ORIGINAL-Criton-1946-01-05 pdf
Le Courrier d’Aix – 1946-01-05 – Le Chemin de la Paix.
Après Moscou
Les résultats de la Conférence ont été diversement appréciés : Moscou se réjouit, Washington se déclare satisfait, Londres fait la grimace et Paris boude.
La question essentielle, répétons-le, était d’obtenir de la Russie qu’elle participât à l’Assemblée des Nations Unies et que son attitude permît que la naissance de cette institution se fasse sous d’heureux auspices. L’apparente cordialité des négociations prouve que ce but est atteint.
Pour le reste, nous voyons une fois de plus qu’un accord de principe règle toutes les questions Russo-Américaines, tandis que les problèmes Anglo-Russes restent en suspens.
Sur la Perse et la Turquie, silence. Par contre, les Américains – au prix de concessions sérieuses – qui font craindre un conflit entre Truman et Mac Arthur – ont réglé le problème d’Extrême-Orient.
Les Russes obtiennent satisfaction au Japon, où ils auront un droit d’occupation et de contrôle, et en Corée où une sorte de condominium s’établira. Les Américains se chargent d’accommoder la situation en Chine sans que les Russes s’y opposent ouvertement ou indirectement.
En Roumanie, la participation de l’opposition à un gouvernement de coalition signifie que les Américains ne se verront pas interdire le pays, et que les pétroles roumains, où ils ont de gros intérêts, ne tomberont pas entièrement sous contrôle russe.
De même en Bulgarie, où la question politique est liée à celle du tabac.
Yougoslavie
Par contre, en Yougoslavie, qui intéresse peu les Américains, Tito a pu impunément supprimer les journaux d’opposition et accroître le terrorisme policier au lendemain de la reconnaissance du gouvernement par les Anglo-Saxons. Là, comme en Pologne, existe à l’état latent la guerre civile : attentats de partisans, journaux clandestins, sabotages divers auxquels, dit-on, l’activité des agents britanniques n’est pas étrangère. Quoi qu’il en soit, les Anglais sentent que leurs intérêts seront toujours négligés s’ils ne peuvent les défendre eux-mêmes, ou s’ils ne coïncident avec ceux des Américains.
Politique Anglaise
Malgré ses difficultés, le Foreign Office poursuit un plan dont l’esquisse que nous avons déjà faite est maintenant claire :
En attendant que la France change d’attitude, faire autour d’elle une zone de silence, tout en conservant de bonnes relations.
S’assurer d’une solidarité complète avec la Belgique et la Hollande. La Belgique, brillamment remise en marche, se voit accorder une part dans l’occupation de l’Allemagne, dont Cologne. La Hollande, malgré ses difficultés énormes, se rétablit ; les Anglais paraissent avoir réussi à Java, à sauver l’empire hollandais. Ils n’ont ménagé ni leurs hommes ni leurs ressources pour que ces deux pays et leurs colonies se soudent au bloc britannique.
On sait le travail souterrain d’organisation qui se poursuit en Allemagne. Par une habile manœuvre d’expropriation, ils ont pratiquement mis la main sur la Ruhr afin de la soustraire à la France et de rendre possible en Allemagne l’activité économique suffisante pour leurs desseins.
Enfin, les Anglais viennent de signer la paix avec le Siam, réservant à l’Inde et à la Birmanie affamées la production de riz. Il y a tout lieu de craindre que ce traité ne coïncide avec un relâchement de la coopération Franco-Anglaise en Indochine ; à divers symptômes, on devine que nous pourrions nous trouver seuls en face de la Chine et des Annamites avec les Américains hostiles et les Anglais indifférents.
L’Espagne
Le Gouvernement français a jugé bon de convier les Anglo-Saxons à rompre avec Franco ; l’accueil a été plutôt frais. Au Quai d’Orsay, on semble avoir hérité de la grande idée de l’ex-Maréchal : l’union des Nations latines, hier sous les trois bonnets des dictateurs, demain sous les drapeaux de la République démocratique.
Les Anglo-Saxons, tout en se déclarant hostiles à Franco, ne tiennent pas du tout à son départ, et il le sait.
D’abord parce que l’agitation politique – il y a déjà deux gouvernements républicains tout prêts, l’un à Paris, l’autre au Mexique – ne manquerait pas de se traduire en rivalités d’influence. Par les communistes, les Russes reprendraient pied dans la péninsule où le terrain leur est propice.
Ensuite, tenir l’Espagne en quarantaine permet aux Américains de détacher les Républiques sud-américaines des liens de famille qui les rattachent à l’Europe. Une Espagne démocratique ramènerait sur elle l’intérêt de toute la communauté espagnole. Washington n’y tient pas.
Italie
Le comte Sforza, après M. de Gasperri, a parlé avec chaleur de la coopération franco-italienne. Souhaitons, qu’associés, l’aveugle et le paralytique fassent merveille. …..
1946
L’année 1945 qui fut celle de la victoire, s’achève dans le monde, et non seulement en France, sous le signe d’une crise morale profonde : l’humanité découragée doute de son destin. La bombe atomique aux mains des Russes en 1950 : le cauchemar des New-Yorkais montre jusqu’où peut s’enfiévrer l’imagination.
Cette crise n’est pas la première, et l’humanité a survécu. Il faudrait cependant prendre garde, en France, à ceci : les meilleures intentions, confrontées avec les faits, vont quelquefois à l’encontre de leur but.
On veut une société juste, et l’on aboutit à la plus inique qui soit : celle que nous vaut l’inflation et les « faux droits ».
On veut l’indépendance et la grandeur du pays, et on le conduit à un isolement mortel.
Réalisme et bon sens : voilà la bonne année que nous souhaitons à la France. Elle en a besoin.
CRITON