comme d’ailleurs aux impérialismes Anglo-Saxons.

Il est hors de doute cependant que l’action russe trouve partout un terrain favorable dans l’effervescence et le mécontentement, les mouvements d’indépendance qui grondent dans tous les pays du monde, presque sans exception.

Beaucoup d’Américains d’ailleurs, assez nerveux en ce moment, préféreraient une nouvelle épreuve de force, tant qu’ils sont les maîtres de l’arme atomique, à un conflit permanent où le temps travaille contre eux. Et ce sentiment plus ou moins avoué contribue à affaiblir l’administration Truman.

 

Les Chances de la France

Depuis quelques jours, une détente très nette s’opère entre la France et les Anglo-Américains. De part et d’autre, on sent qu’une coopération est inévitable et nécessaire. Tôt ou tard, la force des choses l’imposera.

C’est du côté français, l’échec de la Mission Alphand à Moscou, dernier espoir de tirer quelque chose de concret de l’alliance russe.

Du côté anglais, la conviction que, sans la France, leur position en Europe ira en s’affaiblissant quoi qu’ils fassent.

En Amérique aussi, on a le sentiment que seule la coordination des efforts des trois Empires peut restaurer l’équilibre économique et tracer au monde les grandes lignes d’un ordre nouveau.

Cela ne va pas d’ailleurs sans concessions concrètes : l’installation à Cologne, si théorique soit-elle, d’un directoire allemand pour la Rhénanie, n’a pas soulevé de tempêtes. Bien que cela ressemble à une expérience séparatiste du genre de celle de 1923, les Anglo-Saxons tolèrent cette politique si contraire à leurs vues.

Dans les presses anglaise et américaine, une vive sympathie s’exprime. On ne pourra rien faire de définitif sans la France.

Les premiers mois d’après-guerre ont vu se donner libre cours toutes les idéologies arbitraires et les rêves trop faciles. La réalité, ses conditions imprévues, ses difficultés énormes, impose la sagesse et peut-être rapprochera les hommes.

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1946-01-05 – Après Moscou

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Le Courrier d’Aix – 1946-01-05 – Le Chemin de la Paix.

 

Après Moscou

Les résultats de la Conférence ont été diversement appréciés : Moscou se réjouit, Washington se déclare satisfait, Londres fait la grimace et Paris boude.

La question essentielle, répétons-le, était d’obtenir de la Russie qu’elle participât à l’Assemblée des Nations Unies et que son attitude permît que la naissance de cette institution se fasse sous d’heureux auspices. L’apparente cordialité des négociations prouve que ce but est atteint.

Pour le reste, nous voyons une fois de plus qu’un accord de principe règle toutes les questions Russo-Américaines, tandis que les problèmes Anglo-Russes restent en suspens.

Sur la Perse et la Turquie, silence. Par contre, les Américains – au prix de concessions sérieuses – qui font craindre un conflit entre Truman et Mac Arthur – ont réglé le problème d’Extrême-Orient.

Les Russes obtiennent satisfaction au Japon, où ils auront un droit d’occupation et de contrôle, et en Corée où une sorte de condominium s’établira. Les Américains se chargent d’accommoder  la situation en Chine sans que les Russes s’y opposent ouvertement ou indirectement.

En Roumanie, la participation de l’opposition à un gouvernement de coalition signifie que les Américains ne se verront pas interdire le pays, et que les pétroles roumains, où ils ont de gros intérêts, ne tomberont pas entièrement sous contrôle russe.

De même en Bulgarie, où la question politique est liée à celle du tabac.

 

Yougoslavie

Par contre, en Yougoslavie, qui intéresse peu les Américains, Tito a pu impunément supprimer les journaux d’opposition et accroître le terrorisme policier au lendemain de la reconnaissance du gouvernement par les Anglo-Saxons. Là, comme en Pologne, existe à l’état latent la guerre civile : attentats de partisans, journaux clandestins, sabotages divers auxquels, dit-on, l’activité des agents britanniques n’est pas étrangère. Quoi qu’il en soit, les Anglais sentent que leurs intérêts seront toujours négligés s’ils ne peuvent les défendre eux-mêmes, ou s’ils ne coïncident avec ceux des Américains.

 

Politique Anglaise

Malgré ses difficultés, le Foreign Office poursuit un plan dont l’esquisse que nous avons déjà faite est maintenant claire :

En attendant que la France change d’attitude, faire autour d’elle une zone de silence, tout en conservant de bonnes relations.

S’assurer d’une solidarité complète avec la Belgique et la Hollande. La Belgique, brillamment remise en marche, se voit accorder une part dans l’occupation de l’Allemagne, dont Cologne. La Hollande, malgré ses difficultés énormes, se rétablit ; les Anglais paraissent avoir réussi à Java, à sauver l’empire hollandais. Ils n’ont ménagé ni leurs hommes ni leurs ressources pour que ces deux pays et leurs colonies se soudent au bloc britannique.

On sait le travail souterrain d’organisation qui se poursuit en Allemagne. Par une habile manœuvre d’expropriation, ils ont pratiquement mis la main sur la Ruhr afin de la soustraire à la France et de rendre possible en Allemagne l’activité économique suffisante pour leurs desseins.

Enfin, les Anglais viennent de signer la paix avec le Siam, réservant à l’Inde et à la Birmanie affamées la production de riz. Il y a tout lieu de craindre que ce traité ne coïncide avec un relâchement de la coopération Franco-Anglaise en Indochine ; à divers symptômes, on devine que nous pourrions nous trouver seuls en face de la Chine et des Annamites avec les Américains hostiles et les Anglais indifférents.

 

L’Espagne

Le Gouvernement français a jugé bon de convier les Anglo-Saxons à rompre avec Franco ; l’accueil a été plutôt frais. Au Quai d’Orsay, on semble avoir hérité de la grande idée de l’ex-Maréchal : l’union des Nations latines, hier sous les trois bonnets des dictateurs, demain sous les drapeaux de la République démocratique.

Les Anglo-Saxons, tout en se déclarant hostiles à Franco, ne tiennent pas du tout à son départ, et il le sait.

D’abord parce que l’agitation politique – il y a déjà deux gouvernements républicains tout prêts, l’un à Paris, l’autre au Mexique – ne manquerait pas de se traduire en rivalités d’influence. Par les communistes, les Russes reprendraient pied dans la péninsule où le terrain leur est propice.

Ensuite, tenir l’Espagne en quarantaine permet aux Américains de détacher les Républiques sud-américaines des liens de famille qui les rattachent à l’Europe. Une Espagne démocratique ramènerait sur elle l’intérêt de toute la communauté espagnole. Washington n’y tient pas.

 

Italie

Le comte Sforza, après M. de Gasperri, a parlé avec chaleur de la coopération franco-italienne. Souhaitons, qu’associés, l’aveugle et le paralytique fassent merveille. …..

 

1946

L’année 1945 qui fut celle de la victoire, s’achève dans le monde, et non seulement en France, sous le signe d’une crise morale profonde : l’humanité découragée doute de son destin. La bombe atomique aux mains des Russes en 1950 : le cauchemar des New-Yorkais montre jusqu’où peut s’enfiévrer l’imagination.

Cette crise n’est pas la première, et l’humanité a survécu. Il faudrait cependant prendre garde, en France, à ceci : les meilleures intentions, confrontées avec les faits, vont quelquefois à l’encontre de leur but.

On veut une société juste, et l’on aboutit à la plus inique qui soit : celle que nous vaut l’inflation et les « faux droits ».

On veut l’indépendance et la grandeur du pays, et on le conduit à un isolement mortel.

Réalisme et bon sens : voilà la bonne année que nous souhaitons à la France. Elle en a besoin.

 

                                                                                      CRITON