Criton – 1946-01-12 – L’Assemblée des Nations-Unies

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Le Courrier d’Aix – 1946-01-12 – Le Chemin de la Paix.

 

L’Assemblée des Nations Unies

Une page nouvelle de l’histoire diplomatique d’après-guerre vient de s’ouvrir : les Nations Unies se réunissent à Londres. Après la Charte de l’Atlantique, la Conférence de San Francisco, les résolutions de Bretton-Woods, les Etats-Unis vont s’efforcer de diriger la coopération internationale selon leur plan.

Ils ont fait à Moscou les concessions nécessaires pour que l’œuvre à accomplir ne se heurte pas à une obstruction systématique. Le demi-succès de la rencontre est considéré comme encourageant. Le départ de la nouvelle organisation sera lent. On ne peut pas dire qu’elle soulève l’enthousiasme, ni même un grand espoir. Une ambiance de coopération doit être créée.

 

La Situation aux Etats-Unis

Il est regrettable que l’Assemblée s’ouvre tandis qu’une crise sérieuse se développe aux Etats-Unis.

Les grèves persistantes par lesquelles les ouvriers entendent maintenir les hauts salaires du temps de guerre, l’inertie du Congrès et l’impuissance du Gouvernement à régler les conflits ont créé une situation confuse, où le prestige naissant du nouveau Président pâlit. Les Américains sentent qu’ils n’ont plus l’homme de premier plan nécessaire pour faire face aux situations difficiles.

La politique conciliatrice de Byrnes est vivement critiquée. Pour que le prestige des Etats-Unis entraînât la confiance du monde, il eût fallu que l’adaptation de l’économie du Pays aux conditions nouvelles de l’état de paix fût un succès rapide et convaincant. Il fallait aussi que la force américaine se fit sentir de façon irrésistible. Or, dans le domaine social, et dans l’action diplomatique, ce n’est que malaise et hésitation.

Le président Truman n’a pas caché que la Nation avait à faire face aux plus graves difficultés de son histoire : l’Amérique se sentait plus sûre d’elle dans la guerre que dans la paix.

 

La Position Russe

Cela est d’autant plus fâcheux pour les Américains que, dans l’opinion mondiale et surtout dans les masses laborieuses, le prestige de la Russie avait fortement baissé depuis la victoire. Dans tous les pays, par tradition et par sentiment, les ouvriers sont attachés à l’idéal internationaliste, ennemi de la guerre et du militarisme, champion du droit contre la force, de l’égalité des peuples petits et grands. Ils avaient été profondément déçus de voir que l’Etat qui se proclamait socialiste et paraissait traduire en réalité leurs aspirations, se révélait plus militariste, plus impérialiste, plus avide de conquête que n’importe quel gouvernement capitaliste.

Car il est évident que, quelles que soient les ambitions des Anglo-Saxons, la dureté de leurs méthodes de domination économique, ils détestent la guerre et n’y ont recours que par force et à contre-cœur. Les Etats-Unis pouvaient espérer rallier autour d’eux les amis du droit.

Les Russes d’ailleurs, dont l’action est remarquablement habile, s’efforcent de remonter ce courant défavorable. Dans les pays occidentaux, où leurs partisans sont en minorité, ils les obligent à freiner les réformes qui pourraient amener des bouleversements sociaux et se retourner contre eux. Ils se font progressistes.

En Autriche, n’a-t-on pas vu les communistes s’opposer aux syndicats ouvriers qui réclamaient des nationalisations, sous prétexte que les cadres n’étaient pas prêts pour faire aboutir cette réforme ; même tactique ailleurs.

Par ailleurs, la politique russe ne parait pas se modifier : la position toujours prépondérante de Vichinsky, la violente polémique engagée entre Radio-Moscou et Radio-Ankara, les difficultés opposées à la formation d’un gouvernement démocratique en Roumanie, enfin et surtout le refus de constituer une Commission tripartite en Perse, et les intrigues pour précipiter la chute du Ministère persan, tout cela prouve que Moscou se sent assez fort pour aller de l’avant.

Les Russes ont refusé d’adhérer aux accords de Bretton-Woods. Ils renforcent leurs armées en Autriche et appuient à fond la politique dictatoriale de Tito. En Grèce, des grèves éclatent : L’E.A.M. réclame à nouveau le pouvoir.

Ils sont cependant en échec sur un point : la ligue pan-arabe, émue des menaces contre l’Iran, l’Irak et la Turquie, s’élève violemment contre l’impérialisme soviétique, et appelle le monde arabe à lui faire face, comme d’ailleurs aux impérialismes Anglo-Saxons.

Il est hors de doute cependant que l’action russe trouve partout un terrain favorable dans l’effervescence et le mécontentement, les mouvements d’indépendance qui grondent dans tous les pays du monde, presque sans exception.

Beaucoup d’Américains d’ailleurs, assez nerveux en ce moment, préféreraient une nouvelle épreuve de force, tant qu’ils sont les maîtres de l’arme atomique, à un conflit permanent où le temps travaille contre eux. Et ce sentiment plus ou moins avoué contribue à affaiblir l’administration Truman.

 

Les Chances de la France

Depuis quelques jours, une détente très nette s’opère entre la France et les Anglo-Américains. De part et d’autre, on sent qu’une coopération est inévitable et nécessaire. Tôt ou tard, la force des choses l’imposera.

C’est du côté français, l’échec de la Mission Alphand à Moscou, dernier espoir de tirer quelque chose de concret de l’alliance russe.

Du côté anglais, la conviction que, sans la France, leur position en Europe ira en s’affaiblissant quoi qu’ils fassent.

En Amérique aussi, on a le sentiment que seule la coordination des efforts des trois Empires peut restaurer l’équilibre économique et tracer au monde les grandes lignes d’un ordre nouveau.

Cela ne va pas d’ailleurs sans concessions concrètes : l’installation à Cologne, si théorique soit-elle, d’un directoire allemand pour la Rhénanie, n’a pas soulevé de tempêtes. Bien que cela ressemble à une expérience séparatiste du genre de celle de 1923, les Anglo-Saxons tolèrent cette politique si contraire à leurs vues.

Dans les presses anglaise et américaine, une vive sympathie s’exprime. On ne pourra rien faire de définitif sans la France.

Les premiers mois d’après-guerre ont vu se donner libre cours toutes les idéologies arbitraires et les rêves trop faciles. La réalité, ses conditions imprévues, ses difficultés énormes, impose la sagesse et peut-être rapprochera les hommes.

 

                                                                                      CRITON